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[CRITIQUE] La sorciere et les vilains petits enfants


  • Subject: [CRITIQUE] La sorciere et les vilains petits enfants
  • From: Thierry Bezecourt <thbzcrt@mail.com>
  • Date: 1 Sep 1999 06:25:19 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Rubis Ltd
  • References: <bli-m2vha0sinm.fsf@worldnet.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:142

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Peu de gens (Crash, rapidement) ont mentionné une chose qui m'a frappé
dans "Le projet Blair Witch" : c'est le thème de la culpabilité, qui
traverse tout le film, et qui touche tous les personnages.

Ca commence par l'histoire du tueur dans les années 40, qui met un
enfant au coin pendant qu'il en tue un autre. Ce point est insolite,
et peut s'expliquer de deux manières : d'une part le tueur met les
enfants au coin parce qu'il ne peut pas supporter leur regard (c'est
ce que dit le film), d'autre part la mise au coin est
traditionnellement une punition pour les enfants. Autrement dit, il y
a faute aussi bien du côté du tueur (qui se sent mal à l'aise) que du
côté des enfants. Cela rend d'autant plus troublante la dernière
scène, où Mike et Heather semblent se retrouver dans la même
situation. Ont-t-il commis une faute ?

Oui, et même plusieurs. La plus grande faute de Mike est d'avoir jeté
la carte dans la rivière, les autres le lui ont suffisamment
reproché. Mais les autres ne sont pas innocents non plus. Josh se
laisse décourager trop facilement, et Heather, surtout, perd petit à
petit ses camarades dans la forêt, ses camarades dont elle avait la
responsabilité en tant que chef de l'expédition. L'avant-dernière
séquence du film est consacrée à la mise en accusation hallucinante de
Heather par Heather : "I want to apologize... I'm so, so
sorry... because it is my fault". La rapidité avec laquelle cette
autocritique à la soviétique est suivie de sa mort (?) et de celle de
Mike (?)  fait penser à une punition. Tout dans le film vise à nous
montrer que, si les personnages sont en danger, c'est d'abord parce
qu'ils n'ont pas respecté certaines règles.

Pourtant, l'écart entre les faits, le sentiment de culpabilité des
personnages et leur punition finale est énorme. Quand Heather se
reproche d'avoir été "trop naïve", on se demande ce qu'il y a de naïf
ou d'imprudent à aller camper dans une forêt du Maryland. Et, de toute
manière, ça ne mérite pas de se faire étriper. La force du film est
justement de rendre cet écart plausible, de faire croire au spectateur
que les trois jeunes gens ont effectivement été imprudents. Pour un
peu, on trouverait le châtiment mérité.

Je crois que le film parvient ainsi à troubler la perception du
spectateur parce qu'il le force à adopter une position originale par
rapport à ce qui se passe sur l'écran. Dans tous les films
d'épouvante, dans tous les films fantastiques et dans tous les
thrillers, le spectateur est toujours en avance sur les
personnages. J'ai vu plusieurs séries B d'horreur ces jours-ci aux 5
Caumartin : lorsque le flic caresse tranquillement un chien qu'il a
trouvé dans la rue, le spectateur sait déjà qu'il s'agit d'un chien
aux pouvoirs spéciaux, qu'un monstre rôde autour de la maison, et que
le flic va être déchiqueté dans les 30 secondes. Dans "Blair Witch",
au contraire, à cause du procédé utilisé (vrai-faux documentaire), le
spectateur n'en sait pas plus que les personnages. Il est au même
niveau, il assiste aux développements de l'histoire en même temps
qu'eux et n'a pas plus d'éléments qu'eux pour les interpréter. Et ce
d'autant plus que l'histoire et le sort des personnages n'obéissent
pas à des règles de scénario courantes, que le spectateur pourrait
prévoir. Il est même, dans certains cas, en retard sur les personnages
: je n'ai pas bien vu ce qu'il y avait dans le linge sanglant (des
dents paraît-il ?), certaines images nocturnes sont tellement mal
filmées qu'on ne voit pas ce qui se passe, et qui peut vraiment
expliquer la fin ?

D'autres films, bien sûr, cherchent à faire monter la tension en
expliquant le moins de choses possible ; "Cube", par exemple. Mais je
trouve que "Blair Witch" va beaucoup plus loin, en s'écartant des
normes habituelles du cinéma en terme d'intrigue, de caractérisation
des personnages, et bien sûr de manière de filmer. Au risque de
laisser sur le carreau une bonne partie des spectateurs, qui ne
parviennent pas à rentrer dans le film.

-- 
Thierry Bézecourt
(aka Th. Rubis)

-- 
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