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[Date Prev][Date Next][Date Index] [ANALYSE] Eyes Wide Shut et les derniers films de Kubrick
Eyes Wide Shut et les derniers films de Kubrick Il y aura du monde pour attendre d'Eyes Wide Shut un éventuel chef-d'oeuvre autoproclamé. Ce sont en général les mêmes spectateurs qui n'ont retenu de Barry Lyndon que les scènes à la bougie sans éclairage d'appoint (avec un léger éclairage, noteront les plus pédants) ou de Shining l'utilisation du steadycam. Ils ont généralement pratiquement tout oublié de Full Metal Jacket à l'exception peut-être de la première partie. Pour ces gens-là, Kubrick demeurait le seul "grand maître" du cinéma mondial dont ils pouvaient voir les films sans trop d'ennui quoiqu'ils devaient trouver au fond les derniers assez barbants. Mais on s'empresse de proclamer Kubrick un génie même si on estime plutôt que c'est un Luc Besson qui saurait penser et filmer des trucs abstraits. Ils attendront donc d'Eyes Wide Shut un film avec de gros effets de caméra, le 2001 du film de couple. Ce coup-ci, ces spectateurs auront la tâche plus facile pour reconnaître au'ils n'aiment pas en profitant des circonstances de sortie du film. Kubrick se faisait vieux, le film est inachevé, Tom Cruise et Nicole Kidman jouent mal, enfin toutes ces raisons inventées qui permettent à Studio (qui vient de faire sa couverture sur Sophie Marceau) d'expédier le film avec une petite étoile plutôt que de faire l'effort de le voir et de le juger pour ce qu'il est. Les autres spectateurs seront certainement plus contents à la fin de la projection. Ceux qui ne s'attendent pas à grand chose se retrouveront avec un film riche et aéré avec de véritables changements de perspective, alors que tant de films se contentent de faire du sur place pendant une heure puis suscitent un rebondissement avant de repartir pour une autre heure. Ceux qui veulent voir le nouveau Kubrick, et non son dernier, se retrouvent face à la meilleure chose : un film original par rapport à toute son oeuvre précédente et qui pourtant l'éclaire et la remet en perspective. Kubrick n'avait pas cherché à faire un nouveau 2001. 2001 est un film comme les réalisateurs ne peuvent en réussir qu'une fois, un manifeste d'un style, d'une vision. Le refaire aurait été radoter, se plagier soi-même. Shining, parfois présenté comme le 2001 du film fantastique partait effectivement d'un roman d'épouvante mais dérapait dans des directions plus fructueuses. De même Full Metal Jacket montrait un point de vue sur la guerre complémentaire de celui traité trente ans plus tôt dans Les Sentiers de la gloire sans tenter d'être le dernier mot ou le nec plus ultra sur le sujet. Il n'y a pas la même ambition (ou prétention) que dans le Soldat Ryan, de Spielberg, dont la valeur repose sans doute seulement sur une première séquence impressionnante. Pour appréhender Eyes Wide Shut, il faudrait éviter de privilégier 2001 ou Orange Mécanique. En revanche, la parenté thématique avec Barry Lyndon ou Shining, voire Full Metal Jacket est bien plus évidente. On peut le trouver trois thèmes, parmi d'autres, qui les rapproche : le processus de déception, le désir de communauté et l'accession à la maturité, qui s'articule sur les deux précédents. Illusion et déception On retrouve ainsi une démarche déceptive introduite à l'intérieur du genre même. Le film en costumes ne contient aucun bal et l'époque des Lumières est plutôt celle d'une pénombre dans laquelle on distingue quelques feux. Le film sur la folie meurtrière ne contient pas de scène gore ou de moment de surprise qui fait se retourner les âmes sensibles dans la salle. Le film de guerre trouve ses moments les plus terrifiants hors du conflit même. Ici, Tom Cruise rencontre nombre d'affriolantes créatures sans jamais conclure, espère rencontrer la Débauche mais tombe sur une vidéo de Playboy haut de gamme et un peu SM, mène une enquête qui ne fait que détruire les certitudes qu'il avait au départ. Bien que joué par Tom Cruise, une star tout ce qu'il y a de plus hollywoodien, Bill Harford rejoint les derniers héros kubrickiens, des personnages moyens voire médiocres, souvent sympathiques, n'accédant à la grandeur que de façon épisodique ou en sombrant dans la folie comme Jack Torrance ou Pyle. La communauté L'isolement, la tentative de s'inscrire dans une communauté dont on est au départ exclu se trouve de même au coeur des derniers Kubrick. Redmond Barry tente de d'intégrer au grand monde et à la haute société mais il finit par en être chassé. Jack Torrance va sacrifier la communauté dont il est au départ membre, sa famille, et accèdera du moins fantasmatiquement à une autre, celle de l'hôtel. Il peut dès lors sourire sur la photo du bal, de même que dans Full Metal Jacket Pyle parvient aussi, ne serait-ce que sur les papiers d'affectation, à intégrer le corps des Marines. On se souvient aussi que Joker lui-même n'attendait que de faire ses preuves à la guerre et de converser en égal avec ceux qui ont le "regard à l'horizon". Dans Eyes Wide Shut, que se passe-t-il au juste ? Bill Harford ne peut admettre de ne pas être toujours au coeur des pensées de sa femme. Sa réplique, plutôt que d'en tenir compte dans son couple, sera de séduire ou laisser succomber d'autres femmes, de redevenir le chasseur, le dominateur. Cependant, comme chez le Fellini de La Cité des Femmes, la femme retourne à l'insu du séducteur la situation et mêne le jeu pour réduire un Tom Cruise au physique de mannequin au rang d'homme-objet. Il lui reste cependant la possibilité, qu'il saisit, de passer à une autre échelle pour ses tentatives de séduction, bref de se rendre à une partouze. La tentative d'accéder à ce monde plus (et tout le génie de Kubrick est là) ou moins irréel, fantasmatique et ridicule échoue et Cruise passe désormais en position de proscrit. La paranoïa est désormais justifiée : Cruise est maintenant la proie d'un groupe tout-puissant et ligué contre l'"intrus", filmé par eux, suivi par eux. On repère là ce qui est un fil directeur peut-être empreint (comme le constatait Frederic Raphaël dans un livre parfois contestable) de sensibilité juive. Il est intéressant de voir que Bill Harford, qui appartient quand même à la haute société, perd en différentes occasions sa position de force ou son prestige, qu'il tente de rétablir la situation en brandissant ridiculement sa carte de médecin. Tout se passe comme si les résultats d'une vie pouvaient à tout moment être anéantis, comme si les hommes masqués allaient disposer de sa personne et de sa famille, comme si les points de repère d'un homme (son couple ou son travail) se révélaient progressivement vains. Mais même si l'on peut parler d'une sensibilité juive, il semble que le traitement à froid de ce thème par Kubrick lui donne une signification autrement plus universelle. Bill se comporte surtout comme s'il n'était pas pleinement adulte, comme si son but était de rejoindre d'autres gosses qui semblent mieux s'amuser que lui. Les jeux érotiques restent des jeux. C'est un motif présent dans les derniers films de Kubrick. Il y a en effet un point commun entre Alex DeLarge et ses successeurs : une certaine immaturité, parfois surmontée. Le poids de l'expérience. La conclusion des derniers Kubrick montre l'accession à une certaine forme de maturité. Plutôt que de poursuivre son enquête et de trouver une vérité hypothétique, le couple des Hartford sort renforcé. Bill accepte l'idée que son épouse ait son propre monde et les deux époux assument leurs fantasmes respectifs en passant l'éponge sur cette crise. Cette résignation un rien décevante fait écho à celle de Joker dans Full Metal Jacket qui finissait par conclure : "Je vis dans un monde de merde mais au moins je suis vivant". Mais cette expérience montre avant tout que l'on a surmonté le monde enfantin ou adolescent dans lequel les personnages étaient immergés au départ, un état d'esprit où tout ce que l'on voit est vrai et où l'on peut désirer tout ce que l'on voit. A bien y regarder, les derniers Kubrick racontaient justement le dérèglement de cet univers et la réponse qu'adoptaient les personnages. Redmond Barry accédait in extremis à une certaine forme de dignité en refusant de tuer son beau-fils dans un duel qu'il pourrait gagner lâchement. Il dépassait alors son statut d'intrigant arriviste pour se comporter en "grand seigneur". De même Joker perdait une part de sa fascination pour la guerre après l'avoir vécue et comprenait qu'il n'était pas facile de tuer même si la victime en fait la demande. Seul Jack Torrance n'avait pas cette chance de progresser (à la différence de son fils) et ravalait à l'état de bête. Mais sa présence sur la photo à la fin de Shining pouvait suggérer une autre forme de victoire. On peut alors penser au vingt-et-unième chapitre de L'Orange Mécanique d'Anthony Burgess. Ce dernier chapitre, écarté par Kubrick de son adaptation, montrait Alex grandir et s'assagir. Quels que soient les mérites comparés du livre et du film, cette fin pâtit de suivre un moment fort de l'histoire dont elle semble en fait n'être qu'un post scriptum. La rupture de ton avec les vingt premiers chapitres pouvait laisser penser qu'il s'agissait d'une happy end rajoutée à la demande d'un éditeur frileux alors qu'elle figurait dès le projet initial de Burgess. Il semble pourtant que cet accès à une certaine maturité ait été traité par Kubrick mais dans ses films suivants, sans rien devoir à Burgess. L'adolescent, l'impulsif, le romantique deviennent dans ces oeuvres un peu plus homme, c'est-à-dire un peu moins bête. Et non pas surhomme : il me semble que la fin de 2001 montrait Bowman prendre pleinement conscience de sa nature d'homme et non accéder à un hypothétique degré supérieur. Le surhomme, c'est chez Nietzsche et non dans une musique de film piochée chez Richard Strauss. Il est dès lors légitime qu'une démarche déceptive s'instaure dans ces films. Quelle que soit la magnificence des premiers voyages dans 2001, ils sont montrés avec suffisamment de lenteur pour qu'on puisse comprendre le "truc" des effets spéciaux ou deviner que ces voyageurs blasés s'ennuient ferme à bord de leurs vaisseaux. Le monde de Barry Lyndon n'existe plus. Il ne nous parle plus que comme un écho, un recueil d'images On peut parfaitement devenir fou sans que des fantômes interviennent ou peut-être voit-on des fantômes lorsqu'on devient fou. Et la guerre n'a pas lieu comme dans un film hollywoodien, où l'on distingue nettement méchants et gentils. Kubrick a su laisser espérer, en les montrant un peu, des choses à un spectateur en mal de ces représentations rassurantes ou excitantes mais dans le même temps il lui faisait prendre de la distance par rapport à cela. Eyes Wide Shut nous montre un homme à la recherche du Sexe et qui finit par percevoir que ce qu'il cherche ne peut que disparaître quand il le trouve puisqu'il s'agit d'une illusion. La question de l'appartenance à une communauté trouve quant à elle une solution plus aboutie que dans les films précédents dans Eyes Wide Shut. Le personnage de Tom Cruise finit par abandonner des questions dans l'absolu (Sa femme l'aime-t-elle vraiment ? L'a-t-il trompé ?) au profit de préoccupations beaucoup plus terre à terre. Mais c'est sans doute ici-bas, dans la vie de tous les jours, que l'on peut apporter des éléments de réponse à ces questions théoriques. Une réponse pratique et non un principe en guise de conclusion : on comprend dès lors que les détracteurs d'Eyes Wide Shut soient fatigués par un film qui les force à voir en eux-mêmes les questions qu'il soulève. -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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