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[CRITIQUE] Thomas Crown, de John Mc Tiernan (1999)


  • Subject: [CRITIQUE] Thomas Crown, de John Mc Tiernan (1999)
  • From: abarfety@aol.com (ABarfety)
  • Date: 26 Sep 1999 19:39:55 GMT
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

 NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM(encore que...)



		Un monde immonde ou de la copie comme art contemporain ?


	On sait ce qu'il en est de la copie dans le milieu artistique, un thème
récurrent. Le cinéma d'Hollywood en fait ses délices. Thomas Crown est donc le
remake de l'Affaire Thomas Crown le film de Norman Jewison avec Steve Mc Queen
et Faye Dunaway. L'original était un film surprenant tres daté justement par
les tics artistiques de son temps dans le parcellement de l'image notamment. Le
décalque de Mc Tiernan est intéressant à plus d'un titre. Comment faire un film
à partir d'un autre film, comment y faire référence sans sombrer dans le
ridicule ou l'inutile ? La réponse de Mc Tiernan est la suivante, jetons
quelques touches de peinture, cela devrait suffire à contenter tout le monde.
Contenter tout le monde, ou plutôt ne pas mécontenter voilà bien la seule
ambition artistique avouée par les studios, l'Art a sa place dans les musées,
n'est ce pas ? Alors si on ne peut faire du grand cinéma autant en présenter le
reflet, cela suffit peut-être. Pierce Brosnan comme double de Steve Mc Queen,
Renée Russo pour Faye Dunaway, Faye Dunaway elle même pour établir la symétrie
et en quelque sorte donner la caution artistique du projet.

	Thomas Crown est donc l'homme moderne, symbole de la réussite libérale, aussi
désincarné que le reflet qu'il est. Mais voilà cet homme à qui tout sourit
(pensez, il a une Bentley et un chauffeur), cet homme audacieux (il n'hésite
pas à délaisser le cuir de la dite Bentley pour traverser lui-même la rue)
s'est sans doute rendu compte qu'il lui manque quelque chose, donc Thomas Crown
va organiser le vol d'un Monet et finir par le dérober lui-même ce Monet. Mais
pour son malheur ou son bonheur car le film fait bien les choses, le film met
sur sa route un flic inutile et une charmante chasseuse de primes qui plus que
récupérer la toile de Monet veut coincer notre milliardaire. La fin ne fait
guère de doutes, elle sera heureuse.

	La copie comme art pourquoi pas, encore faut-il avoir quelque chose à dire,
quelque chose à ajouter. Ici Mc Tiernan ne semble pas en mesure de le faire.
Ainsi le vol du tableau est un épisode filmé platement sans grande tension, le
metteur en scène n'a rien de plus à proposer qu'un pâle reflet de son original.
Reste quelques lourdes citations qui constituent le fonds de commerce
traditionnel des gens d'esprit et des cinéphiles, ici ce sera un cheval de
Troie, pourquoi pas. Par rapport à l'original, le couple formé par Russo et
Brosnan est moins intéressant, une grande part de l'ambiguïté est purement
absente du film, à l'image de la superbe partie d'échecs métaphorique du film
de Jewison qui n'a pas d'équivalent ici. Et que dire de la conclusion ? Là où
l'original termine par un pied de nez, le second finit comme une comédie
romantique, c'est dire le fossé qui peut se creuser en profondeur alors que les
apparences sont sauves. La copie est non seulement reproduction, mais
affaiblissement du message original, ici dilué dans la logique hollywoodienne.
	La conception du metteur en scène apparaît assez claire. L'Art est illusion et
le cinéma est par essence un art d'illusion. Tout le film repose sur cette
illusion, si l'illusion est assez grande le double de la réalité, qu'il
s'agisse d'une copie de tableau ou de film peut remplacer l'original, car qui
fait la différence ? Certainement pas le grand public que stigmatise Mc
Tiernan, un public ici des enfants qui consentent à s'intéresser à l'exposé de
leur professeur devant la toile quand celle-ci les informe que le tableau de
Monet en question vaut plusieurs millions de dollars. Cela pourrait prêter à
sourire et même être porté au crédit du metteur en scène, si le reste de sa
vision n'était pas déplacé.
Tout le sujet est filmé comme un trompe l'œil, que ce soit symboliquement ou
physiquement. On ne s'attache pas à présenter la réalité, mais des signes de
cette réalité, des objets de luxe, des lieux, des avions, comme seuls éléments
tangibles de la vie. Dis-moi ce que tu as…Tout cela est bien joli mais ne fait
pas un film, les dialogues s'enchaînent platement, les scènes affichent leur
vacuité. Le danger est là, à force de présenter l'illusion comme réalité, on
crée une réalité illusoire. Le vernis est toxique, mais personne n'y prend
garde. Alors on passe sur tous les clichés qui sont le ciment du film, scènes
de sexe d'un ridicule et d'un mauvais goût achevé, voyage aux Antilles comme un
spot d'une agence de voyages, etc…
La Mc Tiernan va plus loin encore dans son entreprise honteuse. Son rapport à
l'art s'éclaircit enfin. Crown (Brosnan) apporte à Catherine Banning (Russo)
une toile dans châssis de bois et lui offre. Banning le jette au feu puis
demande ce qu'était le tableau. Crown de répondre un Renoir, elle : une copie
lui : on ne le saura jamais.  Il n'y a plus d'arts dans ce monde, simplement le
reflet de l'Art, une preuve de richesse voilà qui remplace l'Art. Peu importe
le génie du moment qu'on fait croire au génie. Mc Tiernan héritier du Pop Art ?
Certainement dans ce qu'il a de pire. 

	La mise en images plaira sans doute à quelques-uns, je leur laisse le loisir
de le faire…On me permettra jusqu'à preuve du contraire d'y voir le reflet du
contenu, une vanité affichée. La virtuosité ne renvoie à rien, rien qu'à des
reflets sans fin. Hollywood a mis le doigt sur la fragilité de l'homme et sa
facilité à refuser le réel. Ici tout spectacle indésirable est banni, le monde
a disparu derrière le vernis poisseux du film. Le héros est réduit à une
silhouette, Crown en planeur, Crown dans un voilier, Crown négocie…Tout cela
renvoie à la représentation du soap-opéra où le cliché devient la seule
manifestation de réalité. D'ailleurs qu'est ce que la réalité ici, peut-on
seulement l'appréhender ? Dans un film qui fait du double sa raison d'être et
dans le trompe l'œil, son argument. Le personnage de Faye Dunaway explicite
toute la nature de ce projet, le néant. Son rôle est bien entendu inutile, sans
aucun intérêt, elle est la parce qu'il faut un lien entre les deux films, un
lien bien réel celui la.
	La scène la plus intéressante du film arrive bien tard, mais elle finit par
arriver. Crown annonce à Banning que pour montrer sa confiance, il va rapporter
le Monet au musée. La police attend Crown qui arrive effectivement. Et là,
notre homme sans visage va prendre réalité…Partant du célèbre tableau de
Magritte et son businessman avec une pomme à la place du visage, les hommes
tous semblables avec des chapeaux melons sur la tête envahissent le musée d'Art
moderne et les écrans de contrôle. L'espace d'un instant le cinéaste touché par
la grâce met à nu tout le potentiel d'un tel traitement artistique, dans ce
mouvement d'illusion et de doubles, le double devient enfin à la fois une
réalité tangible et physique, et cependant toujours une abstraction, puisque le
vrai Crown est noyé sous ses doubles, comme la vraie œuvre d'Art cachée sous
des copies. Crown avait caché son Monet chez lui derrière une copie du
Magritte. Mais reporté dès le lendemain au musée, le tableau avait repris sa
place, dissimulé sous une copie, la copie de ce que tout le monde prenait pour
une œuvre d'art, la copie d'un Pissarro. La pluie révèle l'illusion, et la
peinture à l'eau cède sa place à l'œuvre dans toute sa majesté. Une œuvre d'art
sous nos yeux, aveuglés par l'illusion.
	Hélas dans le même temps, Mc Tiernan se montre sans masque et son message sur
l'Art reste le même. Ainsi le flic montre son désintérêt et sa fascination pour
le coupable qui n'a finalement rien fait de mal, à part voler une peinture qui
n'intéresse dit-il que quelques riches oisifs satisfaits, pendant que dans le
même temps des violeurs hantent les rues…Le vernis de l'élégance a fondu comme
la peinture à l'eau pour révéler la barbarie de sa vision… .Ce film est tout
entier vénal, attirant le spectateur dans le piège du narcissisme, l'invitant à
contempler son vide. Une anecdote révélatrice, la MGM avait vendu un rôle dans
le film au plus offrant, celui qui paye a droit à l'art. L'Art comme
portefeuille…

	À la fin de toute illusion, il faut un retour à la réalité. Ici la copie ne
peut prétendre surpasser l'original. Il ne peut y avoir qu'un seul vrai Crown
en quelque sorte et la copie ne reste qu'une copie.  Socrate le dit dans le
Cratyle de Platon. L'unicité est une structure fondamentale du réel, ce qui
désigne tout son poids et sa valeur propre : une œuvre d'art est unique et au
cinéma, la copie ne prend pas la place de l'œuvre de départ. Le cinéma
hollywoodien est aujourd'hui le singe du cinéma, un pâle reflet qui court sans
cesse vers le néant pour oublier dans les chiffres du box-office, sa
non-réalité, sa non-existence. Le reflet d'un reflet est toujours bien pâle, il
constitue l'inverse de la vie, je crois que cette quête effrénée prendra fin,
comme le dit Pascal : "On meurt toujours seul". La réalité de l'œuvre doit
finir par prendre le pas sur l'illusion. La maturité, c'est aussi cela,
renoncer à l'illusion et au double pour accepter le réel. Le spectateur se
retrouve dans la situation d'une petite fille dans le musée, elle veut toucher
du doigt la réalité physique du tableau, et le conservateur lui dit : "On ne
touche pas". Toucher serait mettre à jour l'absence de réalité du film, on ne
peut pas toucher cette illusion.
	Il est assez amusant de voir que sans le vouloir Mc Tiernan fournit la
réponse. Il faut aller plus loin que l'apparence pour trouver l'Art. Il faut
oublier le vernis de la copie ou de la peinture à l'eau pour découvrir le
Monet, le Monet est caché par une copie. Donc déchirez la copie de Thomas Crown
et revoyez l'Affaire Thomas Crown, ce film ne fait que recouvrir d'un pâle
vernis son original originel. 

			

  Alexandre Barféty

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