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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Et le vent nous emportera d'Abbas Kiarostami (1999)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM OU AU CONTRAIRE... Abbas Kiarostami bâtit tranquillement, sagement, son oeuvre, la peaufine, la cisele et son dernier film à cet égard marque une date dans sa filmographie. Le metteur en scène impose d'emblée (mais cela ne se fera jour que peu à peu tout au long du film) quelques principes narratifs qui rompent avec une narration habituelle, ou trop classique et qui risquent de perturber certains spectateurs trop habitués aux moules en vigueur, à un suspense, à une dramaturgie effrenée, hystérique ou séduisante. Ici, le personnage principal sans nom (magistralement interprété par Behzad Dourani) débarque en voiture dans un village avec ses collègues, pour on ne sait trop quoi, pour on ne sait trop quelle mission. D'ailleurs, on ne le saura jamais et surtout on ne verra jamais ses compagnons ! On ne les entendra qu'en hors champ. On ne verra que notre homme. Seulement lui. Alors s'installe un étrange climat où l'on suit l'itinéraire de cet homme que les habitants du village surnomment l'ingénieur et il faut se laisser guider, se laisser couler dans ce récit assez déconcertant au premier abord si on essaye à tout prix de se raccrocher à une quelconque intrigue bien établie. C'est tout le contraire. Il faut se défaire des os habituels qu'on nous donne à ronger pour être être attentif, très attentif à tout autre chose, à ce film qui parle de l'indicible. Certes, ici ou là, on repère quelques éléments qui composaient les précédents films de Kiarostami (une voiture, des paysages, une route serpentant dans la colline, des arbres, des allers et des retours) mais tout l'intérêt du film est de suggérer au spectateur de ne pas suivre les voies habituelles pour reporter toute son attention sur les déambulations de cet homme dont le regard sur ce village et ses habitants va peu à peu changer. Dans une habile et discrète mise en scène (certes virtuose) faite d'emboîtement et de répétition (l'épisode assez ironique où "l'ingénieur" monte au sommet d'une colline près d'un cimetière pour recevoir les appels sur son téléphone portable), le film glisse vers autre chose. Cet homme d'apparence froide et détachée s'agite, déambule dans les ruelles du village, discute avec leurs habitants et rien ne semble véritablement se passer alors qu'au contraire tout est en train de se jouer. Imperceptiblement. Il en est ainsi de l'enfant qui les attend au détour d'une route. Est-il au courant de quoi que ce soit ? Non. L'ingénieur et ses compagnons lui font croire qu'ils viennent chercher un trésor. L'enfant se fera disputer pour avoir révéler ce secret et comprenant qu'il n'a commis aucune faute, il décidera de ne plus parler à l'homme. Celui-ci comprendra qu'il vient de commettre une erreur en rompant ce lien qui l'attachait à l'enfant. A lui-même. Y'a-t-il un trésor d'ailleurs ? Est-ce un trésor que le fossoyeur (qu'on ne verra pas) recherche en creusant au sommet de la colline, près du cimetière ? Non, ce fossoyeur n'en retira qu'un os, qu'il donnera à notre ingénieur et que celui-ci gardera tout au long du film. Entre-temps, notre homme s'est installé et s'intéresse à une maison aux volets bleus. Derrière cette façade, une femme agonise (qu'on ne verra pas non plus). Vient-il assister à sa mort ? Retarde-t-il son départ pour cela ? Ses compagnons s'impatientent. Pourquoi se renseigne-t-il sur sa santé ? Au cours de ses déambulations, l'ingénieur va croiser sur sa route la femme du fossoyeur qui vient apporter du lait à son mari. Et cette femme, notre homme va tenter de la retrouver par la suite. Est-ce vraiment pour avoir du lait comme il le prétend ? Non bien sûr... Que cherche-t-il vraiment alors ? Et il la retrouvera dans une cave seulement éclairée par une lampe. Scène insolite, érotique avec cette femme et ce lait qu'elle extrait du pis de la vache... Et ce poème de l'auteur Forough Farrokhzad que l'ingénieur lui récite, poème sur le vent, la lune, le désir... Lieu presque emblématique que cette cave opposée aux magnifiques paysages (très belle photographie) sous le soleil qui composaient alors tout le film. Puis la mort, l'odeur de la mort rôde... La tortue que l'homme renverse et qui se remet sur ses pattes.... Le scarabée bloqué dans un creux sous le poids du fardeau et l'éboulement... qui manque d'ensevelir le fossoyeur. Tout de suite, l'homme prévient le village. Laissera sa voiture pour qu'on puisse conduire le pauvre homme. Notre ingénieur se retrouvera sur la moto du médecin qui lui parlera de la mort et de la beauté du paysage qu'ils sont en train justement de traverser. Puis en quelques plans, la nuit, la fenêtre éclairée de la maison aux volets bleus. On le sait, on ne le voit pas mais la femme est morte. La veillée funèbre commence. Des lors, notre homme va prendre quelques photos de la procession le lendemain matin, puis va jeter l'os dans une rivière. Os qui va voyager au gré du courant. On sait que l'ingénieur va partir maintenant. Qu'effectivement, il n'a plus besoin de cet os. Car il vient de renouer avec ce qu'il avait oublié d'être. Ce qu'il ne voulait pas être jusqu'à maintenant. Et nous le savons aussi puisque nous faisons partis de la même famille que lui. Et c'est tout le génie de Kiarostami que de nous le dire avec autant de poésie, avec autant de simplicité, Kiarostami qui signe là son plus beau film. _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ http://www.multimania.com/yrol/ "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter." Cioran -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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