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[ANALYSE] Eyes Wide Shut et les derniers films de Kubrick


  • Subject: [ANALYSE] Eyes Wide Shut et les derniers films de Kubrick
  • From: kahn@ens.fr (Francois Kahn)
  • Date: 16 Sep 1999 15:37:02 GMT
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  • Organization: Ecole Normale Superieure, Paris
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Eyes Wide Shut et les derniers films de Kubrick

Il y aura du monde pour attendre d'Eyes Wide Shut un éventuel chef-d'oeuvre
autoproclamé. Ce sont en général les mêmes spectateurs qui n'ont retenu de
Barry Lyndon que les scènes à la bougie sans éclairage d'appoint (avec un
léger éclairage, noteront les plus pédants) ou de Shining l'utilisation du
steadycam. Ils ont généralement pratiquement tout oublié de Full Metal
Jacket à l'exception peut-être de la première partie. Pour ces gens-là,
Kubrick demeurait le seul "grand maître" du cinéma mondial dont ils
pouvaient voir les films sans trop d'ennui quoiqu'ils devaient trouver au
fond les derniers assez barbants. Mais on s'empresse de proclamer Kubrick un
génie même si on estime plutôt que c'est un Luc Besson qui saurait penser et
filmer des trucs abstraits. Ils attendront donc d'Eyes Wide Shut un film
avec de gros effets de caméra, le 2001 du film de couple.
 
Ce coup-ci, ces spectateurs auront la tâche plus facile pour reconnaître
au'ils n'aiment pas en profitant des circonstances de sortie du film.
Kubrick se faisait vieux, le film est inachevé, Tom Cruise et Nicole Kidman
jouent mal, enfin toutes ces raisons inventées qui permettent à Studio (qui
vient de faire sa couverture sur Sophie Marceau) d'expédier le film avec une
petite étoile plutôt que de faire l'effort de le voir et de le juger pour ce
qu'il est.

Les autres spectateurs seront certainement plus contents à la
fin de la projection. Ceux qui ne s'attendent pas à grand chose se
retrouveront avec un film riche et aéré avec de véritables changements de
perspective, alors que tant de films se contentent de faire du sur place
pendant une heure puis suscitent un rebondissement avant de repartir pour
une autre heure. Ceux qui veulent voir le nouveau Kubrick, et non son
dernier, se retrouvent face à la meilleure chose : un film original par
rapport à toute son oeuvre précédente et qui pourtant l'éclaire et la remet
en perspective.

Kubrick n'avait pas cherché à faire un nouveau 2001. 2001
est un film comme les réalisateurs ne peuvent en réussir qu'une fois, un
manifeste d'un style, d'une vision. Le refaire aurait été radoter, se
plagier soi-même. Shining, parfois présenté comme le 2001 du film
fantastique partait effectivement d'un roman d'épouvante mais dérapait dans
des directions plus fructueuses. De même Full Metal Jacket montrait un point
de vue sur la guerre complémentaire de celui traité trente ans plus tôt dans
Les Sentiers de la gloire sans tenter d'être le dernier mot ou le nec plus
ultra sur le sujet. Il n'y a pas la même ambition (ou prétention) que dans
le Soldat Ryan, de Spielberg, dont la valeur repose sans doute seulement sur
une première séquence impressionnante.

Pour appréhender Eyes Wide Shut, il faudrait éviter de privilégier 2001 ou
Orange Mécanique. En revanche, la parenté thématique avec Barry Lyndon ou
Shining, voire Full Metal Jacket est bien plus évidente. On peut le trouver
trois thèmes, parmi d'autres, qui les rapproche : le processus de déception,
le désir de communauté et l'accession à la maturité, qui s'articule sur les
deux précédents.

Illusion et déception

On retrouve ainsi une démarche déceptive introduite à l'intérieur
du genre même. Le film en costumes ne contient aucun bal et l'époque des
Lumières est plutôt celle d'une pénombre dans laquelle on distingue quelques
feux. Le film sur la folie meurtrière ne contient pas de scène gore ou de
moment de surprise qui fait se retourner les âmes sensibles dans la salle.
Le film de guerre trouve ses moments les plus terrifiants hors du conflit
même. Ici, Tom Cruise rencontre nombre d'affriolantes créatures sans jamais
conclure, espère rencontrer la Débauche mais tombe sur une vidéo de Playboy
haut de gamme et un peu SM, mène une enquête qui ne fait que détruire les
certitudes qu'il avait au départ. Bien que joué par Tom Cruise, une star
tout ce qu'il y a de plus hollywoodien, Bill Harford rejoint les derniers
héros kubrickiens, des personnages moyens voire médiocres, souvent
sympathiques, n'accédant à la grandeur que de façon épisodique ou en
sombrant dans la folie comme Jack Torrance ou Pyle.

La communauté

L'isolement, la tentative de s'inscrire dans une communauté dont on est au
départ exclu se trouve de même au coeur des derniers Kubrick. Redmond Barry
tente de d'intégrer au grand monde et à la haute société mais il finit par
en être chassé. Jack Torrance va sacrifier la communauté dont il est au
départ membre, sa famille, et accèdera du moins fantasmatiquement à une
autre, celle de l'hôtel. Il peut dès lors sourire sur la photo du bal, de
même que dans Full Metal Jacket Pyle parvient aussi, ne serait-ce que sur les
papiers d'affectation, à intégrer le corps des Marines. On se souvient aussi
que Joker lui-même n'attendait que de faire ses preuves à la guerre et de
converser en égal avec ceux qui ont le "regard à l'horizon".

Dans Eyes Wide Shut, que se passe-t-il au juste ? Bill Harford ne peut
admettre de ne pas être toujours au coeur des pensées de sa femme. Sa
réplique, plutôt que d'en tenir compte dans son couple, sera de séduire ou
laisser succomber d'autres femmes, de redevenir le chasseur, le dominateur.
Cependant, comme chez le Fellini de La Cité des Femmes, la femme retourne à
l'insu du séducteur la situation et mêne le jeu pour réduire un Tom Cruise
au physique de mannequin au rang d'homme-objet. Il lui reste cependant la
possibilité, qu'il saisit, de passer à une autre échelle pour ses tentatives
de séduction, bref de se rendre à une partouze. La tentative d'accéder à ce
monde plus (et tout le génie de Kubrick est là) ou moins irréel,
fantasmatique et ridicule échoue et Cruise passe désormais en position de
proscrit. La paranoïa est désormais justifiée : Cruise est maintenant la
proie d'un groupe tout-puissant et ligué contre l'"intrus", filmé par eux,
suivi par eux.

On repère là ce qui est un fil directeur peut-être empreint (comme le
constatait Frederic Raphaël dans un livre parfois contestable) de
sensibilité juive. Il est intéressant de voir que Bill Harford, qui
appartient quand même à la haute société, perd en différentes occasions sa
position de force ou son prestige, qu'il tente de rétablir la situation en
brandissant ridiculement sa carte de médecin. Tout se passe comme si les
résultats d'une vie pouvaient à tout moment être anéantis, comme si les
hommes masqués allaient disposer de sa personne et de sa famille, comme si
les points de repère d'un homme (son couple ou son travail) se révélaient
progressivement vains.

Mais même si l'on peut parler d'une sensibilité juive, il semble que le
traitement à froid de ce thème par Kubrick lui donne une signification
autrement plus universelle. Bill se comporte surtout comme s'il n'était pas
pleinement adulte, comme si son but était de rejoindre d'autres gosses qui
semblent mieux s'amuser que lui. Les jeux érotiques restent des jeux. C'est
un motif présent dans les derniers films de Kubrick. Il y a en effet un
point commun entre Alex DeLarge et ses successeurs : une certaine
immaturité, parfois surmontée.

Le poids de l'expérience.

 La conclusion des derniers Kubrick montre l'accession à une certaine forme
de maturité. Plutôt que de poursuivre son enquête et de trouver une vérité
hypothétique, le couple des Hartford sort renforcé. Bill accepte l'idée que
son épouse ait son propre monde et les deux époux assument leurs fantasmes
respectifs en passant l'éponge sur cette crise. Cette résignation un rien
décevante fait écho à celle de Joker dans Full Metal Jacket qui finissait
par conclure : "Je vis dans un monde de merde mais au moins je suis vivant".

Mais cette expérience montre avant tout que l'on a surmonté le monde
enfantin ou adolescent dans lequel les personnages étaient immergés au
départ, un état d'esprit où tout ce que l'on voit est vrai et où l'on peut
désirer tout ce que l'on voit. A bien y regarder, les derniers Kubrick
racontaient justement le dérèglement de cet univers et la réponse
qu'adoptaient les personnages. Redmond Barry accédait in extremis à une
certaine forme de dignité en refusant de tuer son beau-fils dans un duel
qu'il pourrait gagner lâchement. Il dépassait alors son statut d'intrigant
arriviste pour se comporter en "grand seigneur". De même Joker perdait une
part de sa fascination pour la guerre après l'avoir vécue et comprenait
qu'il n'était pas facile de tuer même si la victime en fait la demande. Seul
Jack Torrance n'avait pas cette chance de progresser (à la différence de son
fils) et ravalait à l'état de bête. Mais sa présence sur la photo à la fin
de Shining pouvait suggérer une autre forme de victoire.

  On peut alors penser au vingt-et-unième chapitre de L'Orange Mécanique
d'Anthony Burgess. Ce dernier chapitre, écarté par Kubrick de son
adaptation, montrait Alex grandir et s'assagir. Quels que soient les mérites
comparés du livre et du film, cette fin pâtit de suivre un moment fort de
l'histoire dont elle semble en fait n'être qu'un post scriptum. La rupture
de ton avec les vingt premiers chapitres pouvait laisser penser qu'il
s'agissait d'une happy end rajoutée à la demande d'un éditeur frileux alors
qu'elle figurait dès le projet initial de Burgess.

  Il semble pourtant que cet accès à une certaine maturité ait été traité
par Kubrick mais dans ses films suivants, sans rien devoir à Burgess.
L'adolescent, l'impulsif, le romantique deviennent dans ces oeuvres un peu
plus homme, c'est-à-dire un peu moins bête. Et non pas surhomme : il me
semble que la fin de 2001 montrait Bowman prendre pleinement conscience de
sa nature d'homme et non accéder à un hypothétique degré supérieur. Le
surhomme, c'est chez Nietzsche et non dans une musique de film piochée chez
Richard Strauss.

Il est dès lors légitime qu'une démarche déceptive s'instaure dans ces
films. Quelle que soit la magnificence des premiers voyages dans 2001, ils
sont montrés avec suffisamment de lenteur pour qu'on puisse comprendre le
"truc" des effets spéciaux ou deviner que ces voyageurs blasés s'ennuient
ferme à bord de leurs vaisseaux. Le monde de Barry Lyndon n'existe plus. Il
ne nous parle plus que comme un écho, un recueil d'images On peut
parfaitement devenir fou sans que des fantômes interviennent ou peut-être
voit-on des fantômes lorsqu'on devient fou. Et la guerre n'a pas lieu comme
dans un film hollywoodien, où l'on distingue nettement méchants et gentils.
Kubrick a su laisser espérer, en les montrant un peu, des choses à un
spectateur en mal de ces représentations rassurantes ou excitantes mais dans
le même temps il lui faisait prendre de la distance par rapport à cela. Eyes
Wide Shut nous montre un homme à la recherche du Sexe et qui finit par
percevoir que ce qu'il cherche ne peut que disparaître quand il le trouve
puisqu'il s'agit d'une illusion.

La question de l'appartenance à une communauté trouve quant à elle une
solution plus aboutie que dans les films précédents dans Eyes Wide Shut. Le
personnage de Tom Cruise finit par abandonner des questions dans l'absolu
(Sa femme l'aime-t-elle vraiment ? L'a-t-il trompé ?) au profit de
préoccupations beaucoup plus terre à terre. Mais c'est sans doute ici-bas,
dans la vie de tous les jours, que l'on peut apporter des éléments de
réponse à ces questions théoriques. Une réponse pratique et non un principe
en guise de conclusion : on comprend dès lors que les détracteurs d'Eyes
Wide Shut soient fatigués par un film qui les force à voir en eux-mêmes les
questions qu'il soulève.




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