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[Critique] Adieu, plancher des vaches d'Otar Iosseliani


  • Subject: [Critique] Adieu, plancher des vaches d'Otar Iosseliani
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 18 Dec 1999 15:54:35 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: 2001
  • References: <8j3d5sgha927u3bd631hjmoi9oqpc0573m@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: isdnet-serv fr.rec.cinema.selection:592

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM... QUOIQUE...


Chaque film du géorgien Otar Iosseliani est une récréation. Une petite
merveille. Un petit monde burlesque et poétique, une chorégraphie
virtuosement mis en scène par des plans séquences réglés au millimètre. 

Comme d'habitude, c'est inracontable tant Iosseliani ne s'attache pas à
l'intrigue proprement dite mais aux situations qui se déroulent, les unes
après les autres à la queue leu leu (sur le mode marabout-bout de
ficelle-selle de cheval...), scénettes vues presque de loin, d'une manière
détachée, l'air de rien. Iosseliani ne  tire jamais d'effets de l'action
qui se déroule. Il n'appuie jamais ce qui arrive par de savants cadrages
(ou de gros plans). Non jamais. Tout arrive presque discrètement, vous le
voyez, tant mieux, vous ne le voyez pas, tant pis. On est chez Tati (il y a
très très peu de dialogues), chez René Clair, dans un monde enchanté et
désenchanté qui lorgne plus du coté du muet. Le grand art d'Iosseliani est
de faire une narration complètement cinématographique.

Où on est ? Dans Paris certes mais dans un Paris qui est en train de
disparaître. Iosseliani, sans nostalgie affectée, regrette ce Paris des
clochards, des chanteurs de rue, des poètes, des rêveurs, des
saltimbanques, le Paris des bons bistrots, de la bonne bouffe. Car sous ses
apparences de comédie, le film est aussi cruel dans ce qu'il montre. Monde
des affaires, des tromperies, des trahisons, monde cynique auquel le
metteur en scène oppose avec une insolente ironie, d'autant plus insolente
qu'elle est distancée et sage, celui de la poésie, de l'humour, de la
paresse, du flegme... et tout cela sans jamais insister, sans jamais
s'appesantir. Du grand art.

On peut dire qu'il y a deux jeunes personnages principaux (et encore !), un
riche et un pauvre. Le premier habite un chateau, prend une barque pour
aller à Paris et s'amuse à jouer aux clochards, à faire la plonge (très mal
d'ailleurs) dans un restaurant... Le soir, sa mère donne des récitals dans
son salon suivi par un marabout (un splendide et incroyable oiseau) et le
matin, se transforme en femme d'affaire féroce en s'envolant dans un
hélicoptère. Pour aller voir son amant aussi. Son mari, un vieil ivrogne
joué par Otar Iosseliani lui-même, ne pense qu'à ne rien faire ou presque,
à boire, à courir la soubrette, à faire tourner inlassablement ses trains
électriques ou de temps en temps à tirer au fusil, une bonne bouteille en
poche. Bref...

Le pauvre, lui, s'amuse à jouer aux riches, emprunte une moto pour aller
draguer les filles pour les amener dans une péniche qui ressemble plus à
une maison de passe. Il y a aussi un grand noir maladroit comme pas un, un
garçon (que son père vétérinaire force à jouer une cantate de Bach) qui
donne les bons coups à faire, un étrange marchand qui fera exploser son
appartement avec sa femme à l'intérieur.. Mais, et surtout, on boit, on
débouche du bon pinard (bop !), on chante de vieilles chansons, on divague,
on vagabonde...

On peut être à priori dérouté par tout cela. Tout ce petit monde se croise,
s'entrecroise, évolue, se recroise... sur le mode du hasard contrôlé et
finalement, peu à peu, chaque chose prend sa place, le puzzle s'assemble
avec une liberté de ton, une fluidité, et une fantaisie remarquables,
dessinant en filigrane une carte poétique et féroce de notre monde moderne.

Et puis, un jour, certains personnages décident de quitter le plancher des
vaches, de larguer les amarres sans rien perdre de leur bonne humeur.
Pendant que d'autres transforment une brasserie en web bar...




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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
 Page d'accueil cinema:               http://yrol.free.fr/
                                                     http://www.multimania.com/yrol/

"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
                                             Cioran    

-- 
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