|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] La sorciere et les vilains petits enfants
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Peu de gens (Crash, rapidement) ont mentionné une chose qui m'a frappé dans "Le projet Blair Witch" : c'est le thème de la culpabilité, qui traverse tout le film, et qui touche tous les personnages. Ca commence par l'histoire du tueur dans les années 40, qui met un enfant au coin pendant qu'il en tue un autre. Ce point est insolite, et peut s'expliquer de deux manières : d'une part le tueur met les enfants au coin parce qu'il ne peut pas supporter leur regard (c'est ce que dit le film), d'autre part la mise au coin est traditionnellement une punition pour les enfants. Autrement dit, il y a faute aussi bien du côté du tueur (qui se sent mal à l'aise) que du côté des enfants. Cela rend d'autant plus troublante la dernière scène, où Mike et Heather semblent se retrouver dans la même situation. Ont-t-il commis une faute ? Oui, et même plusieurs. La plus grande faute de Mike est d'avoir jeté la carte dans la rivière, les autres le lui ont suffisamment reproché. Mais les autres ne sont pas innocents non plus. Josh se laisse décourager trop facilement, et Heather, surtout, perd petit à petit ses camarades dans la forêt, ses camarades dont elle avait la responsabilité en tant que chef de l'expédition. L'avant-dernière séquence du film est consacrée à la mise en accusation hallucinante de Heather par Heather : "I want to apologize... I'm so, so sorry... because it is my fault". La rapidité avec laquelle cette autocritique à la soviétique est suivie de sa mort (?) et de celle de Mike (?) fait penser à une punition. Tout dans le film vise à nous montrer que, si les personnages sont en danger, c'est d'abord parce qu'ils n'ont pas respecté certaines règles. Pourtant, l'écart entre les faits, le sentiment de culpabilité des personnages et leur punition finale est énorme. Quand Heather se reproche d'avoir été "trop naïve", on se demande ce qu'il y a de naïf ou d'imprudent à aller camper dans une forêt du Maryland. Et, de toute manière, ça ne mérite pas de se faire étriper. La force du film est justement de rendre cet écart plausible, de faire croire au spectateur que les trois jeunes gens ont effectivement été imprudents. Pour un peu, on trouverait le châtiment mérité. Je crois que le film parvient ainsi à troubler la perception du spectateur parce qu'il le force à adopter une position originale par rapport à ce qui se passe sur l'écran. Dans tous les films d'épouvante, dans tous les films fantastiques et dans tous les thrillers, le spectateur est toujours en avance sur les personnages. J'ai vu plusieurs séries B d'horreur ces jours-ci aux 5 Caumartin : lorsque le flic caresse tranquillement un chien qu'il a trouvé dans la rue, le spectateur sait déjà qu'il s'agit d'un chien aux pouvoirs spéciaux, qu'un monstre rôde autour de la maison, et que le flic va être déchiqueté dans les 30 secondes. Dans "Blair Witch", au contraire, à cause du procédé utilisé (vrai-faux documentaire), le spectateur n'en sait pas plus que les personnages. Il est au même niveau, il assiste aux développements de l'histoire en même temps qu'eux et n'a pas plus d'éléments qu'eux pour les interpréter. Et ce d'autant plus que l'histoire et le sort des personnages n'obéissent pas à des règles de scénario courantes, que le spectateur pourrait prévoir. Il est même, dans certains cas, en retard sur les personnages : je n'ai pas bien vu ce qu'il y avait dans le linge sanglant (des dents paraît-il ?), certaines images nocturnes sont tellement mal filmées qu'on ne voit pas ce qui se passe, et qui peut vraiment expliquer la fin ? D'autres films, bien sûr, cherchent à faire monter la tension en expliquant le moins de choses possible ; "Cube", par exemple. Mais je trouve que "Blair Witch" va beaucoup plus loin, en s'écartant des normes habituelles du cinéma en terme d'intrigue, de caractérisation des personnages, et bien sûr de manière de filmer. Au risque de laisser sur le carreau une bonne partie des spectateurs, qui ne parviennent pas à rentrer dans le film. -- Thierry Bézecourt (aka Th. Rubis) -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
|