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[CRITIQUE] Cure


  • Subject: [CRITIQUE] Cure
  • From: xhardy@sophia.inria.fr (Xavier Hardy)
  • Date: 10 Nov 1999 17:53:16 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: INRIA, Sophia-Antipolis (Fr)
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_Cure_

de Kiyoshi Kurosawa
1997 -- 1h55 -- Japon (_Kyua_)
avec : Koji Yakusho (Ken'ichi Takabe), Tsuyoshi Ujiki (Makoto
Sakuma), Anna Nakagawa (Fumie Takabe), Masato Hagiwara (Kunihiko Mamiya)
scénario : Kiyoshi Kurosawa
photo : Tokusho Kikumura
son : Jiromichi Kori
montage : Kan Suzuki
musique : Gary Ashiya

Selon les procédures médicales, pour soigner un malade, il faut
préalablement établir un diagnostic. _Cure_, le film de Kiyoshi
Kurosawa n'est pas le premier à s'appeler ainsi, et rappellera
certainement aux ex-corbeaux rescapés des années quatre-vingts le
groupe de Robert Smith, The Cure, qui se proposait à sa fondation à la
fin des années soixante-dix d'être un remède à la médiocrité de la
musique de l'époque, et qui de scalpel est devenu vingt ans plus tard
un ramassis de métastases incontrôlées. Il arrive donc que les
traitement posent problème, et comme le disent les dictons
populaires, « le remède est parfois pire que le mal » - et en ce
cas, bien sûr, « entre deux maux, il faut choisir le moindre ». Le
titre du film nous promet bien un remède, reste à savoir ses effets,
et aussi la maladie et les patients qu'il peut soigner.

Le film repose sur un scénario à la trame essentiellement linéaire et
classique qui semblent donner des réponses immédiates à ces questions :
un policier, l'inspecteur Takabe, plus ou moins en rupture
psychologique, enquête sur une série de meurtres aux coupables
différents mais reliés par un même modus operandi tandis que la
personne à l'origine des assassinats, un étudiant amnésique nommé
Mamiya, poursuit son chemin meurtrier ; Takabe parvient à arrêter
Mamiya, et une confrontation des deux personnages commence, jusqu'à la
résolution. L'intérêt et la complexité vient de ce que le film
fourmille de précisions et de détails latéraux originaux, le principal
étant la personnalité du coupable, organisant un système de signes
résonnant entre eux, qui paradoxalement, incite le spectateur à prendre
une grande liberté de réflexion et d'interprétation parallèlement à la
jouissance du système clos, sous-jacent et presque subliminal,
qu'impose la vision pessimiste du réalisateur -- tout cela se termine
mal -- combinée à la terrible efficacité de l'angoisse qu'il distille à
travers sa mise en scène. Ainsi, Kurosawa larde son récit de nombreuses
représentations du monde médical, plus particulièrement psychiatrique --
l'inspecteur a une femme en traitement pour pertes de mémoires
répétées, son acolyte dans l'enquête qui forme le corps du récit est un
psychiatre, une des victimes est une doctoresse, etc. -, et renforce
par contrecoup d'autant la comparaison classique entre un système
policier et un système médical voire immunitaire, tout en soulignant le
lot de problèmes moraux associés, problématique souvent abordée dans
les films américains auquel _Cure_ est grandement redevable. Mais la
thématique a des échos supplémentaires quand l'on essaye de considérer
la nature du mal nommément combattu : plus qu'une personne, il apparaît
plutôt comme un virus comportemental venu des temps pré-modernes (qui,
au Japon, ne remontent pas à plus d'un siècle, ce qui coïncide
obligeamment avec la naissance du cinéma) dont le porteur induit le
meurtre chez l'autre.

Si le film doit beaucoup au cinéma américain de genre, évoquant
immédiatement le genre rebattu du serial killer, il accomplit un grand
travail de raffinement et de démarquage des codes actuels par sa mise
en scène épurée et rigoureuse et en s'autorisant le fantastique. 
Ainsi, on a l'impression d'assister à une version des "X-files" enfin
intelligente et sans tape-à-l'oeil inutile, mais ne reniant pas les
justifications pseudo-scientifiques plus ou moins satisfaisantes mais
toujours présentés avec grand sérieux -- ici, on évoquera le
mesmérisme, cela aurait pu aussi bien être le cerveau bicaméral de
Julian Jaynes ou la théorie des mêmes. Takabe, auquel Koji Yakusho
prête une stature impressionnante, semble de prime abord assez convenu
dans sa typologie d'homme sous tension au bord de l'explosion prêt à
tout, surtout face à un opposant qui lui glisse entre les doigts,
tandis que Mamiya, le manipulateur génial sans aucune mémoire à court
ni moyen terme, qui semble aspirer ses vis-à-vis en lui, jouer avec
leur identité, est une réelle invention pleine de possibilités
étonnantes, bien exploitées dans de nombreux dialogues savoureux ou
angoissants, comme la scène où il est interrogée par les pontes de la
police. L'interaction entre ces deux personnages, bien servies par des
acteurs excellents, permet alors de donner plus d'épaisseur à
l'inspecteur. Ainsi, on se demande pourquoi est-il immunisé contre
Mamiya, une partie de la réponse étant sa propre femme souffrant
d'amnésies et presque totalement dépendante de lui, mais on peut aussi
penser que sa rationalité agressive complète trop bien la passivité
manipulatrice de Mamiya.

Le film est ainsi en apparence un thriller, et son ressort principal
est bien la tension dramatique. L'action est pourtant absente, et le
rythme plutôt lent, mais bien maîtrisé. Le film prend le spectateur
avec lui mais réclame aussi son attention : certains plans ou
dialogues sont allusifs, et certaines allusions sont des données
culturelles japonaises - le distrait aura sans doute du mal à
décrypter les dernières images. Kurosawa, refusant la facilité, se
base sur la mise en scène et la psychologie, sans refuser la panoplie
des images marquées issues des cinémas de genres, et il maîtrise très
bien sa réalisation, dans laquelle il combine de longs plans-séquences
dans des lieux à la fois commun, délabrés ou cliniques, trop grands,
inhabités ou inhabitables, à des inserts précis et des bruitages
troublants, et ne craint pas les ellipses et les plans peu évidents.
Le traitement de Mamiya et de ses scènes d'hypnose est
caractéristique, le mouvement et le rythme de la caméra créant
l'impression d'étrangeté et d'absence caractéristique du personnage.
Le film dégage une tonalité très particulière, à la fois froide et
distante tout en étant passionnant et angoissant. En cela, il évoque
les oeuvres de David Cronenberg, mais aussi, pour son dénouement,
_Seven_.

L'intelligence et l'intégration du film apparaissent encore quand on
déroule un autre fil d'interprétation. La liste des victimes-assassins
de Mamiya (à savoir un salaryman, un maître d'école, un policier de
quartier, une doctoresse), dresse un tableau presque exhaustif (il
manquerait l'élu local) de l'encadrement de bas niveau, quotidien, de
la société ; cela ajouté au positionnement des deux opposants
principaux, le contraste entre le flic mûr et responsabilisé jusqu'à
la psychose et l'étudiant parvenu à un état de détachement total
induit une lecture sociale du film où l'auteur dresse un portrait en
creux du pays, et l'état plus ou moins stable atteint à la fin du film
implique que le remède trouvé par les personnages à leur état rompt
avec les conventions sociales et morales. Dans _Cure_, chaque individu
est intimement atteint, ainsi que la société dans son ensemble, et si
le remède existe pour certains, il ne sera pas agréable à affronter.


À propos de Kiyoshi Kurosawa

Tout d'abord, pour ceux qui n'aurait pas été sans remarquer une une
communauté de noms avec le grand Akira Kurosawa, il n'y a aucune
autre relation, notamment familiale, entre eux. Il s'avère qu'au
Japon, pour des raisons historiques, le nombre des noms de famille est
beaucoup plus restreint qu'ailleurs, et que donc les probabilités de
recoupement sont plus grandes - de plus, il y a deux fois d'habitants
au Japon qu'en France.

Cet autre Kurosawa a été découvert en France il y a deux ans, en 1997,
lors du Festival d'automne de la ville de Paris dont la partie cinéma,
traditionnellement dévolue aux _Cahiers du cinéma_ proposait une
rétrospective Takeshi Kitano et une sélection de réalisateurs
japonais choisis par l'équipe des _Cahiers du cinéma Japon_. Ainsi,
_Cure_ fut programmé, et remarqué, et fut par la suite repris deux ans
de suite, en 1998 et 1999, dans la programmation de l'Étrange Festival
du Forum des images (ex-Vidéothèque de Paris). Entre temps, un de ses
nouveaux films, _Charisma_, fut présenté dans une sélection
parallèle à Cannes, et impressionna lui aussi, ce qui nous conduisit à
la rétrospective Kiyoshi Kurosawa du Festival d'automne de cette année
tenue au Forum des images, prolongée au cinéma L'Arlequin, et à la
sortie rapprochée sur les écrans de _Cure_ (le 10 novembre) et de
_Charisma_ (le 5 décembre) grâce aux bons soins de MK2 Diffusions
(dans le cadre du programme MK2 découvertes) et Gouttes d'or, et on
nous promet aussi un autre long-métrage en début d'année prochaine.

Kiyoshi Kurosawa a une quarantaine d'années et a déjà réalisé une
vingtaine de films, souvent prenant pour prétexte un genre et avec de
petits budgets. Il tourne ainsi plusieurs films par an, parfois en
rafale, pour la télévision ou la vidéo. Si _Cure_, par exemple, paraît
plus abouti que certains autres, il n'en pas moins coûté que quatre
millions de francs selon les mots du réalisateur., et il a réalisé pas
moins de trois films entre _Cure_ (1997) et _Charisma_ (1999). Pour
une plus ample connaissance, les _Cahiers du cinéma_ du mois de
novembre lui consacrent une entrevue, ainsi qu'un article dans le
cahier spécial Festival d'automne.


Notes sur le japonais

Au Japon, il est de coutume de placer le nom de famille avant le nom
personnel, qui ne peut donc être un prénom. Pour ne troubler personne, 
et surtout pas les japonais eux-mêmes qui se plient à nos usages avec
bonne volonté, l'ordre observé ici est l'ordre courant.

Enfin, le titre original donné dans le générique correspond à la
prononciation phonétique japonaise du mot "cure", retranscrit en
alphabet latin. On a le droit de penser que c'est idiot, d'autant que
le film lui-même épelle bien c-u-r-e.


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Xavier



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