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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Thomas Crown, de John Mc Tiernan (1999)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM(encore que...) Un monde immonde ou de la copie comme art contemporain ? On sait ce qu'il en est de la copie dans le milieu artistique, un thème récurrent. Le cinéma d'Hollywood en fait ses délices. Thomas Crown est donc le remake de l'Affaire Thomas Crown le film de Norman Jewison avec Steve Mc Queen et Faye Dunaway. L'original était un film surprenant tres daté justement par les tics artistiques de son temps dans le parcellement de l'image notamment. Le décalque de Mc Tiernan est intéressant à plus d'un titre. Comment faire un film à partir d'un autre film, comment y faire référence sans sombrer dans le ridicule ou l'inutile ? La réponse de Mc Tiernan est la suivante, jetons quelques touches de peinture, cela devrait suffire à contenter tout le monde. Contenter tout le monde, ou plutôt ne pas mécontenter voilà bien la seule ambition artistique avouée par les studios, l'Art a sa place dans les musées, n'est ce pas ? Alors si on ne peut faire du grand cinéma autant en présenter le reflet, cela suffit peut-être. Pierce Brosnan comme double de Steve Mc Queen, Renée Russo pour Faye Dunaway, Faye Dunaway elle même pour établir la symétrie et en quelque sorte donner la caution artistique du projet. Thomas Crown est donc l'homme moderne, symbole de la réussite libérale, aussi désincarné que le reflet qu'il est. Mais voilà cet homme à qui tout sourit (pensez, il a une Bentley et un chauffeur), cet homme audacieux (il n'hésite pas à délaisser le cuir de la dite Bentley pour traverser lui-même la rue) s'est sans doute rendu compte qu'il lui manque quelque chose, donc Thomas Crown va organiser le vol d'un Monet et finir par le dérober lui-même ce Monet. Mais pour son malheur ou son bonheur car le film fait bien les choses, le film met sur sa route un flic inutile et une charmante chasseuse de primes qui plus que récupérer la toile de Monet veut coincer notre milliardaire. La fin ne fait guère de doutes, elle sera heureuse. La copie comme art pourquoi pas, encore faut-il avoir quelque chose à dire, quelque chose à ajouter. Ici Mc Tiernan ne semble pas en mesure de le faire. Ainsi le vol du tableau est un épisode filmé platement sans grande tension, le metteur en scène n'a rien de plus à proposer qu'un pâle reflet de son original. Reste quelques lourdes citations qui constituent le fonds de commerce traditionnel des gens d'esprit et des cinéphiles, ici ce sera un cheval de Troie, pourquoi pas. Par rapport à l'original, le couple formé par Russo et Brosnan est moins intéressant, une grande part de l'ambiguïté est purement absente du film, à l'image de la superbe partie d'échecs métaphorique du film de Jewison qui n'a pas d'équivalent ici. Et que dire de la conclusion ? Là où l'original termine par un pied de nez, le second finit comme une comédie romantique, c'est dire le fossé qui peut se creuser en profondeur alors que les apparences sont sauves. La copie est non seulement reproduction, mais affaiblissement du message original, ici dilué dans la logique hollywoodienne. La conception du metteur en scène apparaît assez claire. L'Art est illusion et le cinéma est par essence un art d'illusion. Tout le film repose sur cette illusion, si l'illusion est assez grande le double de la réalité, qu'il s'agisse d'une copie de tableau ou de film peut remplacer l'original, car qui fait la différence ? Certainement pas le grand public que stigmatise Mc Tiernan, un public ici des enfants qui consentent à s'intéresser à l'exposé de leur professeur devant la toile quand celle-ci les informe que le tableau de Monet en question vaut plusieurs millions de dollars. Cela pourrait prêter à sourire et même être porté au crédit du metteur en scène, si le reste de sa vision n'était pas déplacé. Tout le sujet est filmé comme un trompe l'œil, que ce soit symboliquement ou physiquement. On ne s'attache pas à présenter la réalité, mais des signes de cette réalité, des objets de luxe, des lieux, des avions, comme seuls éléments tangibles de la vie. Dis-moi ce que tu as…Tout cela est bien joli mais ne fait pas un film, les dialogues s'enchaînent platement, les scènes affichent leur vacuité. Le danger est là, à force de présenter l'illusion comme réalité, on crée une réalité illusoire. Le vernis est toxique, mais personne n'y prend garde. Alors on passe sur tous les clichés qui sont le ciment du film, scènes de sexe d'un ridicule et d'un mauvais goût achevé, voyage aux Antilles comme un spot d'une agence de voyages, etc… La Mc Tiernan va plus loin encore dans son entreprise honteuse. Son rapport à l'art s'éclaircit enfin. Crown (Brosnan) apporte à Catherine Banning (Russo) une toile dans châssis de bois et lui offre. Banning le jette au feu puis demande ce qu'était le tableau. Crown de répondre un Renoir, elle : une copie lui : on ne le saura jamais. Il n'y a plus d'arts dans ce monde, simplement le reflet de l'Art, une preuve de richesse voilà qui remplace l'Art. Peu importe le génie du moment qu'on fait croire au génie. Mc Tiernan héritier du Pop Art ? Certainement dans ce qu'il a de pire. La mise en images plaira sans doute à quelques-uns, je leur laisse le loisir de le faire…On me permettra jusqu'à preuve du contraire d'y voir le reflet du contenu, une vanité affichée. La virtuosité ne renvoie à rien, rien qu'à des reflets sans fin. Hollywood a mis le doigt sur la fragilité de l'homme et sa facilité à refuser le réel. Ici tout spectacle indésirable est banni, le monde a disparu derrière le vernis poisseux du film. Le héros est réduit à une silhouette, Crown en planeur, Crown dans un voilier, Crown négocie…Tout cela renvoie à la représentation du soap-opéra où le cliché devient la seule manifestation de réalité. D'ailleurs qu'est ce que la réalité ici, peut-on seulement l'appréhender ? Dans un film qui fait du double sa raison d'être et dans le trompe l'œil, son argument. Le personnage de Faye Dunaway explicite toute la nature de ce projet, le néant. Son rôle est bien entendu inutile, sans aucun intérêt, elle est la parce qu'il faut un lien entre les deux films, un lien bien réel celui la. La scène la plus intéressante du film arrive bien tard, mais elle finit par arriver. Crown annonce à Banning que pour montrer sa confiance, il va rapporter le Monet au musée. La police attend Crown qui arrive effectivement. Et là, notre homme sans visage va prendre réalité…Partant du célèbre tableau de Magritte et son businessman avec une pomme à la place du visage, les hommes tous semblables avec des chapeaux melons sur la tête envahissent le musée d'Art moderne et les écrans de contrôle. L'espace d'un instant le cinéaste touché par la grâce met à nu tout le potentiel d'un tel traitement artistique, dans ce mouvement d'illusion et de doubles, le double devient enfin à la fois une réalité tangible et physique, et cependant toujours une abstraction, puisque le vrai Crown est noyé sous ses doubles, comme la vraie œuvre d'Art cachée sous des copies. Crown avait caché son Monet chez lui derrière une copie du Magritte. Mais reporté dès le lendemain au musée, le tableau avait repris sa place, dissimulé sous une copie, la copie de ce que tout le monde prenait pour une œuvre d'art, la copie d'un Pissarro. La pluie révèle l'illusion, et la peinture à l'eau cède sa place à l'œuvre dans toute sa majesté. Une œuvre d'art sous nos yeux, aveuglés par l'illusion. Hélas dans le même temps, Mc Tiernan se montre sans masque et son message sur l'Art reste le même. Ainsi le flic montre son désintérêt et sa fascination pour le coupable qui n'a finalement rien fait de mal, à part voler une peinture qui n'intéresse dit-il que quelques riches oisifs satisfaits, pendant que dans le même temps des violeurs hantent les rues…Le vernis de l'élégance a fondu comme la peinture à l'eau pour révéler la barbarie de sa vision… .Ce film est tout entier vénal, attirant le spectateur dans le piège du narcissisme, l'invitant à contempler son vide. Une anecdote révélatrice, la MGM avait vendu un rôle dans le film au plus offrant, celui qui paye a droit à l'art. L'Art comme portefeuille… À la fin de toute illusion, il faut un retour à la réalité. Ici la copie ne peut prétendre surpasser l'original. Il ne peut y avoir qu'un seul vrai Crown en quelque sorte et la copie ne reste qu'une copie. Socrate le dit dans le Cratyle de Platon. L'unicité est une structure fondamentale du réel, ce qui désigne tout son poids et sa valeur propre : une œuvre d'art est unique et au cinéma, la copie ne prend pas la place de l'œuvre de départ. Le cinéma hollywoodien est aujourd'hui le singe du cinéma, un pâle reflet qui court sans cesse vers le néant pour oublier dans les chiffres du box-office, sa non-réalité, sa non-existence. Le reflet d'un reflet est toujours bien pâle, il constitue l'inverse de la vie, je crois que cette quête effrénée prendra fin, comme le dit Pascal : "On meurt toujours seul". La réalité de l'œuvre doit finir par prendre le pas sur l'illusion. La maturité, c'est aussi cela, renoncer à l'illusion et au double pour accepter le réel. Le spectateur se retrouve dans la situation d'une petite fille dans le musée, elle veut toucher du doigt la réalité physique du tableau, et le conservateur lui dit : "On ne touche pas". Toucher serait mettre à jour l'absence de réalité du film, on ne peut pas toucher cette illusion. Il est assez amusant de voir que sans le vouloir Mc Tiernan fournit la réponse. Il faut aller plus loin que l'apparence pour trouver l'Art. Il faut oublier le vernis de la copie ou de la peinture à l'eau pour découvrir le Monet, le Monet est caché par une copie. Donc déchirez la copie de Thomas Crown et revoyez l'Affaire Thomas Crown, ce film ne fait que recouvrir d'un pâle vernis son original originel. Alexandre Barféty -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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