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Eyes Wide shut [AVIS]


  • Subject: Eyes Wide shut [AVIS]
  • From: "Dob" <bouchet1@club-internet.fr>
  • Date: 2 Nov 1999 07:40:33 GMT
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EYES WIDE SHUT, le dernier conseil de Kubrick.

Le monde entier l'attendait, le redoutait. Avant même sa sortie,  l'
imagination de milliers de fans, internautes, et de cinéphiles était déjà en
marche. Alors que tout le monde savait que le prochain film de Kubrick,
après 12 années d'absence, était une adaptation d'une nouvelle d'Arthur
Schnitzler «rien qu'un rêve », peu se sont donné la peine de la lire, mais
beaucoup ont colporté les rumeurs les plus folles. Cruise serait un
travesti, Harvey Keitel aurait été viré du tournage pour avoir éjaculé sur
Nicole Kidman, Kubrick aurait commandé des photos pornographiques pour
stimuler les scènes de sexe entre les deux plus grandes stars
hollywoodiennes du moment. La Warner axe sa campagne de pub (avec l'accord
de Kubrick) uniquement sur le coté érotique du film, tandis que la MPAA
oblige le studio à poser des caches numériques sur la scène d'orgie. Comble
du comble, le réalisateur virtuose meurs le 7 mars juste après avoir achevé
son treizième film.
L'hystérie est à son paroxysme chez les cinéphiles.

Le seize juillet, lors de la sortie en salle du film, un tremblement de
terre : Le film de Kubrick n'est pas le porno tant attendu de cette fin de
siècle, l'odyssée du sexe de 1999. Déception. Mais que fallait-il attendre
de Kubrick, quand ce dernier a passé ces 46 années de réalisation à prendre
le spectateur à rebours ? Pour les autres, Eyes wide shut sera un sujet d'
étude passionnant, et un film émouvant, car ne se contentant pas d'être le
film de Kubrick le plus «humain », il est aussi malheureusement le dernier
opus d'une longue introspection du caractère humain du seul réalisateur
ayant réussi à imposer sa vision d'artiste au coeur même de l'industrie
hollywoodienne.

Cela commence par Nicole Kidman de dos, et son cul. Par ce plan étrange de
quelques secondes avant le commencement du film, Kubrick donne ce dont tout
le monde rêvait, pour pouvoir enfin affranchir le film de son passé
mouvementé, et de tout à priori.
Le film peut commencer.

Il débute donc avec Alice et Bill (Kidman et Cruise), se préparant pour un
gala de Noël. Scènes de la vie quotidienne, dont la musique, une valse,
renforce l'impression de monotonie dans ce couple apparemment sans histoires
au bout de 9 ans de vie conjugale.  « Comment me trouves-tu ? » lui demande
Alice. « Très bien. » lui réponds machinalement Cruise sans même l'avoir
regardée. Arrivés à la grande soirée, le couple se sépare pour quelques
instants. Tandis qu'Alice, qui force un peu trop sur le champagne se laisse
tenter par un Dom Juan, Bill se fait accrocher par deux jolies jeunes femmes
(cette scène rappelle celle d'Orange mécanique) : « Ne voulez-vous pas voir
la fin de l'arc-en-ciel ? » lui demande l'une d'elle. De retour à l'
appartement, le couple va faire acte de chair. Nue devant son miroir Nicole
Kidman avec son mari qui l'embrasse (les yeux fermés) semble néanmoins
exiger une présence, une attention par son regard insistant de la caméra à
travers le miroir, après un petit joint sensé être réparateur (car caché
dans une boite de pansements), Alice va avouer à son mari, en dépit des
croyances naïves de ce dernier, qu'elle a été tenté par l'adultère avec un
inconnu. Cette révélation bouleverse les croyances établies de Bill, qui
quitte l'appartement. S'ensuit une série de rencontres toutes plus
fantasques et extravagantes. Le spectateur subit une montée en puissance des
fantasmes de Bill et passe ainsi en revue toutes les couleurs de l'
arc-en-ciel tant promis. Jusqu'à la fameuse scène d'orgie.

Cette métaphore va déterminer tout le film de Kubrick, et à tous les niveaux
: la mise en scène avec la caméra qui multiplie les arcs de cercles, la
photographie  faites de couleurs variées - jaune pour « le paraître des
soirées huppées », bleu pour les scènes de folies, rouge pour l'orgie, noir
pour la mort etc. - et saturées au maximum des possibilités de la pellicule,
ainsi que le scénario vont  faire parcourir au personnage de Tom Cruise
toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, symbole de ses fantasmes pourtant bien
terre à terre... C'est également pour Kubrick l'occasion de plonger le
spectateur dans un monde où rêves et réalité se mêlent si étroitement que l'
on ne peut plus faire la distinction entre les deux. Le fait que la ville de
New York a été reconstituée dans les studios de Londres, que le couple joué
à l'écran l'est par un véritable couple, ou encore par la structure
narrative (symétrique) qui multiplie dans la seconde partie des
réminiscences de la première (lieux revisités les uns après les autres par
Cruise, les dialogues qui se répètent, les clins d'oeil aux oeuvres
précédentes  du réalisateur) pénètrent dans l'inconscient du spectateur,
dans un récit qui justement, montre un homme qui perds le contrôle de ses
pulsions (voir les enchaînements de plans par des fondus sur le visage de
Cruise, qui donnent l'impression que les décors pénètrent en lui) et qui
essaie tant bien que mal de reprendre conscience en affichant à chaque
occasion sa carte de travail.

Mais comme tout arc-en-ciel, une fois arrivé au zénith de ce dernier, il
faut maintenant s'atteler à redescendre sur Terre. Bill se fait démasquer,
et se fait prier de se déshabiller pour être puni de son intrusion dans
cette soirée très spéciale quand une femme masquée se propose de recevoir
les châtiments qui lui étaient réservés en échange de la liberté de l'intrus
(réminiscence du début du film lorsque la prostituée de Ziegler l'avait
étrangement remercié en lui disant qu'elle lui devait la vie). Bill se
retrouve donc jeté comme un mal propre et va essayer de comprendre ce qui s'
est réellement passé. Mais tour à tour, chaque personnage rencontré
précédemment va rejeter sa fascination pour les illusions de son inconscient
(la jeune prostituée a le Sida, son ami pianiste a été renvoyé pour Boston,
Marianne ne réponds plus au téléphone).  Re-descente sur Terre périlleuse
(la mort est omniprésente) donc, avec au bout le discours de Victor Ziegler
(Sydney Pollack), l'organisateur du gala de Noël lui affirmant qu'il a été
beaucoup trop loin dans les explorations de ce monde nocturne (Le « je ne
sais pas si vous réalisez » est repris de la scène où Marianne déclare son
amour pour Bill) : «tout ce que vous avez vu était faux, c'était de la mise
en scène, du rêve ». Bill rentre chez lui déboussolé. En voyant le masque
qu'il portait lors de la soirée orgiaque de la veille (Nicole Kidman dors
juste à coté, le plan signalant qu'elle vit avec un homme qui n'est
finalement qu'un étranger après 9 ans de mariage), il s'effondre en larme et
raconte à sa femme la vérité.  Cette dernière décide de reprendre leur vie
de couple d'antan, mais en prenant garde cette fois d'ouvrir grands les yeux
l'un sur l'autre, pour éviter les tentations abyssales provoquées par la
solitude qui régnait au sein même de leurs couple (voir les plans où Nicole
Kidman se retrouve seule avec sa fille et la télé qui a une place centrale
dans l'image).

Le dernier film de celui qu'on a appelé : « la mauvaise conscience du cinéma
américain » se termine donc sur un dernier avertissement, un dernier conseil
de prudence avant que l'irréparable ne soit commis.
Force est de constater que Stanley Kubrick, contre tous, ne s'était pas
trompé en voyant avant tout, dans une histoire très freudienne
(« Traumnovel »   la nouvelle rêvée ou encore « rien qu'un rêve » d'Arthur
Schnitzler) faite de l'envahissement du subconscient dans la vie d'un couple
du début du 20ème siècle, la simple histoire, malheureusement très, voire
trop commune aujourd'hui d'un homme qui oublie et délaisse sans y prendre
garde, la femme qu'il aime.






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