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[ANALYSE] Les freres Coen, l'univers de 2 cineastes...


  • Subject: [ANALYSE] Les freres Coen, l'univers de 2 cineastes...
  • From: " \"M\"" <michael.maire1@libertysurf.fr>
  • Date: 2 Nov 1999 07:43:04 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: fre3d
  • References: <7vieon$2b6r$2@news6.isdnet.net>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:220

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Apres le passage sur Canal+ de l'excellantissime "Big Lebowski" des deux
freres que l'on ne présente plus, j'ai voulu faire profiter tout le monde de
ce non moin excellentissime article de Simon Liardet, extrait du site
Synopsis ( http://synopsis.ifrance.com), qui trace le portrait de leur
univers particulier au travers de toute leur filmographie.

Bonne lecture!


Sommaire :

1. Introduction - Filmographie

2. Place dans le cinéma américain

3. L'univers des frères Coen

4. Le personnage coennien

5. Une vision de l'Amérique

6. La mise en scène

7. Conclusion

* * * * * * * * * *

1.Introduction







En 1984 sort Sang pour sang, une série B inventive et économique réalisée
par 2 mystérieux frères. Qui donc aurait alors parié sur le parcours des
frères Coen ? Des cinéastes qui sont désormais devenus des valeurs sûres,
reconnues par la critique et une partie du public grâce à Barton Fink, palme
d'or à Cannes en 1991. Peut-être pas des grands cinéastes auteurs, mais des
cinéastes résolument étranges, capables d'aborder les sujets les plus
sérieux et les plus comiques.
Bravant toutes les tendances, les modes, les frères Coen ont tracé avec 7
films une oeuvre inédite au sein du cinéma indépendant américain. Accepter d'
entrer dans l'univers des frères Coen, c'est découvrir un monde chaotique,
obsédant et claustrophobique. Une certaine vision de l'Amérique où le héros
coennien est rongé par les mêmes démons (l'illusion, la culpabilité, le
soupçon).
Ce dossier ne se veut pas une étude éxacte et définitive de leur ouevre
aucun livre n'a été fait sur eux), d'ailleurs les cinéastes se gardent bien
d'apporter une explication à leur oeuvre, mais ils tentent de mieux
comprendre un univers personnel élaboré et inédit.
2. Place dans le cinéma américain




« Nous ne nous sentons pas partie prenante de l'industrie hollywoodienne :
nous ne sommes pas des marginaux pour autant. »

Dès Blood Simple, les frères Coen ont bénéficié d'une grande liberté en se
produisant seuls. Mais après le succès de Barton Fink, les frères Coen s'
autoproduisent tout en restant sous l'égide de POLYGRAM (via la filiale
britannique Working Title). POLYGRAM a un droit sur leur projet, mais les
cinéastes en bénéficiant du fameux FINALCUT jouissent d'une liberté totale.
Les frères Coen sont donc des cinéastes indépendants, au sens fort du terme.
Leur seule incursion à Hollywood se fera avec Le grand Saut en 1994.
Analysant l'echec du film, les frères Coen trop inventifs et étranges pour
Hollywood reviennent à des films économiquement plus modestes (FARGO, The
big Lebowski).
Quand on les interroge sur leur rôle éxacte sur un film, les frères
répondent qu'ils signent le scénario à deux, mais que Ethan produit et Joel
met en scène. Mais en réalité, les 2 font tout en même temps. Julian Moore,
actrice dans The big Lebowski, nous éclaire sur la situation complexe (comme
d'habitude chez les cinéastes) :
« Je ne sais pas comment ça fonctionne. Ethan dit quelque chose, ça se
transmet instantanément à Joel et vice et versa. On se fait vite à cette
vision unique à deux, ça devient même assez délicieux ».

Filmographie
- Sang pour Sang (Blood Simple) - 1984.
- Arizona Junior (Raising Arizona) - 1987.
- Miller's Crossing - 1990.
- Barton Fink - 1991.
- Le Grand Saut (The Hudsucker proxy) - 1994.
- Fargo - 1996.
- The Big Lebowski - 1998.



3. L'Univers des frères Coen.

Dès les premières images de leurs films, les frères Coen nous emmènent dans
un univers de cinéma. Dans cet univers, mis à part Le Grand saut, les
situations sont inscrites dans des contestes historiques précis. Ainsi,
Miller's crossing se déroule dans les années 40, tout comme Barton Flink.
C'est donc par les personnages que les frères Coen vont détourner le monde
réel. A leur insu, les personnages vont amener l'histoire dans un climat
étrange et parfois absurde. Dès lors pour le spectateur, impossible de faire
la part entre ce qui teint du fantasme et ce qui teint du réel.
Dans cet univers, le héros coennien figure simple de l'homme de la rue se
retrouve embrigadé dans des situations qui n'appartiennent pas à la réalité
mais aux codes cinématographiques. Dans The big Lebowski, le Dude se voit
mêlé à un quiproquo infernal, s'il avait vu La Mort aux trousses, il saurait
parfaitement sortir de cette situation. C'est pourquoi le personnage
coennien, tout comme le spectateur, se perd dans un mode où la logique, les
codes, ne sont pas les siens. Les frères Coen s'amusent à jeter des
amnésiques dans un labyrinthe, des touristes hagards face aux décors des
films qu'ils ne reconnaissent plus. Tout comme ce minable vendeur de voiture
dans Fargo qui se retrouve coincé dans un mauvais polar, le personnage
coennien a beau se débattre, sa liberté n'est que conditionnelle, et chaque
pas qu'il fait pour se raccrocher au vrai l'en éloigne de plus en plus.
Le seul salut possible pour le héros revient donc à assumer son rôle dans ce
monde ou tout n'est que jeu et illusion. Ainsi, en acceptant son rôle, le
Dude réussira à survivre dans ce chaos. Quant au spectateur, ses seuls
éléments pour comprendre cet univers sont les décors, le références
cinématographiques et littéraires que les frères Coen injectent dans leurs
films.


Le cinéma des frères Coen est donc un univers de cinéphiles. Pour eux, on ne
peut pour refaire qu'en défaisant, et chaque film devient l'occasion d'
aborder un genre et ses codesen les détournant à leur guise. Leurs films
regorgent donc de multiples références.
Dès leur premier film, Blood Simple, les frères Coen se livrent à une sorte
de travail à rebours, sur le polar et ses règles établis afin d'en souligner
l'artificialité et la fixité.
A ce titre, Blood Simple anticipe la vague des néopolars et la dépasse
largement, car la grande originalité des deux frères est de ne pas tomber
dans le piège de l'imitation des classiques du film noir.
Au milieu de nul part au Texas, un restaurateur, sa femme, son associé, qui
est aussi l'amant de sa femme, un détective privé répugnant -- le décor et les
personnages sont connus, ils sortent tout droit du Facteur sonne toujours
deux fois. Mais ici, ce ne sont plus les amants diaboliques qui décident de
se débarrasser du mari gênant, mais l'inverse.
De même, alors que la misogynie gouverne la mythologie du film noir dans les
années 40-50, avec les garces immortalisées par Ava Gardner dans Les Tueurs
ou Barbara Stanwick dans Assurance sur la Mort, le personnage féminin Abby
est de loin le personnage le plus équilibré et le plus intelligent du film.
L'inversion, l'une des clés de l'oeuvre des frères Coen, est omniprésente,
puisque l'amant innocent se verra contraint d'enterrer et d'achever son
rival.
De la même façon, les frères Coen substituent à la destinée fatale du film
noir, le chaos, l'absurde, qui caractérisent leurs films.
Les frères jouent également avec nos codes de représentation et créent avec
le thème classique de l'adultère coupable, un noeud de situations
ultra-complexes. Ils bouleversent les valeurs qui sont habituellement
associées à ces tonalités pour nous faire entrer dans leur monde inversé.
Ainsi, le couple de Blood Simple se réfugie dans la pénombre, la clarté les
traque.


Le mélange des genres est également un des fondement de l'univers coennien.
Ainsi dans ce même Blood Simple, les frères Coen se réfugient dans l'univers
noir des scènes du registre gore. Car s'il est un autre premier film auquel
on peut comparer Blood Simple, c'est  Evil Dead réalisé en 83 par un
complice des Coen : Sam Raimi. Hormis le fait que les deux films possèdent
un plan commun en forme de clin d'oeil amical, il s'agit pour les 2 frères
comme pour Raimi de revisiter de la façon la plus flamboyante possible un
genre de prédilection. Du gore, les cinéastes retiennent l'outrnace des
situations, l'éxagération des plaies et du sang. Mais à l'opposé de ce que l
'on pourrait attendre, les frères coen utilisent des scènes gores pour
accentuer l'intensité dramatique des situations. Habitués à avois un regard
distancié face au sang, les frères Coen confrontent le spectateur à un sang
rouge, visquex qui envahit l'écran.
Dans Bartonfink et Blood Simple, on retrouve la même utilisation du gore. Du
sang qui dégouline et qui se propage sur un drap dans Barton Fink, qui vient
tacher les étendues de neige dans Fargo ou qui envahit les housses de la
voiture dans Blood Simple. A l'opposé des films gores ou le sang n'est qu'un
outil artificiel au service de la peur, le sang joue ici un rôle précis,
celui de rappeler la faute : la faute de Barton d'avoir couché avec Audrey
et la faute de l'amant d'avoir liquidé le mari rival.
On peut d'ailleurs remarquer que dans Blood Simple et Barton Flink, c'est au
même moment que le héros et le spectateur découvrent le sang. Le sang n'
apparaît même plus comme celui du cadavre, mais bien au héros lui-même
totalement paniqué. Tout comme les gouttes de sueur de Barton, le sang est
lui même un liquide incontrôlable, qui se déverse aux moments les plus
inopinés.
A l'opposé de ce sang visqueux et cauchemardesque, le rouge clair
quasi-absent du grand Saut et d'Arizona Junior tranche. Dans ces deux films
l'influence des cartoons sautent aux yeux. Des hommes qui chutent comme des
pantins d'un building, des cavalcades dignes de Woody Woodpecker…Le cinéma
des frères Coen a la même élasticité qu'un cartoon de Tex Avery. Du genre,
ils ont retenu l'absurde, la caricature, le rôle déterniment des
accessoires, l'excès sous toutes ses formes. Dès lors, le cinéma bascule
dans le fantastique. Enfermés dans un décor, les personnages des frères Coen
en subissent toutes les outrances.
A la sortie d'Arizona Junior (1987), on a reproché aux 2 cinéastes d'
appliquer au thème du rapt d'enfant, l'esthétique cartoon. Mais le mode du
dessin animé se justifie pourtant non seulement comme genre enfantin par
excellence, mais aussi comme garant de la plasticité et de l'
industrictibilité de ses héros.
Les frères Coen appliquent donc leur style au service du fond, tout en
respectant leur univers.
Ainsi, dans le Grand Saut, les deux frères s'inspirent des comédies légères
et romantiques à la Capra avec La vie est belle en ligne de mire. Un jeune
benêt est propulsé à la présidence d'une grande entreprise. Venu d'une
petite ville des Etats-Unis, il réussira à inventer le Hoola-Hoop. Tout y
est, la fables sociale, les anges de La vie est belle, la période de Noël,
bref, tout ce qui fait le charme d'une comédie de Capra. Car dans Le Grand
Saut, le public, c'est bien ces deux chauffeurs de taxi attablés au bar où
se rencontrent le yuppie et la journaliste. Ils se racontent le scénario du
film de Capra. Ils se racontent le film de Capra avant même que les
personnages ne le rejouent . Les acteurs s'en donnent à coeur joie, Tim
Robbin en fait des tonnes en nouvel extravagant Mr Deeds sauf qu'ici le
message chrétien humaniste est remplacé par une réflexion sur le pouvoir et
le destin. De même, dans un rôle totalement référentiel Jennifer Jason Leigh
en journaliste est prodigieuse, réussissant à atteindre le débit
mitraillette d'une Jane Arthur ou de Roalind Russel. Les frères Coen
utilisent donc les grandes figures artistiques populaires américaines, pour
mieux plonger le spectateur dans une histoire qu'il croit connaître et que
les autres détournent.
Avec Barton Flink, les réalisateurs filment une introspection vertigineuse
dans l'âme d'un artiste. En s'éloignant des genres cinématographiques, les
deux frères créent une oeuvre mystérieuse ou l'étrangeté coennienne est à son
apogée.
En voyant Barton Flink, impossible de ne pas penser à Kafka à travvers ce
processus de mutation dans lequel tombe Barton. Le film parle entre autre du
vertige de la page blanche d'un écrivain, syndrome dont souffrait Kafka.
Mais c'est surtout l'atmosphère oppressante, la vision désespérée de l'être
humain qui rappellent la Métamorphose de Kafka. Tout comme dans cette
nouvelle, les frères Coen rendent compte de l'exclusion du malade, de l'
écrivain. Et le réveil de Barton s'apparente au réveil de Joseph K. du
Procès : il est désigné coupable. Mais il n'est pas question de châtiment
divin, de malediction, la métamorphose de Barton s'effectue comme « au coup
de baguette magique » : elle est imprévue, instantanée, inexplicable. Et l'
explication de Karc Mundt est loin d'éclaircir le mystère, elle ne fait que
le souligner.
Toutefois, quand on interroge les deux frères sur cette influence, ils
avouent « Tout le monde nous parle de Kafka. On devrait commencé à le
lire ». Bien amusés à observer les théories sur leur film, les frères Coen
préfèrent entretenir le mystère.

« La véritité est une catin qui ne résiste pas à un examen rigoureux »
Miller's Crossing
Entre réel et imaginaire, l'univers des Coen aime le mystère. A ce titre,
Miller's Crossing est à lui seul une énigme. Le récit fonctionne sur une
indistinction impressionnante de l'événement, dont on ne sait s'il relève du
hasard ou de la maîtrise, de l'accident ou de la détermination. Tom Reagan,
lieutenant gangster, a-t-il savamment mis en place les éléments d'un
traquenard qui a conduit à l'élimination de tous ses adversaires ? Quelle
motivation a pu guider son comportement ? L'amitié pour son patron ? L'amour
pour la fiancée de celui-ci ? Les évènements sont-ils engendrés par le
scénarion élaboré par le personnage, ou sont-ils déterminés par l'instance
supérieure du récit ? Miller's Crossing reste un mystère. On retrouve cette
même ârt d'ombre dans Barton Fink. Qui a tué Audrey ? De toute évidence Karl
Mundt, mais est-ce vraiment sûr ? Le mystère est entier.
En grattant bien, l'univers des frères Coen paraît inextricable. Dans ce
monde chaotique, tout semble dirigé par des forces mécaniques au-dessus des
personnages. D'où la fascination des réalisateurs pour les engrenages (Le
Grand Saut), les machines (le bowling dans The big Lebowski) qui semble être
au coeur de leur univers. Reste à savoir la place du héros au sein de cet
univers oscillant constamment entre réel et fiction.



4. Les personnages.

« Nos personnages sont conformes à notre vision cynique de la nature
humaine. La fascination qu'ils dégagent provient principalement de leur
incroyable capacité à commettre les pires erreurs ». Joël Coen.
« C'est vrai, il y a quelque chose de fascinant à regarder les gens creuser
leur propre tombe », Ethan Coen.

Couple traqué, écrivain désemparé, escroc malchanceux, l'univers des frères
fourmille de personnages très différents mais qui partagent tous certaines
constantes, affrontent les mêmes avaries, subissent le même sort existentiel
: le héros type des frères Cohen ne maîtrise pas son destin. L'univers des
Coen s'apparente en effet à un immense rouage d'interactions complexes que
les personnages ne peuvent contrôler.
Ainsi, pour une histoire de briquet oublié, tous les personnages de Blood
Simple sont victimes d'un engrenage d'évènements qui cause leur perte.
Pour un hasard insignifiant qui suffit à décaler légèrement le réel, chacun
voit alors son prochain comme un traitre en puissance. Avec Barton Fink, les
deux frères filment la dépossession artistique par le système hollywoodien.
Pour rejoindre Hollywood, barton laisse ses ambitions littéraires de côté,
et se retrouve mangé petit à petit par le système. Les personnages coenniens
sont l'exemple' type de la liberté illusoire de l'être humain. A la fin du
film, Barton se retrouve dans le tableau qui simbolise la fuite, mais son
espoir est illusoire comme en témoigne cette mouette qui tombe dans la mer.
A l'invers, Le Grand Saut peut être vu comme la version positive du héros
des Coen : car s'il est souvent dépossé&dé pour le pire, le simplet incarné
par Tim Robbins sera manipulé pour le meilleur (seulement en apparence).
Mais ce qui frappe le plus chez le héros coennien c'est son caractère
angoissé. Physiquement, on peut le remarquer par les gouttes de sueur qui
envahissent le visage de Barton ou du couple de Blood Simple : Barton doute
de ses capacités d'écrivain, Abby doute de son mari et de son amant. Dans
cet univers chaotique, régi par l'absurde, ce héros est un éternel angoissé,
si bien qu'il se réfugie dans son intérieur.
L'importance des cloisons dans l'oeuvre des Coen renforce le sentiment d'
insécurité permanente, les murs ne sont que d'illusoires remparts derrières
lesquels se cachent les héros. Perdu au milieu d'évènements
incompréhensibles, le personnage est rongé par un sentiment de culpabilité
face à l'adultère. Un adultère qui ne peut que se finir mal, le malchanceux
Barton retrouve le cadavre d'Audrey dans son lit, alors qu'Abby perds son
mari et son amant. Le héros est frustré, et ses doutes perpétuels ne lui
permettent pas d'avoir des amis, toute relation est illusoire ou vouée à l'
échec.
La solitude le ronge alors de bout en bout, livré à lui-même, il se perd
dans un univers purement cérébral. Abby cauchemarde et s'imagine son mari en
train de vomir ses boyaux. Le réveil de Barton s'apparente à un long
cauchemar ou l'entourage et les angoisses du personnage se mêlent dans un
délire infernal.
Logiquement donc, le personnage maléfique chez les frères Coen s'apparente à
un être luciférien. Le feu allégorique de l'enfer revient dans chacun de
leur film. Ainsi, le tueur de Blood Simple possède un briquet, il brûle les
photos du couple, la femme et l'amant contemplent un incinérateur qui
deviendra un crématoire humain. De même que le motard de l'apocalypse d'
Arizona Junior renvoie à Barton Fink ou le retour du serial killer Karl
Mundt s'apparente à une scène infernale (l'hôtel étant en proie aux
flammes).
Dans cet univers, la substitution de la chose signifiée (le personnage) au
signe (l'objet) est également très courante. Pantin évoluant au gré du
hasard, le personnage des frères Coen devient un objet. Ainsi dans Barton
Fink, l'hôtel est l'alter ego du voisin (Karl), c'est un lieu qui
retranscrit les dérèglements physiques et psychiques du fou (les murs qui
suintent, les couloirs en feu). Karl ne peut que disparaître avec l'hôtel
puisqu'ils sont consubstantiels. Tout comme dans Miller's Crossing, ou le
chapeau de Tom apparaît et disparaît tout comme le personnage de manière
fantomatique. Autre élément récurent de cet univers : les personnages de
narrateur omniscient que l'on retrouve dans les prés génériques ou au sein
même des films tout comme le balayeur du Grand Saut ou le cow-boy étranger
de The big Lebowski.
Ces personnages s'apparentent donc aux gardiens de l'univers des frères
Coen. C'est eux qui guident le spectateur dans le film et qui l'abandonne
lorsque débute l'action. Pourtant gardiens du Temple, ces personnages sont
eux même incapables d'en maîtriser le contenue. Ainsi, au début de The Big
Lebowski, l'Etranger retrace le parcours du Dude, qui sera le héros de l'
histoire. Il dresse le portrait de cet homme, mais se perd en digressions
inutiles puis se noie dans ses paroles.
Dans cet univers de cinglés et de marginaux, Marge, le personnage féminin de
Fargo fait figure d'exception. Comme le dit Ethan lors d'un entretien à
STUDIO : « Marge est sans doute le plus chaleureux de tous nos personnages.
Elle voit toujours les choses de façon positive, elle ne s'énerve jamais ».
Face au chaos ambient, Marge incarne donc la sagesse, un personnage à part,
observatrice désespérée de la conduite des autres. Elle apparît même comme
une évolution des fibures féminines présentes chez les Coen. Plus besoin de
conquérir sa liberté comme Abby dans Blood Simple, d'utiliser son corps pour
protéger ses intérêts comme Verna (Miller's Crossing). Plus besoin surtout
de prouver qu'elle est meilleure que les hommes comme Amy (Le Grand Saut).
Chaque film des frères Coen est donc une quête de liberté, Barton Flink et
Le Grand Saut terminent sur deux exemples de liberté illusoire : Barton se
retrouve enfermé dans un tableau, et Tim Robbins devient un patron livré au
capitalisme.
Tout comme le mari de Fargo, les personnages des frères Coen se cognent aux
reflets trompeurs de leur illusoire liberté et se débattent dans un chaos
qui échappe toujours à leur contrôle. Chaque effort pour se ramener vers le
réel, ne les pousse que plus loin dans le chaos.



5. Une vision de l'Amérique.

« Nous voulons montrer les Etats-Unis comme un pays exotique »

Les frères Coen à travers leur oeuvre aiment montrer que l'Amérique est un
endroit bizarre où « chacun croit être totalement libre alors qu'en réalité
la plupart sont prisonniers de leurs carcans moraux, de tout un ensemble de
codes et de règles ».
Du Minnesota, aux plaines du dakota, les cinéastes montrent l'aspect rural
des Etats-Unis qui laisse une impression d'étrangeté, avec ces personnages
sortis de nulle part, ces paysages banals et peu familiers.
Héritiés d'une longue tradition américaine (Altman, Joe Dante), les frères
Coen se révèlent des extraordinaires observateurs des secrets et des travers
de l'Amérique.
Tout comme la formidable plongée dans les entrailles de l'Amérique du Blue
Velvet de David Lynch, les frères Coen proposent de nous emmener dans l'
autre face de l'American Way of Life, cet endroit « où les histoires
invraisemblables s'avèrent vraies, alors que les histoires vraisemblables s'
avèrent fausses ».

« Moi, mon patelin, c'est le Texas, et au Texas, on rame chacun pour soi ».
C'est par ces mots que débute Blood Simple, polar où les frères Coen vont
souligner les valeurs traditionnellles de l4amérique. Les film va d'ailleurs
entièrement s'articuler autour de la propriété privée, notion  de la base du
système américain. L'obsession de l'isolationnisme se retrouve tout au long
du film par les multiples intrusions des personnages dans des lieux privés.
Ainsi, à la fin du film, le détective crible le mur de balles avant de le
transpercer avec son poing. Le replis sur soi conduit donc à une paranoïa et
chaque intrusion de personnages est rendue stylistiquement dans le film par
des effets propres au cinéma d'horreur (ici, l'intrusion du détective
renvoit explicitement à The Shining de KUBRICK).
L'obsession du cloisonnement qui témoigne de la peur de l'Autre, est au
centre même des enjeux du film. Ainsi le personnage féminin Abby est elle
même percue comme une propriété privée par son mari et son amant. Abby se
trouve en effet constament réduite au rang de femme objet, proie des désirs
de possession. Malgré sa volonté de liberté, Abby n'arrivera pas à se sortir
du conservatisme ambiant.
Les deux cinéastes aiment donc confronter leur personnage au système
américain. Ainsi, dans Arizona Junior, le couple qui kidnappe un bébé veut
tenter de correspondre au modèle publicitaire, les Coen tournent ici en
dérision le consumérisme et la  tyrannie de la norme. C'est pourquoi tous
les personnages d'Arizona Junior sont aliénés par leurs rêves façonnés par
le Télé-achat et la publicité. Dans cette vision du consumrisme américain,
même le bébé est livré avec un mode d'emploi et des couches de rechanges.
Dés lors, le héros des Coen se trouve enfermé dans une société figée par les
règles, il s'aliène peu  à peu jusqu'à se détruire. L'exemple le plus
frappant se trouve dans Le Grand Saut où les frères Coen attaquent le
capitalisme.
Dans ce film, les cinéastes vont démontrer tous les rouages du système
capitaliste à travers un jeune benêt propulsé à la présidence d'une grande
entreprise. A travers son ascension, les frères Coen auscultent le système
boursier où tout n'est qu'artificiel et ou chaque personnage est un rouage
déshumanisé de l'économie. Le capitalisme est donc présenté comme une énorme
machine (symbolisé dans le film  par les mécanisme d'horlogerie omniprésent)
qui brise l'individu. La première victime sera bien sur le héros devenu au
terme d'un illusoire Happy End, patron de HUDSUCHER, et destiné lui aussi à
se suicider au moindre soubresaut de la bourse. Comme son prédécesseur, il
sera remplacé sans la moindre pitié par le conseil d'administration --le
fameux mythe american dream étant à ce prix Le Grand Saut ne décrit qu'une
société où l'organisation économique s'est substituée aux lois naturelles. C
'estr selon la loi du marché, les relations économiques, que la société
avance ou stagne. Ainsi la création du Hoola-Hoop, objet simple et fascinant


devient un gadget commercialisé, rationnalisé par la publicité (cf, étude de
séquence). Le symbole de ce système est contenu dans ce gadget inutile dont
la masse raffole, inventé par pur hasard.
L'un des autres travers de l'Amérique dénocé par les frères Coen est
Hollywood.
Dans Barton Fink, les deux frères explorent la place de lm'artiste dans la
société. Auteur de théâtre, Barton est engagé à Hollywood pour écrire un
scénario de série B. Seul face à sa machine à écrire, reclu dans une chambre
d'hôtel, Barton perd tous ces repères. L'artiste prétentieux devient donc un
simple exécuteur d'un major, mais il est incapable d'accomplir sa mission.
Dés lors, Barton Fink n'est que le terrible constat d'une société où l'
artiste est contraint de se vendre et de perdre son principal moteur : la
création.
De ce fait, les gros producteurs hollywoodiens arrogants de Barton Fink font
écho aux capitalistes du Grand Saut. Mais ce constat d'aliénation du
créateur, n'est-il pas une interrogation personnelle des frères Coen sur
leur parcourt ?
En effet, 3 ans avant Barton Fink les frères Coen connaissent l'échec à
Hollywood avec Le Grand Saut.
Fargo se veut donc le retour à la page blanche, cela n'est pas un hasard si
Barton Fink s'achevait sur l'image d'une mouette s'abattant sur la mer,
alors que Fargo débute par l'envol d'un oiseau dans la brume.
Retour à l'Amérique profonde, mais également constat personnel sur leur rôle
d'indépendants au sein de l'industrie cinématographique.



6. La mise en scène.

Pour retranscrire leur univers complexe, les frères Coen utilisent une mise
en scène très inventive et très ludique.
Une caméra qui plonge littéralement dans l'intimité des personnages, dans
leur intérieur. Les cinéastes utilisent ainsi des série de trompe l'oeil qui
traduisent progressivement l'égarement des personnages : page blanche et
plafond dans Barton Fink, ventilateur dans Blood Simple en fondus enchaînés.
La caméra aime s'immiscer dans l'intimité de ses personnages, explorer les
fissures de l'âme humaine comme dans Barton Fink ou quand elle s'enfuit dans
l'intérieur d'un lavabo.
Le cinéma des frères Coen est avant tout un jeu et la dimension ludique de
leur mise en scène est parfaitement assumée.
Ainsi, dans Blood Simple, la caméra opère un travelling avant sur le
comptoir du bar en prenant soin d'éviter un client effondré.
La base du cinéma des frères Coen, c'est donc le mouvement, avec ces longs
travelleings, le mouvement et la grâce. Peu importe la logique, la mise en
scène des frères Coen est à l'image de leur univers, constamment sur le fil
du rasoir, entre imaginaire et réel. C'est pourquoi à l'intérieur de leurs
films, les deux frères adorent injecter des petits intermèdes oniriques où
la caméra délaisse l'intrigue et les personnages, pour admirer le chaos
organisé que constitue leur univers. C'est ainsi qu'une partie de bowling
devient une extraordinaire métaphore sur le cinéma des frères Coen : telles
des quilles, les personnages sont propulsés n'importe où mais reviennent
inlassablement à leur place.
Car l'action prendre avec les cinéastes une vitesse supersonique comme dans
la séquence finale de Barton Fink. La caméra arrive à toute allure sur les
personnages comme elle peut s'attarder sur des détails superflus. Ce cinéma
est avant tout une affaire de rythme, un souci permanent de ne pas briser la
continuité (voir les raccords dans le mouvement sur le visage d'Abby dans
Blood Simple). Mais comme pour mieux brouiller les traces, et après le
surplus formaliste du Grand Saut, les frères Coen ont décidé dans Fargo d'
approfondir une voie déjà explorée dans Miller's Crossing dans laquelle la
caméra se veut un témoin éloigné des personnages.
Comme pour mieux observer l'absurdité du monde, les frères Coen prennent du
recul, et ne filment que l'essentiel en prenant le risque d'ellipses
déroutantes. Après Fargo, on aurait pu croire à un tournant stylistique des
deux frères, et pourtant The big Lebowski, sorti un an après, marque le
retour à un style plus proche de Blood Simple et d'Arizona Junior.
Une seule conclusion à en tirer, les frères Coen ne font pas dans le
stylisme gratuit ( ce que l'on a souvent reproché au Grand Saut), chez eux,
c'est le fond qui dicte la forme au prix de changements déroutants.
L'utilisation du son est également remarquable, les deux frères aiment jouer
avec les bruitages comme dans Barton Fink où chaque personnage qui apparaît
s'est d'abord caractérisé par un son hors champ (vomissement de l'écrivain
alcoolique, cris étouffés d'Helmut).
Le travail sur le son permet au spectateur de se glisser derrière les
cloison, de pénétrer dans l'intimité  d'un couple.
Mais impossible de parler des frères Coen sans évoquer le nom de leur
compositeur Carter Burwel. En écrivant le piège des musiques trop
illustratives, les thèmes redondants et lancinant de Carter Burwel font
partie intégrante de l'univers des frères Coen. Très présente, cette musique
contribue à accentuer la part de mystère des films. En se mêlant aux bruits
d'ambiance, elle exprime le doute, l'angoisse des personnages.

A travers deux séquences du Grand Saut et de Miller's Crossing on peut
observer les deux aspects de la mise en scène des frères Coen. D'une part,
la fascination pour les objets, les rapports de cause à effet dans la
séquence du Hoola-Hoop du Grand Saut, d'autre part, une mise en scène plus
épurée au service du personnage coennien dans Miller's Crossing.
[Ces deux analyses de séquences devraient etre disponibles d'ici un mois (ou
deux) sur Synopsis ( http://synopsis.ifrance.com/ )



7. Conlusion

Au sein du cinéma américain, les frères Coen font figure d'auteurs. Chaque
nouveau film est en effet l'occasion d'approfondir un univers original.
Nostalgiques des grands films populaires d'Alfred Hitchcock qui alliaient à
la fois l'inventivité artistique et le sens commercial, les frères Coen
utilisent donc le patrimoine cinématographique américain pour créer de
nouvelles formes. Toutefois, et Barton Fink en est la preuve, les frères
Coen sont comme leurs héros, prisonniers d'un univers. Conscients de ne pas
être des visionnaires, les frères Coen affichent leur modestie, mais
détournent toutes les valeurs idéologiques imposées par les genres
hollywoodiens pour les remplacer par un questionnement plus général sur la
comédie humaine.
C'est peut-être là, le principal défi du cinéma des Coen, cette volonté de
mettre en scène et sous une forme inédite et apparemment naïve des thèmes
puisés dans la littérature moderne : la question du libre arbitre, la place
de l'homme dans ce chaos organisé que constitue la société. Ce mélange d'
inventivité, et de recyclage, de questionnement profond mais sans
prétention, fait de frères Coen des cinéastes plus que reconnaissables.



*    *    *

Bibliographie

-Positif No447, et extraits d'entretien avec Joël et Ethan Coen (mai 87).

-INROCKUPTIBLES : dossier frères Coen, avril 98.


Article de Simon Liardet, disponible au format htm sur le site synopsis.
Mise à jour de cet article prévue dans un mois (avec deux analyses de
séquences).

A bientot,
Michael
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Mon site Web : http://synopsis.ifrance.com/
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"La science n'a pas encore pu démontrer si la folie est ou n'est pas le
sublime de l'intelligence",
Edgar Allan Poe
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