[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[AVIS] Haut les Coeurs , de Solveig Anspach


  • Subject: [AVIS] Haut les Coeurs , de Solveig Anspach
  • From: Pierre Guillemot <pierre.guillemot@wanadoo.fr>
  • Date: 24 Oct 1999 09:50:33 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: personnelle
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:206 fr.rec.cinema.discussion:28073

Avant-première mardi soir au Katorza, la grande salle n'est pas tout à
fait aussi pleine que d'habitude, il n'y avait pas de promo, et l'hôte
nous annonce "peut-être qu'après le film ce sera le grand silence; s'il
n'y a pas de questions Solveig Anspach est prête à parler la première".
Tout le monde est resté jusqu'au bout, et c'est ce qui était annoncé qui
est arrivé. 

Générique sur une image d'échographie. Le bébé est encore tout petit, à
l'aise dans son espace.
Ouverture sur un coin de banlieue, Emma et Simon habitent une petite
maison dans un passage privé pas très chic, le voisin est le plombier
marocain du quartier. Elle est musicienne, contrebasse dans un groupe de
musique contemporaine, lui futur agrégé de lettres prépare son concours.
Fauchés, mais ils font attention de bien vivre, c'est agréable chez eux,
ils ont des amis, et ils sortent. 

C'est l'été. Emma est enceinte de 4 mois, ça commence à se voir. Elle va
chez son médecin pour le suivi. Une petite anomalie au sein gauche,
confirmation chez le spécialiste, "c'est malin". Elle a un cancer, assez
évolué pour qu'il soit nécessaire de traiter tout de suite. 
Le premier spécialiste fait dans la simplicité: comme c'est incompatible
d'avoir un enfant en cours en même temps, IVG, chimio, chirurgie,
rayons, et après "vous aurez de belles années devant vous" pour un autre
enfant. 

Emma ne peut pas supporter l'idée qu'on retire son enfant tout vivant de
son ventre et qu'elle reste seule avec son cancer en elle. Simon la
soutient. Ils vont ensemble chercher une nouvelle consultation, cette
fois à l'hôpital, et ils sont reçus par deux cancérologues qui les
écoutent. Garder l'enfant et commencer à traiter, c'est un risque à
prendre, ça a déja marché. Après on négociera entre les dégâts de la
chimiothérapie et la naissance prématurée. Le traitement est un plan de
campagne qu'ils tracent à leur cliente. Elle perdra ses cheveux, son
sein, et elle continuera à vivre. 

Pendant ce temps-là, il y a des dégâts autour d'elle. Son petit frère
Olivier trouve un truc pour disparaître plutôt que d'aller la voir
malade. A mesure que la maladie devient visible, ses amis ne savent pas
comment se tenir. Et Simon aimerait bien continuer d'exister, les
privilèges du cancer qui habite sa femme sont abusifs. Emma tient le
coup, se fait belle pour les séances à l'hôpital comme si elle sortait,
son coiffeur lui tond les cheveux avant qu'ils ne tombent et elle trouve
des accessoires pour aller avec. 

Je ne raconte pas la suite, d'ailleurs il n'y a pas de fin, c'est
l'hiver, on quitte Emma toute blanche dans sa chambre stérile où le
traitement continue.

Fin du film. Personne ne dit rien. Solveig Anspach arrive, petite
et légère, une drôle de figure toute rose et de grands yeux bleus. Elle
commence à parler. Oui, c'est son histoire. Quoi faire quand on est
enfermé seul dans une chambre stérile à l'hôpital, alors elle a pris des
notes. Et quand elle est sortie, au lieu de reprendre son métier de
cinéaste documentaire, elle a trouvé un scénariste et s'est mise au
travail. Elle a pensé à Karine Viard, qui ne lui ressemble pas, parce
qu'il lui fallait quelqu'un qui rayonne la santé et la vie ordinaire
(voir La Nouvelle Eve). 

(à partir d'ici, ne lisez pas si vous voulez garder le suspense, je
transcris le "making of" d'après la réalisatrice, et ça révèle
l'existence des scènes).


Pour le monde des médecins et des malades, tout est "réel", elle a
réussi à vendre l'idée qu'une équipe de tournage dans les couloirs de
l'Institut Gustave Roussy, embaucher des malades ou des convalescents en
visite comme figurants et des permanents comme conseillers techniques,
ça serait joyeux et bon contre l'angoisse. Et nous découvrons ça avec
les yeux d'Emma. Le hall d'accueil comme un aéroport, plein de gens qui
téléphonent dans d'autres langues, avec des queues aux comptoirs. Les
couloirs où on croise des enfants qui brandissent leur perfusion. Et le
calme du cabinet, face aux deux spécialistes qui semblent avoir tout
leur temps pour leur malade. Les deux médecins (là ce sont des acteurs,
mais les "vrais" leur ont permis d'apprendre comment se tenir)
ressemblent à un couple d'oiseaux bienveillants, qui discutent avec les
hommes des pouvoirs et des limites de leur magie. Et les hommes leur
font confiance. Puis les séjours dans l'univers technologique des soins.
Les scènes de chimiothérapie, où on pose les aiguilles en parlant de
plomberie, de veines en bon ou mauvais état. Un plan sur une salle de
soins disposée comme un atelier, les malades alignés, reliés aux
appareils par des faisceaux de câbles. La chambre d'isolement avec vue
sur le fleuve de voitures de l'autoroute à Villejuif. 
Il faut vouloir guérir pour bien vivre là-dedans. Et tout le reste du
film raconte comment Emma continue de vouloir guérir.

Autre "truc", si on ose dire: le film a été tourné en chronologie. Pas
seulement pour les saisons (voir "Fera-t-il de la neige à Noel"). Le
bébé grandit avec son rôle, en commençant par le "vrai" accouchement
(maternité de Port Royal, la mère est une gynécologue qui a accepté
après avoir lu le scénario). L'anesthésiste qu'on voit s'affairer a été
filmée d'abord dans son travail (tournage documentaire, l'accouchée
hors-champ) puis penchée sur Karine Viard. Qui s'est fait tondre les
cheveux (devant la caméra, une seule prise) au bon moment de l'histoire,
et a vécu au dehors pendant la suite du tournage comme son personnage,
au milieu des questions de ceux qui la voyaient comme ça. 

Pour l'extérieur, Solveig Anspach a embauché son monde à elle. Les
scènes autour de la maison d'Emma et Simon sont tournées à Bagnolet,
dans le passage où elle habite, avec les résidents. La camionnette du
vrai plombier marocain véhicule les personnages, il s'est même demandé
s'il ne devrait pas peindre le numéro de téléphone en plus gros sur la
portière. Les plans sur le Périphérique de jour ou de nuit, avec les
deux tours de Bagnolet dans le fond, ce n'est pas pour faire cafardeux,
c'est parce qu'elle aime (c'est moi qui avais posé la question, j'ai vu
ça trop longtemps dans ma vie pour le trouver plaisant, mais c'est elle
qui sait). Le pays lointain où Olivier s'enfuit, c'est l'Islande d'où
elle vient (petits plaisirs encore, ceux qui jouent les musiciens du
groupe d'Emma sont Islandais, au générique; et on boit de l'aquavit). 

Précision après ce que je viens d'écrire: ce n'est pas un documentaire,
tous les prestiges et artifices du cinéma sont là. Le travail de
maquillage transforme une jeune femme en malade de plus en plus vidée,
de plus en plus tendue. Paradoxe, le dernier plan sur la figure d'Emma,
dans la lumière hivernale de la chambre stérile, rappelle une photo de
Vogue, la mode glacée. L'image est toujours construite, tout ce qu'il
faut voir est à sa place dans le champ, pas de caméra qui tangue pour
faire vrai. 
Et le montage est d'une rigueur totale. Si on coupait quelque chose, on
perdrait le fil de l'histoire. 

Discussion entre spectateurs à la sortie. Qui aura envie d'aller voir ce
film ? Ce n'est pas ce genre d'émotion qu'on vient chercher au cinéma,
en général. La pédagogie, la cassette prescrite par le cancérologue au
malade et à sa famille avant le début du traitement ? Comparaison avec
"La maladie d'amour" de Jacques Deray; mais c'était un mélo, le grand
patron et son jeune interne amants de la malade (Piccoli et JH Anglade,
Nastassja Kinski). Ici il n'y a rien d'autre qu'une famille normale où
quelqu'un est soigné pour un cancer. 

On va donc attendre que la renommée fasse savoir que c'est un bon film,
qu'on est ému pendant, et content de l'avoir vu après.  
   

Haut les coeurs, français, sortira le 3 novembre 1999, réalisé en 1998
par Solveig Anspach, scénario de Solveig Anspach et JL Guillaume (à
vérifier), avec Karine Viard (Emma), Julien Cottereau (Simon, son
compagnon), Julien Cottereau (Olivier, son frère).
Tourné en situation à Bagnolet, la maternité de Port Royal, L'Institut
Gustave Roussy à Villejuif.
L'équipe technique vient du documentaire, comme la réalisatrice.


A lire dans Le Nouveau Cinéma  de novembre
(Star Wars et Jeanne d'Arc en couverture) 
4 pages sur Karin Viard, Solveig Anspach et le film.
(http://www.lenouveaucinema.com/ 
contient le No 1 d'octobre, il faudra attendre)

C'était le sujet de Bouillon de Culture (France2) vendredi soir.
"La force de guérir". Captez la rediffusion  sur TV5.

-- 
Salutations numériques

mailto:pierre.guillemot@wanadoo.fr


-- 
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>