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[AVIS] MOLOCH, de Alexandre Sokourov.


  • Subject: [AVIS] MOLOCH, de Alexandre Sokourov.
  • From: evan_lustaf@yahoo.fr (Evan Lustaf)
  • Date: 8 Nov 1999 15:02:51 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: fre3d
  • References: <3822ab55.7426348@news.libertysurf.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:228

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

1942. Un château moderne, à la froideur gothique, entouré de nuages.
Eva Braun est seule, et attend avec impatience l'arrivée d'Hitler le
temps d'une soirée et d'une journée en compagnie des Goebbels et de
Martin Bormann. "On ne parlera pas de politique" rappelle l'un des
invités. 
Le ton est donné : il s'agit de plonger dans l'intimité de ces gens
pour en faire émerger le médiocre et le misérable. Briser le tabou
autour d'Hitler pour tenter de percevoir sa folie à travers son
quotidien et non plus seulement par les faits historiques. D'ailleurs,
le monde extérieur ne sera pas montré, et peu évoqué. Seuls des cris
sourds et des bruits d'artillerie rappellent son existence. Ainsi que
les officiers nazis, immobiles et silencieux, qui regardent vers
l'extérieur, au-delà des nuages. 
D'un point de vue purement graphique, Sokourov traite l'image avec ses
habituelles techniques de filtre de couleur, de brouillage du grain et
de déformation. Pour mieux isoler le lieu de l'action du monde réel.
Le cinéaste l'explique : "Hitler était un acteur qui jouait avec la
réalité et se croyait dans un rêve. J'ai donc choisi ce décor de
forteresse en apesanteur, perdue en plein brouillard impénétrable,
pour montrer qu'il vivait retranché du monde mentalement et
physiquement".
La suite est surréaliste : nous assistons aux repas des convives, où
Goebbels et Bormann tentent de rire le plus possible des boutades
pitoyables d'Hitler. Puis, une promenade au grand air, occasion de
danses et de chahuts. Et des scènes plus intimistes entre Hitler et
Eva Braun. Nous verrons Hitler ridicule dans son caleçon trop grand,
Hitler chier dans la neige, Hitler se faire botter le cul par Eva
Braun. Peut-on y croire ? l'image que l'on a d'Hitler (au niveau de
l'inconscient collectif) est telle qu'il est quasiment impossible de
le considérer comme un humain, ce qui est pourtant nécessaire pour
saisir le propos du film. De plus, le personnage d'Eva Braun est
occulté par le malaise, le dégoût et la pitié (eh oui! la pitié! on
s'étonne soi-même de ressentir cela...) qu'inspire Hitler. Montrer
Hitler aimé d'Eva Braun devrait permettre de l'humaniser (car "un être
aimé ne peut être totalement misérable"), afin de mieux éclairer son
intimité. Mais quand on *sait* on parvient pas à oublier le dictateur
pour laisser apparaître l'homme, alors qu'il faudrait être capable de
ne pas juger pour laisser les comportements quotidiens révéler ce qui
peut l'être.
Et du coup, le film manque son but. Cependant, il mérite d'être vu
grâce à son sujet novateur et audacieux, bouffée d'oxygène au milieu
de la masse des produits aseptisés et calibrés qui s'enchaînent
habituellement sur nos écrans (plus spécialement en ce moment). On ne
peut que regretter qu'il ne soit déjà plus projeté que dans deux
salles à Paris.
Evan Lustaf

"Damn the rules, it's the feeling that counts."
John Coltrane
-- 
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