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[CRITIQUE] La neuvieme porte, de Roman Polanski (1998)]


  • Subject: [CRITIQUE] La neuvieme porte, de Roman Polanski (1998)]
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 6 Sep 1999 07:06:17 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: fre3d
  • References: <cvvSN+AXisXfT9=TAjLR4GzXA3Pg@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:146

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM





Avec La Neuvième porte, Roman Polanski signe un film étrange et complexe.
En vieillissant, on a le sentiment qu'il est désinvesti ou lassé, que
l'histoire n'étant pas à la hauteur du sujet ou qu'il n'a pas de véritable
bon scénario sous la main, il préfère faire du cinéma, de la mise en scène
pure. Un peu comme Vermeer qui peint plus des tableaux que des êtres, qui
s'intéresse plus à la peinture en soi qu'à peindre des sujets. (Note : On
peut regretter à cet égard que Roman Polanski ait du interrompre le
tournage de "Le Double" d'après l'oeuvre de Dostoievski car là, il avait un
sujet à la mesure de son ambition et de ses obsessions ou encore qu'il
n'est pas réussi à porter à l'écran le roman de M. Boulgakov "Le maître et
Marguerite"). 
Bref, "La neuvième porte" est un film complètement tourné vers l'art de la
mise en scène qu'investi dans l'intrigue à proprement parler dont
d'ailleurs Polanski dit lui-même qu'il n'y croit pas une seconde. C'est
même tellement évident que La neuvième porte est un film qui tourne en
dérision le genre et ironique vis-à-vis de l'histoire elle-même. Le "Bouh"
de Balkan devant une réunion d'adeptes en est un exemple fort réjouissant. 

Certes, on peut regretter le Polanski de Cul de sac, du Locataire, de
Chinatown, de Rosemary's baby, de Tess où la mise en scène faisait corps
avec le sujet. On aurait raison. Il semble bien d'ailleurs que Tess soit le
dernier grand film de Polanski avant une période d'incertitude, de doute,
de film à demi réussi ou d'échec patent. La Neuvième porte, au contraire,
*semble* assumer cette lassitude, ce coté désabusé pour se concentrer sur
la seule chose qui intéresse Polanski maintenant : la mise en scène. Si
donc on peut être déçu, on peut en revanche se réjouir car cette mise en
scène de Polanski est un pur joyau et il faut le voir et le revoir pour en
goûter toutes les subtilités et toutes les finesses. C'est presque un film
phare sur l'art et la manière de mettre en scène et ça, ça n'a pas de prix
à notre époque car si tous les films avaient cette qualité-là, que dis-je,
ce luxe, on pourrait dormir tranquille. Si on veut apprendre l'art de la
mise en scène, le film vaut tous les cours théoriques sur le sujet. Si on
arrive à passer ce cap et à oublier presque l'histoire, le film est une
pure jouissance, une délectation quant au raffinement que déploie Polanski
pendant plus de deux heures.

Avec lui, il faut prendre son temps. Il n'y aura pas d'éfficacité et de
rythmes trépidants et assommants. Au contraire, il prend un plaisir malin
de chat à contrarier sans cesse son récit, à l'étirer, à le dilater, à le
complexifier de l'intérieur par un goût du concret et un sens du détail
toujours aussi remarquable (la scène avec les oranges dans l'escalier).

La première scène avant le générique est déjà un petit modèle du genre. Un
homme écrit une lettre et brusquement la caméra vient cadrer un siège,
s'attarde puis monte et vise une corde. L'homme se lève et va donc se
pendre. Et petit détail concret (qui n'aura pas beaucoup d'importance pour
beaucoup mais qui est une constante de Polanski) une fois qu'il est monté
sur le siège, il a du mal à pousser celui-ci et il doit s'y prendre à
plusieurs reprises... crispant notre attente.

Le film ensuite va prendre donc ce plaisir de la délectation et de
l'ironie, prenant même le risque d'ennuyer son spectateur. Le travail sur
le décor est stupéfiant (Dean Tavoularis) et les arrières plans du film
comme les seconds rôles sont d'une richesse inouie. Le film fourmille de
petits détails concrets et érudits sur le milieu qu'il met en scène comme
la manière dont Corso fait "sonner" un livre pour savoir si celui-ci est
vraiment d'époque. Tout ce travail de fourmi est impeccable. Nombres de
séquences lancent une action et l'arrêtent brusquement (la scène où Corso
manque de se faire renverser par une voiture) ou éludent carrément à
plusieurs reprises pour déplacer l'intérêt de la scène après. La scène de
la paralytique baronne Kessler (figure récurrente du cinéma polanskien) est
significative. Assommé, Corso se réveille et découvre  la baronne étranglée
dans son fauteuil roulant électrique et des qu'il va toucher celui-ci, le
fauteuil va filer droit dans une porte pour nous faire découvrir un décor
en flammes.

Le personnage du *privé* , Dean Corso, est remarquablement interprété par
Johnny Depp d'une grande sobriété, dirigé en passant à la perfection. C'est
l'archétype du héros qui se croit plus malin qu'il n'est,  souvent pris de
court, malmené, agressé, où se faisant bêtement assommé, principe hérité
des romans de Chandler entres autres que Polanski apprécie beaucoup. Même
s'il passe son temps à acquérir des livres rares n'hésitant pas à employer
des méthodes douteuses pour les acquérir, il n'a pas une profonde affinité
avec eux et l'intérêt qu'il leur porte est directement en rapport avec
l'argent qu'il va pouvoir en tirer. Il n'est donc pas spécialement
sympathique et on pourrait y voir une figure emblématique du rapport que
beaucoup de personnes entretiennent avec l'art.

Avec la Neuvième porte, Polanski (qui compare le monde de la production à
une roulette russe) signe peut-être là un film profondément désabusé, à
l'encontre de la mode et du contemporainisme "actuel" d'efficacité et de
vide clinquant, un film brillant comme un joyau par sa mise en scène dans
un monde cynique qui a décidé de mettre l'art au banc d'une vieillerie.

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 Yannick Rolandeau                      <yrol@freesurf.fr> 
 Page d'accueil cinema:    http://yrol.free.fr/
                           http://www.multimania.com/yrol/

"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
                                Cioran    



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