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[Critique] Et le vent nous emportera d'Abbas Kiarostami (1999)


  • Subject: [Critique] Et le vent nous emportera d'Abbas Kiarostami (1999)
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 13 Dec 1999 22:57:17 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: 2001
  • References: <3lh75sorucim27qnth1ucuak3bl432em5c@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:24

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM
OU AU CONTRAIRE...

Abbas Kiarostami bâtit tranquillement, sagement, son oeuvre, la peaufine,
la cisele et son dernier film à cet égard marque une date dans sa
filmographie. Le metteur en scène impose d'emblée (mais cela ne se fera
jour que peu à peu tout au long du film) quelques principes narratifs qui
rompent avec une narration habituelle, ou trop classique et qui risquent de
perturber certains spectateurs trop habitués aux moules en vigueur, à un
suspense, à une dramaturgie effrenée, hystérique ou séduisante. 

Ici, le personnage principal sans nom (magistralement interprété par Behzad
Dourani) débarque en voiture dans un village avec ses collègues,  pour on
ne sait trop quoi, pour on ne sait trop quelle mission. D'ailleurs, on ne
le saura jamais et surtout on ne verra jamais ses compagnons ! On ne les
entendra qu'en hors champ. On ne verra que notre homme. Seulement lui. 

Alors s'installe un étrange climat où l'on suit l'itinéraire de cet homme
que les habitants du village surnomment l'ingénieur et il faut se laisser
guider, se laisser couler dans ce récit assez déconcertant au premier abord
si on essaye à tout prix de se raccrocher à une quelconque intrigue bien
établie. C'est tout le contraire. Il faut se défaire des os habituels qu'on
nous donne à ronger pour être être attentif, très attentif à tout autre
chose, à ce film qui parle de l'indicible.

Certes, ici ou là, on repère quelques éléments qui composaient les
précédents films de Kiarostami (une voiture, des paysages, une route
serpentant dans la colline, des arbres, des allers et des retours) mais
tout l'intérêt du film est de suggérer au spectateur de ne pas suivre les
voies habituelles pour reporter toute son attention sur les déambulations
de cet homme dont le regard sur ce village et ses habitants va peu à peu
changer. 

Dans une habile et discrète mise en scène (certes virtuose) faite
d'emboîtement et de répétition (l'épisode assez ironique où "l'ingénieur"
monte au sommet d'une colline près d'un cimetière pour recevoir les appels
sur son téléphone portable), le film glisse vers autre chose. Cet homme
d'apparence froide et détachée s'agite, déambule dans les ruelles du
village, discute avec leurs habitants et rien ne semble véritablement se
passer alors qu'au contraire tout est en train de se jouer.
Imperceptiblement.

Il en est ainsi de l'enfant qui les attend au détour d'une route. Est-il au
courant de quoi que ce soit ? Non. L'ingénieur et ses compagnons lui font
croire qu'ils viennent chercher un trésor. L'enfant se fera disputer pour
avoir révéler ce secret et comprenant qu'il n'a commis aucune faute, il
décidera de ne plus parler à l'homme. Celui-ci comprendra qu'il vient de
commettre une erreur en rompant ce lien qui l'attachait à l'enfant. A
lui-même. Y'a-t-il un trésor d'ailleurs ? Est-ce un trésor que le fossoyeur
(qu'on ne verra pas) recherche en creusant au sommet de la colline, près du
cimetière ? Non, ce fossoyeur n'en retira qu'un os, qu'il donnera à notre
ingénieur et que celui-ci gardera tout au long du film.

Entre-temps, notre homme s'est installé et s'intéresse à une maison aux
volets bleus. Derrière cette façade, une femme agonise (qu'on ne verra pas
non plus). Vient-il assister à sa mort ? Retarde-t-il son départ pour cela
? Ses compagnons s'impatientent. Pourquoi se renseigne-t-il sur sa santé ?
Au cours de ses déambulations, l'ingénieur va croiser sur sa route la femme
du fossoyeur qui vient apporter du lait à son mari. Et cette femme, notre
homme va tenter de la retrouver par la suite. Est-ce vraiment pour avoir du
lait comme il le prétend ? Non bien sûr... Que cherche-t-il vraiment alors
? Et il la retrouvera dans une cave seulement éclairée par une lampe. Scène
insolite, érotique avec cette femme et ce lait qu'elle extrait du pis de la
vache... Et ce poème de l'auteur Forough Farrokhzad que l'ingénieur lui
récite, poème sur le vent, la lune, le désir... Lieu presque emblématique
que cette cave opposée aux magnifiques paysages (très belle photographie)
sous le soleil qui composaient alors tout le film.

Puis la mort, l'odeur de la mort rôde... La tortue que l'homme renverse et
qui se remet sur ses pattes.... Le scarabée bloqué dans un creux sous le
poids du fardeau et l'éboulement... qui manque d'ensevelir le fossoyeur.
Tout de suite, l'homme prévient le village. Laissera sa voiture pour qu'on
puisse conduire le pauvre homme. Notre ingénieur se retrouvera sur la moto
du médecin qui lui parlera de la mort et de la beauté du paysage qu'ils
sont en train justement de traverser. 

Puis en quelques plans, la nuit, la fenêtre éclairée de la maison aux
volets bleus. On le sait, on ne le voit pas mais la femme est morte. La
veillée funèbre commence. Des lors, notre homme va prendre quelques photos
de la procession le lendemain matin, puis va jeter l'os dans une rivière.
Os qui va voyager au gré du courant. 

On sait que l'ingénieur va partir maintenant. Qu'effectivement, il n'a plus
besoin de cet os. Car il vient de renouer avec ce qu'il avait oublié
d'être. Ce qu'il ne voulait pas être jusqu'à maintenant. Et nous le savons
aussi puisque nous faisons partis de la même famille que lui. Et c'est tout
le génie de Kiarostami que de nous le dire avec autant de poésie, avec
autant de simplicité, Kiarostami qui signe là son plus beau film.







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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
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"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
                                             Cioran    

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