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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Cure
_Cure_ de Kiyoshi Kurosawa 1997 -- 1h55 -- Japon (_Kyua_) avec : Koji Yakusho (Ken'ichi Takabe), Tsuyoshi Ujiki (Makoto Sakuma), Anna Nakagawa (Fumie Takabe), Masato Hagiwara (Kunihiko Mamiya) scénario : Kiyoshi Kurosawa photo : Tokusho Kikumura son : Jiromichi Kori montage : Kan Suzuki musique : Gary Ashiya Selon les procédures médicales, pour soigner un malade, il faut préalablement établir un diagnostic. _Cure_, le film de Kiyoshi Kurosawa n'est pas le premier à s'appeler ainsi, et rappellera certainement aux ex-corbeaux rescapés des années quatre-vingts le groupe de Robert Smith, The Cure, qui se proposait à sa fondation à la fin des années soixante-dix d'être un remède à la médiocrité de la musique de l'époque, et qui de scalpel est devenu vingt ans plus tard un ramassis de métastases incontrôlées. Il arrive donc que les traitement posent problème, et comme le disent les dictons populaires, « le remède est parfois pire que le mal » - et en ce cas, bien sûr, « entre deux maux, il faut choisir le moindre ». Le titre du film nous promet bien un remède, reste à savoir ses effets, et aussi la maladie et les patients qu'il peut soigner. Le film repose sur un scénario à la trame essentiellement linéaire et classique qui semblent donner des réponses immédiates à ces questions : un policier, l'inspecteur Takabe, plus ou moins en rupture psychologique, enquête sur une série de meurtres aux coupables différents mais reliés par un même modus operandi tandis que la personne à l'origine des assassinats, un étudiant amnésique nommé Mamiya, poursuit son chemin meurtrier ; Takabe parvient à arrêter Mamiya, et une confrontation des deux personnages commence, jusqu'à la résolution. L'intérêt et la complexité vient de ce que le film fourmille de précisions et de détails latéraux originaux, le principal étant la personnalité du coupable, organisant un système de signes résonnant entre eux, qui paradoxalement, incite le spectateur à prendre une grande liberté de réflexion et d'interprétation parallèlement à la jouissance du système clos, sous-jacent et presque subliminal, qu'impose la vision pessimiste du réalisateur -- tout cela se termine mal -- combinée à la terrible efficacité de l'angoisse qu'il distille à travers sa mise en scène. Ainsi, Kurosawa larde son récit de nombreuses représentations du monde médical, plus particulièrement psychiatrique -- l'inspecteur a une femme en traitement pour pertes de mémoires répétées, son acolyte dans l'enquête qui forme le corps du récit est un psychiatre, une des victimes est une doctoresse, etc. -, et renforce par contrecoup d'autant la comparaison classique entre un système policier et un système médical voire immunitaire, tout en soulignant le lot de problèmes moraux associés, problématique souvent abordée dans les films américains auquel _Cure_ est grandement redevable. Mais la thématique a des échos supplémentaires quand l'on essaye de considérer la nature du mal nommément combattu : plus qu'une personne, il apparaît plutôt comme un virus comportemental venu des temps pré-modernes (qui, au Japon, ne remontent pas à plus d'un siècle, ce qui coïncide obligeamment avec la naissance du cinéma) dont le porteur induit le meurtre chez l'autre. Si le film doit beaucoup au cinéma américain de genre, évoquant immédiatement le genre rebattu du serial killer, il accomplit un grand travail de raffinement et de démarquage des codes actuels par sa mise en scène épurée et rigoureuse et en s'autorisant le fantastique. Ainsi, on a l'impression d'assister à une version des "X-files" enfin intelligente et sans tape-à-l'oeil inutile, mais ne reniant pas les justifications pseudo-scientifiques plus ou moins satisfaisantes mais toujours présentés avec grand sérieux -- ici, on évoquera le mesmérisme, cela aurait pu aussi bien être le cerveau bicaméral de Julian Jaynes ou la théorie des mêmes. Takabe, auquel Koji Yakusho prête une stature impressionnante, semble de prime abord assez convenu dans sa typologie d'homme sous tension au bord de l'explosion prêt à tout, surtout face à un opposant qui lui glisse entre les doigts, tandis que Mamiya, le manipulateur génial sans aucune mémoire à court ni moyen terme, qui semble aspirer ses vis-à-vis en lui, jouer avec leur identité, est une réelle invention pleine de possibilités étonnantes, bien exploitées dans de nombreux dialogues savoureux ou angoissants, comme la scène où il est interrogée par les pontes de la police. L'interaction entre ces deux personnages, bien servies par des acteurs excellents, permet alors de donner plus d'épaisseur à l'inspecteur. Ainsi, on se demande pourquoi est-il immunisé contre Mamiya, une partie de la réponse étant sa propre femme souffrant d'amnésies et presque totalement dépendante de lui, mais on peut aussi penser que sa rationalité agressive complète trop bien la passivité manipulatrice de Mamiya. Le film est ainsi en apparence un thriller, et son ressort principal est bien la tension dramatique. L'action est pourtant absente, et le rythme plutôt lent, mais bien maîtrisé. Le film prend le spectateur avec lui mais réclame aussi son attention : certains plans ou dialogues sont allusifs, et certaines allusions sont des données culturelles japonaises - le distrait aura sans doute du mal à décrypter les dernières images. Kurosawa, refusant la facilité, se base sur la mise en scène et la psychologie, sans refuser la panoplie des images marquées issues des cinémas de genres, et il maîtrise très bien sa réalisation, dans laquelle il combine de longs plans-séquences dans des lieux à la fois commun, délabrés ou cliniques, trop grands, inhabités ou inhabitables, à des inserts précis et des bruitages troublants, et ne craint pas les ellipses et les plans peu évidents. Le traitement de Mamiya et de ses scènes d'hypnose est caractéristique, le mouvement et le rythme de la caméra créant l'impression d'étrangeté et d'absence caractéristique du personnage. Le film dégage une tonalité très particulière, à la fois froide et distante tout en étant passionnant et angoissant. En cela, il évoque les oeuvres de David Cronenberg, mais aussi, pour son dénouement, _Seven_. L'intelligence et l'intégration du film apparaissent encore quand on déroule un autre fil d'interprétation. La liste des victimes-assassins de Mamiya (à savoir un salaryman, un maître d'école, un policier de quartier, une doctoresse), dresse un tableau presque exhaustif (il manquerait l'élu local) de l'encadrement de bas niveau, quotidien, de la société ; cela ajouté au positionnement des deux opposants principaux, le contraste entre le flic mûr et responsabilisé jusqu'à la psychose et l'étudiant parvenu à un état de détachement total induit une lecture sociale du film où l'auteur dresse un portrait en creux du pays, et l'état plus ou moins stable atteint à la fin du film implique que le remède trouvé par les personnages à leur état rompt avec les conventions sociales et morales. Dans _Cure_, chaque individu est intimement atteint, ainsi que la société dans son ensemble, et si le remède existe pour certains, il ne sera pas agréable à affronter. À propos de Kiyoshi Kurosawa Tout d'abord, pour ceux qui n'aurait pas été sans remarquer une une communauté de noms avec le grand Akira Kurosawa, il n'y a aucune autre relation, notamment familiale, entre eux. Il s'avère qu'au Japon, pour des raisons historiques, le nombre des noms de famille est beaucoup plus restreint qu'ailleurs, et que donc les probabilités de recoupement sont plus grandes - de plus, il y a deux fois d'habitants au Japon qu'en France. Cet autre Kurosawa a été découvert en France il y a deux ans, en 1997, lors du Festival d'automne de la ville de Paris dont la partie cinéma, traditionnellement dévolue aux _Cahiers du cinéma_ proposait une rétrospective Takeshi Kitano et une sélection de réalisateurs japonais choisis par l'équipe des _Cahiers du cinéma Japon_. Ainsi, _Cure_ fut programmé, et remarqué, et fut par la suite repris deux ans de suite, en 1998 et 1999, dans la programmation de l'Étrange Festival du Forum des images (ex-Vidéothèque de Paris). Entre temps, un de ses nouveaux films, _Charisma_, fut présenté dans une sélection parallèle à Cannes, et impressionna lui aussi, ce qui nous conduisit à la rétrospective Kiyoshi Kurosawa du Festival d'automne de cette année tenue au Forum des images, prolongée au cinéma L'Arlequin, et à la sortie rapprochée sur les écrans de _Cure_ (le 10 novembre) et de _Charisma_ (le 5 décembre) grâce aux bons soins de MK2 Diffusions (dans le cadre du programme MK2 découvertes) et Gouttes d'or, et on nous promet aussi un autre long-métrage en début d'année prochaine. Kiyoshi Kurosawa a une quarantaine d'années et a déjà réalisé une vingtaine de films, souvent prenant pour prétexte un genre et avec de petits budgets. Il tourne ainsi plusieurs films par an, parfois en rafale, pour la télévision ou la vidéo. Si _Cure_, par exemple, paraît plus abouti que certains autres, il n'en pas moins coûté que quatre millions de francs selon les mots du réalisateur., et il a réalisé pas moins de trois films entre _Cure_ (1997) et _Charisma_ (1999). Pour une plus ample connaissance, les _Cahiers du cinéma_ du mois de novembre lui consacrent une entrevue, ainsi qu'un article dans le cahier spécial Festival d'automne. Notes sur le japonais Au Japon, il est de coutume de placer le nom de famille avant le nom personnel, qui ne peut donc être un prénom. Pour ne troubler personne, et surtout pas les japonais eux-mêmes qui se plient à nos usages avec bonne volonté, l'ordre observé ici est l'ordre courant. Enfin, le titre original donné dans le générique correspond à la prononciation phonétique japonaise du mot "cure", retranscrit en alphabet latin. On a le droit de penser que c'est idiot, d'autant que le film lui-même épelle bien c-u-r-e. -- ------------------------------------------------------------------------ Xavier -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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