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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Adieu, plancher des vaches d'Otar Iosseliani
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM... QUOIQUE... Chaque film du géorgien Otar Iosseliani est une récréation. Une petite merveille. Un petit monde burlesque et poétique, une chorégraphie virtuosement mis en scène par des plans séquences réglés au millimètre. Comme d'habitude, c'est inracontable tant Iosseliani ne s'attache pas à l'intrigue proprement dite mais aux situations qui se déroulent, les unes après les autres à la queue leu leu (sur le mode marabout-bout de ficelle-selle de cheval...), scénettes vues presque de loin, d'une manière détachée, l'air de rien. Iosseliani ne tire jamais d'effets de l'action qui se déroule. Il n'appuie jamais ce qui arrive par de savants cadrages (ou de gros plans). Non jamais. Tout arrive presque discrètement, vous le voyez, tant mieux, vous ne le voyez pas, tant pis. On est chez Tati (il y a très très peu de dialogues), chez René Clair, dans un monde enchanté et désenchanté qui lorgne plus du coté du muet. Le grand art d'Iosseliani est de faire une narration complètement cinématographique. Où on est ? Dans Paris certes mais dans un Paris qui est en train de disparaître. Iosseliani, sans nostalgie affectée, regrette ce Paris des clochards, des chanteurs de rue, des poètes, des rêveurs, des saltimbanques, le Paris des bons bistrots, de la bonne bouffe. Car sous ses apparences de comédie, le film est aussi cruel dans ce qu'il montre. Monde des affaires, des tromperies, des trahisons, monde cynique auquel le metteur en scène oppose avec une insolente ironie, d'autant plus insolente qu'elle est distancée et sage, celui de la poésie, de l'humour, de la paresse, du flegme... et tout cela sans jamais insister, sans jamais s'appesantir. Du grand art. On peut dire qu'il y a deux jeunes personnages principaux (et encore !), un riche et un pauvre. Le premier habite un chateau, prend une barque pour aller à Paris et s'amuse à jouer aux clochards, à faire la plonge (très mal d'ailleurs) dans un restaurant... Le soir, sa mère donne des récitals dans son salon suivi par un marabout (un splendide et incroyable oiseau) et le matin, se transforme en femme d'affaire féroce en s'envolant dans un hélicoptère. Pour aller voir son amant aussi. Son mari, un vieil ivrogne joué par Otar Iosseliani lui-même, ne pense qu'à ne rien faire ou presque, à boire, à courir la soubrette, à faire tourner inlassablement ses trains électriques ou de temps en temps à tirer au fusil, une bonne bouteille en poche. Bref... Le pauvre, lui, s'amuse à jouer aux riches, emprunte une moto pour aller draguer les filles pour les amener dans une péniche qui ressemble plus à une maison de passe. Il y a aussi un grand noir maladroit comme pas un, un garçon (que son père vétérinaire force à jouer une cantate de Bach) qui donne les bons coups à faire, un étrange marchand qui fera exploser son appartement avec sa femme à l'intérieur.. Mais, et surtout, on boit, on débouche du bon pinard (bop !), on chante de vieilles chansons, on divague, on vagabonde... On peut être à priori dérouté par tout cela. Tout ce petit monde se croise, s'entrecroise, évolue, se recroise... sur le mode du hasard contrôlé et finalement, peu à peu, chaque chose prend sa place, le puzzle s'assemble avec une liberté de ton, une fluidité, et une fantaisie remarquables, dessinant en filigrane une carte poétique et féroce de notre monde moderne. Et puis, un jour, certains personnages décident de quitter le plancher des vaches, de larguer les amarres sans rien perdre de leur bonne humeur. Pendant que d'autres transforment une brasserie en web bar... _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ http://www.multimania.com/yrol/ "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter." Cioran -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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