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[Date Prev][Date Next][Date Index] [ANALYSE] La musique dans Eyes Wide Shut
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Retrouvez cet article sur http://www.traxzone.com LE 1ER SITE FRANCAIS DE LA MUSIQUE DE FILM _____________________________________________ *************************************************************** LA MUSIQUE DANS EYES WIDE SHUT [Spoilers] Des compositions de kamasutra par Alexandre Tylski _____________________________________________ *************************************************************** S'il y a bien dans l'histoire du cinéma un cinéaste qui a su décupler le pouvoir d'évocation de la musique grâce aux images et décupler la puissance onirique des images grâce à la musique, c'est certainement Stanley Kubrick. Qui ne se souvient pas de l'emploi inouï de Ainsi Parla Zarathoustra de Richard Strauss au début et à la fin de 2001:A Space Odyssey (1968)? Qui n'a pas été frappé par les utilisations ironiques d'airs populaires dans A Clockwork Orange (1971) ? Comme Beethoven, Kubrick méprisait les mots et préférait de loin s'en remettre à la musique pour mieux s'exprimer et susciter chez le spectateur une multitude de questionnements et, surtout, de sensations. Car, ne nous voilons pas la face, Kubrick n'est pas uniquement un réalisateur métaphysique (comme tant de critiques se complaisent à l'affirmer), il est aussi "un artiste des sens", éveillant sans cesse en nous, par l'outil audiovisuel, des émotions liées à l'ouïe, à la vue, au rythme cardiaque et aux différents types de réactions épidermiques provoquées par un film. Ce que Kubrick sait mieux faire, c'est peut-être cela : nous rendre notre liberté de simple animal, nous faire retourner aux sources, à notre corps, à nos instincts et à nos pulsions. Le "style Kubrick", même s'il apparaît paradoxalement froid et distant, est bel et bien un cinéma des sens avant même d'être un cinéma du sens. " J'ai cherché à créer une expérience visuelle qui passe outre les catégories verbales et pénètre directement dans le subconscient du spectateur, avec un contenu émotionnel et philosophique. Je voulais que le film soit une expérience intensément suggestive qui ramène le spectateur à un niveau plus intérieur de connaissance, justement comme le fait la musique. " Voilà bien une citation de Stanley Kubrick (qui s'exprimait ici sur 2001 : A Space Odyssey) qui pourrait s'appliquer à chacun de ses films, y compris son ultime opus. Il est révélateur de constater que le film "point d'orgue" de toute une carrière s'intitule Eyes Wide Shut (en français "Les Yeux Grands Fermés"), un titre qui met la puce à l'oreille quant à l'importance donnée au corps dans l'histoire. En même temps, le titre laisse entrevoir un jeu de paradoxes, de contradiction, de duplicité, de désirs frustrés, de rupture entre l'intériorité de l'âme et son apparence, entre la nudité et le costume, entre extérieurs et intérieurs, entre "in" et "off". Les choix musicaux de Kubrick reflètent et renforcent ces oppositions. Il choisit délibérement d'employer un large évantail de styles de musiques antagonistes, une sorte de "melting-pot esthétique". Ainsi on entendra du Chris Isaak, du Gyorgy Ligeti, du jazz, du Franz Liszt, du rock, du classique, de la musique électronique, des solos, des choeurs...etc. Le film, d'entrée de jeu, annonce la couleur avec la "Jazz Suite # 2" de Dimitri Chostakovitch (le nombre "2" est ici d'une coïncidence diabolique), une valse délicieusement orchestrée au parfum viennois (la nouvelle dont est tirée le film se passait à Vienne) mêlée à des accents jazz (l'adaptation de cette nouvelle se déroule à New York). Cet air (devenu très célèbre en France par le biais de la publicité et, accessoirement, d'André Rieux) symbolise pour moi le film tout entier (et l'oeuvre de Kubrick), l'idée d'un "mélange", l'union entre l'ancien monde (l'Europe) et le nouveau monde (les Etats-Unis), entre musique "aristocratique" (la valse) et musique "de l'interdit" (le jazz), entre le monde de la lumière (la bonne société) et celui des catacombes (les "speakeasies"), entre ce qui est socialement acceptable et ce qui ne l'est pas, entre la convenance et l'instinct, entre l'ordre et l'improvisation. Cette Jazz Suite est donc marquée par deux types de sensibilité et de sensualité. Cette sensualité est certes invisible à tous ceux qui s'attendaient à voir des scènes charnelles torrides entre les interprètes, mais cette sensualité est en réalité laissée dans l'impalpable : dans ce qu'on entend. L'érotisme, pour une fois au cinéma, passe par la musique. Le premier plan du film (soutenu par cette musique aussi dichotomique que le couple vedette du film) dévoile en entier le corps d'Alice (merveilleuse Nicole Kidman). Mais on peut se demander ce qui rend le plan si fort : la nudité crue (mais élégamment mise en scène) d'Alice ou le maniérisme de la musique qui contredit a priori cette vision impudique. Ce type de relation ambivalente se prolongera pendant toute la durée du film. Elle exprime secrètement l'opposition, mais plus vraisemblablement la superposition, en filigrane, entre Alice et son époux, Bill (Tom Cruise). Le décor dans ce plan est d'ailleurs tout "en doubles" : la fenêtre sert de templum, la glace reflète la fenêtre, il y a deux raquettes de tennis sur le sol (comme si un match allait se jouer), deux paires de chaussures, et, tel un écho "phallique" aux colonnes de la soirée costumée dans le film, les colonnes divisent l'image des deux côtés du cadre (et créent ainsi une sorte d'antre). Nous sommes placés dans une forte position de voyeur, mais la musique rassure en même temps qu'elle est ironique et "déplacée". La Jazz Suite de Chostakovitch est riche en couleurs (comme les tableaux qui parcourent le film), et le mélange entre celles-ci est délicat et subtil. En revanche, le décor du premier plan du film ne dispose que de trois éléments très marqués qui ne se combinent en aucun cas : le jaune, le rouge et le noir (l'absence de mélange et de bleu dénotent précisément le manque, celui-là même qui semble hanter le couple). Le décor est proche par certains aspects à un style de type Renaissance (cher au cinéaste new- yorkais), notion et esthétique cruciales dans le film. Les décors sont orthonormés, tout en profondeur de champ (comme le goût prononcé de la perspective chez les peintres de la Renaissance). Le statuaire dans Eyes Wide Shut est aussi considérable (le danseur hongrois demande à Alice de monter avec lui au premier étage voir des statues de la Renaissance), les visages dans le film sont souvent figés comme dans de la pierre et les corps dénudés expriment le mouvement et la beauté recherchés par les sculpteurs du Maniérisme (mouvement qui est aussi l'obsession des cinéastes et particulièrement de Kubrick). Le film est haché de manière géométrique comme l'architecture de la Renaissance. Le couple lui-même finira par "renaître". On se souvient par ailleurs que Kubrick a insisté dans le film sur le nom d'un restaurant appelé "Verona", comme par hasard un haut lieu de la Renaissance, et, qui plus est, la ville célèbre où se jouait la plus frustrée des histoires d'amour, Roméo et Juliette, une pièce connue aussi pour son onirique bal masqué. Nous verrons plus tard les implications de la Renaissance avec la musique dans le film. Le deuxième plan nous montre l'extérieur de l'appartement (ce jeu de va et vient est le coeur du film), puis, toujours avec la Jazz Suite, on revient à l'intérieur de l'appartement du couple. Les images sont plus colorées que le plan d'ouverture comme si le mélange des couleurs symbolisait l'harmonie apparente du couple (notez que Alice offre un livre sur Van Gogh à son mari pour Noël, un peintre qui se sentait seul, tout comme Bill). Bill cherche son porte-feuille (ce dernier se trouvait près du lit, ironiquement), la musique exprime alors une sorte de train-train de la vie conjugale, un peu en distance avec l'action, mais pourtant inscrite dans le quotidien : Bill éteint la chaîne hifi et la musique disparaît. Nous avons été trompé par la musique et son origine. Kubrick nous a plus ou moins laissé croire que la musique était celle qui accompagnait simplement la narration du film, mais on finit par comprendre que cette Jazz Suite est diégétique (elle fait partie de la réalité du récit), elle appartient intrinsèquement à ce couple, elle en est même la "substantifique moelle". Ce procédé de mise en abyme n'est certes pas nouveau, mais il permet de brouiller les pistes entre réalité et fiction. Or, l'intrigue du film ne cesse de traiter de cette lutte, ce match infini et complexe entre le rêve et le concret, entre des fantasmes d'entre-jambes et l'antre emprisonnant du quotidien. Bill éteindra à nouveau la musique d'une chaîne hifi dans la chambre de la prostituée alors que nous croyions entendre une musique purement narrative. Kubrick joue en fait avec de fausses musiques "de fosse", faussement fictionnelles. Et la musique est tellement présente dans la réalité du film qu'on ne cesse d'ailleurs de la voir (c'est une musique d'écran) : lors du bal au début, un orchestre dansant joue de la musique pour les riches invités. Plus tard, Bill retrouve son ami jouant du piano dans un night club (le "Sonata Café"), puis il le retrouve à l'orgue dans la grande séquence de la soirée masquée (dont le nom de passe est "Fidelio", l'opéra de Beethoven) où les frontières entre fiction et réalité sont alors complètement effacées. La musique dans Eyes Wide Shut est très présente d'un point de vue visuel ("on peut la voir"), mais d'un point sonore, elle a une place encore plus importante, accaparant très souvent l'espace sonore tout entier des scènes. La chanson interprété par Chris Isaac, "Baby Did A Bad Bad Thing", utilisée dans le plan devenu célèbre de la glace devant laquelle Alice danse (elle a d'ailleurs une peau de "baby"), est parfaitement crédible à la réalité de la scène (elle semble venir d'une chaîne hifi dans la chambre) mais la chanson est employée très violemment (car ce plan interromp d'un coup la séquence lente et envoûtante du premier bal). Par cette violence (tel un acte de pénétration) et cette présence, la chanson acquiert alors une existence en dehors du cadre conventionnel des images, ce qui est le propre de l'intrigue du film : "avoir une double vie", en dehors du cadre du mariage. En se mettant à distance des images, la musique se mêle paradoxalement à l'intériorité des protagonistes. La psychologie chez Kubrick existe en fait grâce à la musique, pas vraiment à travers les dialogues (ce qui pourrait aller de pair avec la fomule de Romain Rolland "si la musique nous est si chère, c'est qu'elle est la parole la plus profonde de l'âme"). La musique très "visible", ou "très voyante", dans Eyes Wide Shut devient comme "déplacée". Cela est emblématique des films de Kubrick où les musiques sont, contrairement aux idées reçues, souvent faussement contradictoires avec l'image. La musique ici est certes parfois aussi déplacée que Bill, médecin marié et père d'une petite fille, peut l'être chez une prostituée ou dans une orgie baroque. Mais ce dérèglement, même s'il est contrapuntique (c'est-à-dire fait de superpositions), n'est jamais en contre-pied total avec l'image. Or, pour un certain nombre de penseurs du cinéma, la musique n'a d'intérêt que lorsqu'elle est en opposition radicale avec l'image (ils confondent d'ailleurs "contrepoint" et "contre-pied"). Il ne s'agit pourtant dans ce cas de figure que d'une pauvre juxtaposition, l'inverse d'une superposition qui concilie deux composantes. La juxtaposition ne fait que mettre côte à côte deux éléments sans véritable lien. Le dernier opus du maestro Kubrick est un manifeste de cette idée ambigüe de superposition, déplacée, de la musique - bien plus profonde et mystérieuse que tout autre type d'emploi musical. La superposition musicale ne va pas sans être doublée elle-même par des superpositions visuelles : les fondus enchaînés. Il y a dans ce film un nombre incalculable de fondus enchaînés qui emprisonnent les protagonistes (ils les enchaînent) et, par la même occasion, les unissent avec leur environnement (les visages se fondent souvent avec des plans de routes, de rues et d'immeubles). Les images s'entrelacent entre elles de la même manière que la musique se chevauche avec les images. Il y a clairement un érotisme sous-jacent dans ces superpositions esthétiques, parfois douces, parfois violentes, mais toujours totales. Kubrick parle d'amour avec ses outils à lui : le montage, la musique. Ces toiles de fond sensuelles que représentent ces enchassements audiovisuels nourrissent le subsconscient du spectateur qui, sans le savoir, est manipulé lentement et subtilement dans cet envoûtement essentiellement cinématographique. Kubrick met ses images et ses sons dans de multiples positions d'accouplement, parfois la musique l'emporte sur l'image, parfois l'image a le dessus. Si nous avons vu à quel point la superposition est importante dans ce film, l'idée de juxtaposition est aussi bel et bien présente non dans le rapport entre image et musique mais dans l'architecture des scènes, toutes découpées, isolées les unes des autres sans rapport apparent dans la plupart des cas. Comme l'écrivait Michel Chion dans son livre La musique au cinéma, "Kubrick retrouve aussi, consciemment ou inconsciemment, les principes chers au muet de la musique séquentielle (blocs de musique relativement differenciés) et de l'emprunt d'oeuvres pré-existantes. De même qu'il affectionne d'accuser, au lieu de recouvrir, la division du film en parties distinctes, soit par des cartons analogues à des titres de chapitres, soit par une construction scénaristique visiblement divisée... " Eyes Wide Shut ne fait absolument pas exception puisque nous retrouvons quasiment ces cartons du muet dans les gros plans de titres de journaux ou de lettres que Bill lit (par ailleurs ces inserts ont été tournés dans différentes langues pour les projections internationales). Et, les morceaux musicaux enferment les scènes dans des passages d'anthologie et le film devient alors un retour aux origines (ce retour aux sources est pertinent dans la mesure où l'histoire du film traite des relations hommes-femmes). Cette impression d'assister à un film muet est aussi le fruit du travail de Jocelyn Pook (que Kubrick rencontra par l'intermédiaire de la chorégraphe du film). Jocelyn Pook (qui s'occupe des arrangements du prochain album de Peter Gabriel) a utilisé un accompagnement minimaliste pour les scènes en noir et blanc (plutôt sépia en fait, comme les premières photographies) qui rappelent l'accompagnement des premiers films du cinéma. Ces scènes de fanstasmes au ralenti sont les fantasmes de Bill imaginant les fantasmes d'Alice, d'où l'ambiguïté remarquable de ces plans: c'est la représentation de la représentation. Et, comble du simulacre, ces images semblent démodées, d'un autre temps, d'un autre univers, d'un autre système de représentation justement. Kubrick souligne ainsi avec un grand sens du paradoxe que le fantasme est un phénomène intemporel qui appartient à tous les temps et que l'imaginaire lié à la sexualité ne change pas à travers les âges. Toujours dans cet esprit de décalage temporel (qui ne fait qu'accentuer une intemporalité), Jocelyn Pook utilise, comme au temps du muet, un solo de piano d'une simplicité et d'une présence inouïe. La mélodie interprétée oscille entre l'aigu et le grave, et rappelle indéniablement la copulation : les notes exécutent des aller et retour constants et la même note (le sol, la note "pont") est jouée plusieurs fois d'affilée, en crescendo, avec une rare "visibilité". Ce piano est si distinct qu'il finit par gêner le spectateur, surpris par ces notes de piano violentes, inattendues, sèches et brutes. Kubrick a dû se rappeler de la phrase célèbre de Napoléon 1er (qu'il admirait) "du sublime au ridicule, il n'a qu'un pas". Ce piano déplacé et "old-fashioned" (terme repris à la fin) pourrait parfaitement convenir à cette citation car le spectateur est à la fois effrayé et amusé par le volume donné à ce piano par Kubrick. Il en devient un protagoniste invisible mais omniprésent, qui hante le spectateur et Bill, surveillé par un inconnu justement. Ce pianiste parce qu'il est invisible en devient masqué (grande thématique du film), tout comme l'ami de Bill doit jouer au piano les yeux bandés (mais certainement avec les yeux grands ouverts). Ces notes sévères et effrayantes représentent la culpabilité de Bill d'une certaine manière, celle d'avoir voulu tromper sa femme dans cette orgie "accompagnée au clavier", et celle d'avoir causé des ennuis à son ami pianiste. Une note sèche est jouée au moment où Bill voit son masque sur son oreiller alors qu'il l'avait caché à sa femme. Ce piano est le poids de son passé (de même qu'il est une référence pesante au passé du cinéma qui hante tout cinéaste). Ce piano symbolise finalement l'acte d'impureté de la naissance du cinéma (et les scènes en noir et blanc ne font que confirmer cette idée). Pour cette fin de millénaire, Kubrick a semble-t-il voulu faire un tour d'horizon d'un siècle entier de "rubans de rêves". Il explore les genres du cinéma (la comédie de moeurs, le drame, le film policier, le film à costumes, le film d'angoisse, le film érotique...etc). Les styles musicaux sont variés sans doute pour soutenir cette volonté chère au cinéaste de créer un "melting-pot" qui n'est dans la réalité sociale qu'un rêve mais qui est paradoxalement réel dans l'illusion du septième art. Ces musiques de tout bord deviennent des rêveries, voire des fantasmes. L'importance de l'imaginaire dans Eyes Wide Shut (un film imprégné d'éclairages d'un bleu "de rêve" saississant de constraste avec le jaune lui aussi très marqué) s'amplifie par la musique qui ne fait rien d'autre que pénétrer dans la légère faille des images. L'envoûtement stimulé par ces rêveries musicales, chaotiques et déplacées, s'imprègne finalement dans la géométrie du film, dans ses décors strictes réminiscents de la Renaissance. La musique, l'irrationnel, Freud, les rêves des protagonistes se mélangent curieusement dans un tout cadrillé. En cela, le film de Kubrick est clairement un film d'auteur dans la mesure où c'est bien le propre du cinéma de Kubrick que de proproser ce type de confrontation et d'emboîtement : l'ordre et l'irrationnel finissent par se rejoindre. De même les formes d'art se lient dans un creuset magique : Kubrick associe la sculpture avec la peinture, la peinture avec l'architecture, le cinéma avec la musique..etc. Kubrick, comme les Symbolistes, a l'ambition suprême de créer une oeuvre d'art totale. Kubrick boucle joliment son film (avec une fausse simplicité, ce qui est le propre de l'Art) avec des plans au fond flou qui indiquent la fusion de tous les élements, un vertige flou, une harmonie abstraite. Le style de la Renaissance est enseveli, mais il s'agit pourtant d'une renaissance (la fin de 2001 était aussi une renaissance curieusement). Contrairement aux premières images, la sévérité de la netteté et de la perspective ont disparu dans les champs et contre-champs en gros plan du couple, les couleurs sont vagues et mélangées. Le dernier plan a toujours pour vedette Alice mais son mari Bill est enfin dans le cadre de la caméra (car il renaît de ses cendres), alors qu'il en était exclu dans l'ouverture du film. Le visage du couple se détache du fond et du décor (la société), ils ont acquis leur indépendance vis-à-vis de leur environnement oppressant, ils ont grandi (tout comme Alice à la fin de son périple au pays des merveilles). Un transfert ainsi qu'une transformation se sont opérés. D'ailleurs, au début du film, la fille du couple veut regarder le ballet "Casse-Noisette" à la télévision, l'histoire d'une poupée qui se transforme en être humain (comme une statue qui devient réelle). C'est peut-être ce qui arrive à ce couple : ils finissent par devenir humains alors qu'ils semblaient souffrir de n'être que des objets de désir et non des sujets de désir. La petite fille, dans la dernière scène, montre une poupée Barbie à Alice, comme deux figures antinomiques se faisant face ou comme la concrétisation de la manière dont Alice était considérée par tous : une simple "poupée". L'autre bouleversement est l'évaporation de la musique car le réel est devenu la priorité pour les protagonistes. Cette absence de musique narrative est aussi l'absence de l'illusion et du mensonge, et cette absence positive nous hurle peut-être : "maintenant il faut vivre, baiser", comme le dit Alice dans la dernière seconde du film. C'est pour moi une magnifique conclusion de la part d'un artiste qui a passé toute sa vie à sculpter inlassablement dans l'illusion avec l'ardeur d'un chercheur et qui a fini par trouver un trésor qu'il avait devant les yeux sans l'avoir vu vraiment : non pas l'Humanité mais l'humanité. Tous les films de Kubrick gardent en eux un mystère. Peut-être que le secret de Eyes Wide Shut est cette célébration, la première et ultime confession d'humanité et d'optimisme de Stanley Kubrick. C'est un film qui m'a beaucoup marqué. Kubrick m'a donné une leçon de cinéma et surtout : une leçon de vie. Et c'est sans nul doute le propre des plus grands maîtres du cinéma que de parvenir à donner autant. ___________________________________________________ ************************************************************************ Alexandre Tylski cci@wanadoo.fr a.tylski@traxzone.com Le magazine du cinéma international http://www.cadrage.net The film score daily web site http://www.filmscoremonthly.com Le cinéma en lumière http://www.lumiere.org Un autre regard sur le cinéma http://www.reperages.presse.fr Le site français de la musique de film http://www.traxzone.com "Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre." [Anatole France] -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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