[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[AVIS] Une histoire vraie, de David Lynch


  • Subject: [AVIS] Une histoire vraie, de David Lynch
  • From: evan_lustaf@yahoo.fr (Evan Lustaf)
  • Date: 19 Nov 1999 16:05:40 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: fre3d
  • Xref: isdnet-serv fr.rec.cinema.selection:564 fr.rec.cinema.discussion:101544

(Ne pas lire si vous n'avez pas vu le film)


Eloge de la lenteur : la première scène annonce tout le film :  une
plongée sur un jardin ensoleillé ; une chaise longue, une femme se
repose et bronze tranquillement. La caméra descend lentement, prend
son temps, circule lentement entre l'ombre et la lumière, passe sous
un arbre, et on ressent quasiment le souffle de l'air chaud d'une fin
d'été.

Le thème est on ne peut plus simple : un vieil homme, dans l'Iowa,
décide de rejoindre son frère vivant à cinq cent kilomètres de là, qui
vient d'avoir une attaque et avec qui il est brouillé depuis dix ans.
Le vieil homme tient à son indépendance : d'un médecin qui s'inquiète
pour sa santé et qui suggère des examens et des analyses, il n'accepte
finalement qu'une canne supplémentaire pour l'aider à marcher. Fidèle
à cette logique, il décide donc de rejoindre son frère tout seul.
Malheureusement, il n'a pas le permis. Qu'à cela ne tienne : il
enfourche sa tondeuse à gazon et prend la route.

Ce road-movie lancé à dix kilomètres heures sera l'occasion de
rencontres variées et pittoresques, qui sont finalement plus
importantes que les hypothétiques retrouvailles entre les deux frères.
Apparemment, il est paradoxal que le vieil homme, qui ressent
l'urgence de revoir son frère, choisisse pour cela un moyen de
locomotion qui va lui prendre près d'un mois et demi. Cela s'explique
partiellement par son désir d'indépendance et de non-assistance (car
être aidé, assisté, cela veut dire : se rapprocher de la mort), mais
aussi - et surtout - par son besoin de temps pour réaliser qu'il va
revoir ce frère. Il le dit : c'est un voyage qu'il doit faire seul.
Initiatique. Rattraper le temps perdu, le temps gâché par la querelle.
Dès le début du voyage, l'image du frère est omniprésente, et au fur
et à mesure du périple on se soucie de moins en moins de savoir si les
retrouvailles auront vraiment lieu. En quelque sorte, elles se sont
déjà produites : lorsque le vieil homme répète seul des scènes vécues
ensemble dans l'enfance, comme observer une nuit étoilée, couché dans
un champ, il est peut-être plus proche de son frère qu'il ne le sera
jamais.

Le voyage se déroule, alternant les kilomètres, les superbes images de
l'Iowa, champs de céréales aux moissons puis forêts commençant à
rougeoyer des premières couleurs de l'automne, et rencontres. Les
personnages que le héros croise sont émouvants (la jeune fugueuse, le
vieux avec qui il partage ses souvenirs de guerre), drôles (les
jumeaux mécanos, la femme au daim) ou simples (le couple qui l'héberge
dans son jardin). Nous pourrions avoir croisé ces représentants
familiers de l'Amérique rurale dans Fargo ou dans Cookie's Fortune.

La scène finale, les deux frères. enfin réunis, est traitée
intelligemment, avec une grande sobriété : quelques regards, quelques
mots entre deux hommes qui ne savent pas encore quoi dire après si
longtemps. Pas de mélo, ni de bon sentiment. La simplicité de deux
frères. qui se retrouvent. 

Le film est brillant, et on peut d'autant plus le saluer que Lynch
abandonne (provisoirement ?) les univers glauques et malsains qui le
caractérisent habituellement. Richard Farnsworth, qui interprète le
personnage principal, est exceptionnel de simplicité et d'émotion.
Alors que notre époque conçoit la route comme une simple ligne
abstraite permettant de rallier un point à un autre, Lynch fait
l'éloge de la lenteur, et nous fait redécouvrir le charme du chemin,
des bas-côtés et du hasard. On partage le périple du héros en
appréciant avec lui les péripéties rencontrées, et on sort de la salle
le coeur un peu serré de le quitter, lui et sa tondeuse.
Evan Lustaf

"Damn the rules, it's the feeling that counts."
John Coltrane


-- 
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>