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[AVIS] La couleur dans Eyes Wide Shut


  • Subject: [AVIS] La couleur dans Eyes Wide Shut
  • From: "Alexandre Tylski" <cci@wanadoo.fr>
  • Date: 23 Sep 1999 20:23:38 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • References: <01bf05f2$e16ffaa0$LocalHost@phzgpcbd>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:162

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


[Spoilers] La couleur dans Eyes Wide Shut 
La valeur des couleurs de la renaissance

       On associe souvent un style de mouvement de caméra à un cinéaste (de
même qu'on rapproche naturellement un type de son à un compositeur). Mais
il arrive parfois également qu'on attribue des couleurs à un cinéaste.
Ainsi Jean-Luc Godard est considéré comme un artiste à trois couleurs : le
bleu, le rouge et le jaune (une triade primaire que l'on retrouve surtout
dans Le Mépris). Danny Boyle, lui aussi, mais pourtant dans un style
différent, est un metteur en scène des couleurs primaires marquées (comme
les murs et les meubles dans Petits Meurtres en Amis). En définitif, les
plus grands réalisateurs savent que les couleurs, ou les valeurs,
n'appartiennent pas uniquement aux peintres mais font partie aussi de
l'immense palette qu'offre le septième art.  

      Stanley Kubrick, doué en optique depuis son plus jeune âge et souvent
lui-même directeur de la photographie sur ses propres films, est le genre
de cinéaste qui ne laisse rien au hasard lorsqu'il s'agit de la lumière et
des couleurs. Ses premiers films en noir et blanc démontre une étonnante
maîtrise de l'éclairage (souvent "en dessous des corps"), tout en nuance ou
tout en excès, donnant l'impression que ses images sont colorées (je pense
à Killer's Kiss notamment). Ensuite, ses films en couleurs révèlent
paradoxalement un certain attachement (et un retour) au noir et au blanc
(2001 surtout). Le rouge (ou parfois le bleu) vient fréquemment et
violemment contredire ce noir et blanc et mène à surprendre l'oeil du
spectateur, voire à l'émouvoir. 

      Dans son libidineux et intense Eyes Wide Shut, Kubrick ne s'est
jamais autant amusé avec les couleurs, même si le film semble a priori
d'une sobriété visuelle étonnante de la part d'un homme d'image aussi
flamboyant et complexe. Ce sont clairement ces couleurs qui parlent le
mieux dans ce film, se mêlant aux couleurs des musiques du film aux
influences et aux atmosphères très diverses et singulières. " Les parfums,
les couleurs et les sons se répondent ", comme disait Baudelaire. Et de ces
dialogues esthétiques naît un lien émotionnel fort et ineffable entre
l'oeuvre et le récepteur. 

      Contrairement aux couleurs (souvent symboles de vie), le mot chez
Kubrick symbolise la mort, le mal (lire à ce sujet le fameux "Stanley
Kubrick" de Michel Ciment), ce qu'on voit très nettement avec l'écrivain
diabolique dans Shining. Dans Eyes Wide Shut, on découvre d'emblématiques
gros plans de journaux où il est question de la mort d'une droguée, ou de
l'insert sur le mot "Fidelio" qui mène Bill (Tom Cruise) vers de grands
dangers. Pourtant, même s'il le haït ouvertement, le mot chez Kubrick est
crucial (le film se termine sur un mot, "fuck", comme une victoire ou un
renversement). Lorsque la prostituée dit à Bill "je préfère que cela se
passe de mots", toute la spécificité même de l'oeuvre de Kubrick semble 
être résumée d'un coup. De même, le terme "arc-en-ciel" dans Eyes 
Wide Shut est symbolique et crucial, nous le verrons plus tard.    

      Le premier plan de Eyes Wide Shut est muet, le mot est exclu comme si
on nous disait que le langage n'a pas sa place dans une scène primitive de
strip-tease. Les rideaux sont d'un rouge très vif, les murs sont d'un jaune
or, la robe d'Alice (Nicole Kidman) est toute noire. Le décor dans ce plan,
avec ses colonnes, sa géométrie et sa perspective rappelent l'architecture
et la peinture de la Renaissance. Or, le corps dénudé évoque aussi cette
période où les sculpteurs étaient encouragés à dépeindre des corps nus,
sans voile, en leur donnant du mouvement. L'histoire de Eyes Wide Shut
raconte la mort puis la renaissance d'un couple justement. Cette idée de
mort et de (re)naissance est symbolisé dès l'ouverture par le choix des
couleurs. 

1) le noir 

      Le platonicien de Florence Marsille Ficin, au début de la Renaissance
(encore), démontra que le noir est mère de créativité : la terre étant
elle-même noire et fertile. Il voyait en la terre la descente de l'âme en
enfer qui permettait la renaissance. Ce noir si frappant dans ce plan
d'ouverture porte ainsi la marque de la mort mais aussi celle d'une
résurrection. Et si l'on retrouve effectivement des plans en noir et blanc
plusieurs fois dans le film (plans injustement décriés), cela n'a presque
rien d'étonnant puisque Kubrick remonte aux sources de l'homme et de l'art
(et donc du cinéma). Ce noir sera présent tout le reste du film, dans les
scènes se passant de nuit dans les rues où reigne la tentation (une vision
de l'enfer, ou une référence au Faust de Goethe peut-être) et dans les
costumes du couple souvent vêtu de noir. 

      Le thème du costume et du masque dans Eyes Wide Shut est essentiel.
Or le mot "masque", lui-même, d'un point de vue étymologique, peut être
rapproché de l'italien "maschera" (faux visage), de maskara (tache noire,
autrefois on se teignait le visage en noir pour jouer), mais également de
"maska", qui signifie "noir" (et aussi "sorcière" et "spectre"). Dans ce
film, la couleur (ou dans le cas présent, la valeur) s'infiltre même au fin
fond des mots et des notions et nous ramène à l'origine ceux-là, de manière
latente, subtile et détournée. 

2) le jaune  

      Cette idée de simulacre, de duperie, d'artifice n'est pas éloignée de
la couleur jaune (couleur des maris trompés) alors que le noir et le jaune
s'opposent apparemment comme le yin et le yang, "la dualité de l'homme"
(une formule, emblématique de la carrière de Kubrick, que l'on entend dans
Full Metal Jacket). Le jaune est dans la symbolique populaire, la couleur
de l'envie et de la jalousie en opposition au bleu de la fidélité, couleur
souvent en "confrontation" avec le jaune dans les plans de Eyes Wide Shut.
L'absence de bleu ici dans le plan d'ouverture joue peut-être un rôle dans
la réception inconsciente du spectateur qui sent dans ce premier plan un
doux parfum d'interdit (le rouge) et de luxure. Kubrick parle donc du
leurre à travers la couleur. 

      Eyes Wide Shut traite de la jalousie, de la peur d'être trompé, du
mensonge...etc. On retrouve cette couleur jaune de manière omniprésente
dans tout le film créant chez le spectateur une sorte de pesante et
étouffante impression d'envie et de tension sous-jacentes. Ce jaune, on le
prend en pleine figure dans l'ensorcellante scène de bal, au début, dans
laquelle Alice danse avec un inconnu hongrois qui tente de la séduire.
L'envoûtement de cette séquence tient pour beaucoup à cette présence de ce
jaune doré irréel, luxueux et luxurieux. 

      D'un autre côté, le jaune de cette scène de bal associé avec les
étoiles sur les parois (dans lesquels le visage d'Alice est souvent
confondu) est peut être une des rares références (éventuelles) de Kubrick
adressées à l'antisémitisme présente dans la nouvelle de Schnitzler dont
est tiré le film. Le jaune est aussi la couleur de Judas (et de tous les
traîtres), d'où l'étoile de David de couleur jaune que l'antisémitisme
inventa de faire porter par les juifs. Notons ici que le titre du film
"Eyes Wide Shut" fait aussi référence, subtilement, au judaïsme dans la
mesure où la Synagogue a longtemps été représentée les yeux bandés pour
montrer que, dans sa cécité, elle n'avait pas reconnu en Jésus le
véritable sauveur. 

3) le rouge 

      Dans le premier plan du film (qui n'a l'air de rien mais qui est
d'une richesse inouïe), le rouge des rideaux allé au blanc/jaune des murs
peut parfaitement représenter l'idée de la Création (le rouge symbolisant
le sang de la menstruation et le blanc/jaune le sperme). Les couleurs
deviennent celles de la douleur. Le plan d'ouverture est une ouverture dans
tous les sens du terme, c'est une ouverture d'oeuvre et une pénétration. Et
cette idée de création, d'origine et de naissance me semble justement
incontournable dans Eyes Wide Shut. La peau de bébé (de nouveau-né) d'Alice
dans le premier plan est un point de départ plus que symbolique. La femme
est la matrice du monde et Kubrick dans son dernier film, tout comme il l'a
fait dans 2001, démarre avec l'aube de l'humanité (dans 2001 le noir, le
blanc et le rouge étaient, aussi, plus ou moins les trois piliers du film,
curieusement).    

      La naissance et la renaissance, on la retrouve dans les couleurs des
images et dans les couleurs de l'intrigue. Le couple du film finit par
renaître alors qu'ils étaient considérés, et se considérés, que comme des
objets et non comme des sujets. Ainsi, c'est la figure mythique du Phénix
qui apparaît en filigrane dans la texture du film de Kubrick. Or, le
Phénix, symbole de résurrection, est issu du mot grec qui désignait la
couleur rouge (couleur de feu). Il faut savoir aussi que certains
alchimistes ont comparé le Phénix à l'animal appelé "Ortus" qui réunit en
lui les quatre couleurs de "L'Oeuvre" : le noir, le blanc, le rouge et
l'or, quatre composantes incontournables de Eyes Wide Shut, qui est
également une oeuvre et l'Oeuvre.  

4) l'arc-en-ciel 

      L'arc-en-ciel est cité à plusieurs reprises dans le dernier film de
Kubrick. Au début, Bill est entraîné par deux splendides mannequins qui lui
disent qu'elles vont l'emmener vers l'arc-en-ciel. Plus tard dans le film,
Bill va louer son déguisement dans un magasin de costumes appelé aussi le
"Rainbow" ("l'arc-en-ciel"). Cela peut paraître anecdotique mais dans ce
petit jeu de mot et de couleurs, Kubrick fait probablement référence à 
l'ancienne Chine qui considérait l'arc-en-ciel comme le signe de
l'unification du yin et du yang, et parfois, par extension, comme le
symbole de la luxure extraconjugale, l'exacte thématique et problématique
de Eyes Wide Shut (cet arc-en-ciel était représenté par un serpent à deux
têtes). Or, comme par hasard, qui semble passer tout leur temps dans le
magasin "Rainbow"? Deux asiatiques.   

      Stanley Kubrick est regardé depuis longtemps comme le maître du
détail, du perfectionnisme et de la perfection. Il a poussé très loin l'art
de la profondeur au cinéma et il en a agrandi notre champ de perception. Il
a passé deux décennies à travailler sur Eyes Wide Shut et celui-ci est la
démonstration définitive de cet extraordinaire visionnaire qu'est Kubrick
qui, même les yeux fermés, ou aveugle, aurait été capable de nous offrir
(comme Beethoven sourd) des symphonies poignantes de force et
d'authenticité.  

      Il reste naturellement encore une multitude d'observations à faire
sur les couleurs dans Eyes Wide Shut, comme par exemple le billard rouge de
Sidney Pollack ou le prénom "Rose" de la baby-sitter...etc. Ce n'était ici
l'occasion avec ce texte que de mettre à plat quelques remarques et de
proposer quelques pistes à explorer plus à fond. Une chose est certaine,
Stanley Kubrick connaît la valeur des couleurs et la nécessité des valeurs.
Sous couleur de nous en faire voir de toutes les couleurs, Kubrick défend
tout simplement les couleurs de son cinéma. Au spectateur d'apprécier ou
non la couleur et la valeur de ce style. 
 
Alexandre Tylski 
cci@wanadoo.fr 

-- 
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