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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] BATMAN I et II de T.Burton(1989, 1992 ,E-U)
Hello
Je vous propose une critique "groupée" (2 pour le prix d'1:-)) des 2 Batman
de Tim Burton, extrait d'un boulot plus complet que j'aimerais bien
consacrer à l'un des mes dix cinéastes américains (en activité) préférés...
J'espère que ça vous plaira
NB: en principe: "Batman" fait référence au film et Batman au personnage
et bien sûr c'est plein de [SPOILERS] !!!!
(mais qui n'a pas vu ces 2 films? :-))
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LE DIPTYQUE DE LA CHAUVE-SOURIS: TIM BURTON ET SES DEUX "BATMAN"
BATMAN (1989)
avec: Michael Keaton, Jack Nicholson
Kim Basinger etc.
scénario de Sam Hamm d'après la BD de Bob Kane
Réalisé par Tim Burton
Etas-Unis Couleurs 126 mn
BATMAN RETURNS (Batman, Le Défi) (1992)
avec: Michael Keaton, Danny DeVito
Michelle Pfeiffer, Christopher Walken
scénario de Daniel Waters et Sam Hamm
d'après Bob Kane
Réalisé par Tim burton
E-U couleurs 126 mn
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A priori, l'homme chauve-souris, le terrifiant justicier masqué de Gotham
City (“Goth”-am) et sa galerie de super-méchants tous plus déjantés les uns
que les autres, le Joker en tête, semblent en "phase" avec l'imaginaire
torturé de Tim Burton . A cette époque, 1988-89, Batman est un personnage en
vogue. Quelques bandes dessinées particulièrement réussies (The Dark Knight
Returns de Frank Miller, The killing Joke d'Alan Moore et Brian Bolland
etc...) l'ont remis au goût du jour en accentuant l'aspect névrotique, le
coté "psychopathe" du personnage principal, justicier rendu fou par un
traumatisme initial (l'assassinat de ses parents sous ses yeux d'enfant par
un voleur à la tire) et mû de manière obsessionnelle, compulsive par un
instinct de vengeance éternellement insatisfait. En face de ce "héros" assez
singulier, évoluent des méchants sadiques, monstrueux, névropathes,
grotesques et immatures. Tout semble réuni pour permettre à Burton de livrer
un film définitif. Un monument. Pourtant, "Batman" (1989) ne tient pas
toutes ses promesses.
Et cela se comprend.
"Batman" est le type même du cadeau empoisonné que l'on fait à un "jeune
cinéaste plein d'avenir" comme Burton. En tant que "blockbuster", grosse
machine de studio, c'est un film dont les enjeux financiers et publicitaires
dépassent la vision personnelle qu'un artiste peut apporter. Bien sur, un
gros budget n'empêche personne de faire du grand cinéma et dernièrement,
DePalma, par exemple, a prouvé avec Mission:Impossible qu'on pouvait déjouer
les pièges de ce genre de projet en concevant une œuvre d'"auteur" tout en
respectant la commande. Alors que curieusement Burton va se prendre un peu
les pieds dans la cape du justicier masqué...
Dans un film comme "Batman", il y a trop de dollars en jeu, trop de gens à
qui il faut plaire à tout prix. Tout le monde voudra voir SON Batman (aux
USA, le personnage est vraiment trés populaire, beaucoup plus que pour le
public français), les salles seront pleines de "kids" qu'il ne faudra pas
heurter par quelque chose de trop noir ou de trop violent. A la vision du
résultat, l'évidence s'impose. Il y a deux films dans ce "Batman", celui de
Burton et celui des producteurs et des publicitaires. Et la cohabitation des
deux ne se fait pas sans heurts.
Ce qui n'appartient pas à Tim Burton, c'est sans doute tout le coté
"explicatif", obligatoire lorsque l'on "présente" un héros qui, bien que
mythique, peut être nouveau pour une bonne partie du public. Il faut
expliquer qui est Batman, éviter d'en faire un personnage abstrait qui
risquerait de déstabiliser les spectateurs. Alors, tout dans ce "Batman" est
envahi par l'idée de faire à la fois un "premier" (si ça marche, on fera un
n°2) et un "dernier" (mais...on ne sait jamais!) épisode en mêlant les deux
schémas classiques: l'origine du héros et le traumatisme initial, mais AUSSI
la résolution de son conflit intérieur et le châtiment du responsable de ce
traumatisme. Là, les scénaristes commettent un sacrilège: en offrant à
Batman la possibilité de retrouver un "coupable" (à moins que Batman ne
fasse un "transfert" sur son ennemi, mais le film ne nous semble pas aussi
"mental") le personnage n'est plus ce vengeur errant à la quête sans
fin...On le sent bien, tout cela échappe à Tim Burton. Tout au plus y
retrouve t-on une lointaine réminiscence de Sergio Leone, cinéaste que
Burton apprécie certainement, dont les récits morcelés de flash-backs
expliquant la soif de vengeance d'un personnage traumatisé (“Et pour
quelques dollars de plus”, “Il était une fois dans l'ouest”) ont sans doute
inspiré les scénaristes de ce "Batman"...
Sur le plan du "spectacle", le public du Samedi soir se sentira un peu
frustré malgré des décors impressionnants et des effets spéciaux réussis, le
rythme du film n'est pas celui d'un pop-corn movie mené à 200 à l'heure.
Burton n'est vraiment pas à l'aise avec les figures imposées du "genre" et
ses bagarres et cascades semblent un peu empesées. Mais le film n'est pas
non plus le cauchemar violent et malsain qu'il aurait pu être.
Le problème vient sans doute du fait que le personnage de Batman n'intéresse
pas vraiment Burton. Bien sur, Bruce Wayne, le milliardaire solitaire
retranché dans sa forteresse, torturé par des démons intérieurs est à un
certain niveau une figure burtonienne...Mais le réalisateur est sans doute
beaucoup plus motivé par son ennemi, le méchant du film, le "joker". Ce
clown maléfique, défiguré par des produits chimiques, au visage blafard figé
dans un rictus caricatural et hideux, qui fait du crime une gigantesque et
atroce bouffonnerie est le prolongement de Beetlejuice, le personnage-titre
du précédent film de Burton, et de ses pitreries infernales.
Incarné par un Jack Nicholson vraiment inspiré (bien sur, il en fait "trop"
mais s'il y bien un rôle qui le demande, c'est celui du joker!) c'est lui
qui fait de "Batman" un film de Tim Burton.
Sur le plan symbolique, l'affrontement Joker-Batman nous permet de mieux
cerner la vision Burtonienne du monde, une vision littéralement
"carnavalesque" basée sur l'antagonisme archaïque entre la figure du
Mardi-gras (le Joker) et du Carême (Batman). Le Joker est un personnage dont
l'attachement compulsif à "faire la fête", à faire du monde une gigantesque
bacchanale démoniaque est poussé au paroxysme, jusqu'au point de non-retour,
la mort, le carnage et la destruction en étant les finalités. Une scène est
à cet égard emblématique: la formidable mise à sac du musée de Gotham par le
joker et son gang. Le clown diabolique et ses hommes de main, complètement
hystériques, barbouillent, déchirent, "taggent" des toiles de maître. Ici,
Burton prolonge sa réflexion subversive sur l'"art" entamée dans
"Beetlejuice"(1988).
Art populaire,"impur", vampirisant les œuvres existantes et constitué
d'éléments disparates détruits puis "rafistolés" ou collés, contre art
"officiel",d'un seul bloc, froid, aseptisé, immuable, sans vie.
Dans ce terrible saccage totalement jubilatoire, nul ne s'étonnera si le
seul tableau que le Joker épargne est "Le Bœuf Ecorché" de Rembrandt. Dans
ce carnaval, le joker reconnaît comme proche de lui cette image d'une
viande, d'une "carne" blafarde et meurtrie mais néanmoins fondamentalement
"charnelle". La "révolution" préconisée par le joker est donc un mardi-gras
destructeur dont les participants iront jusqu'au bout, portant comme lui sur
leurs visages, à même la chair, les stigmates de ce carnaval mortel.
Face à cet être profondément charnel, se dresse la figure décharnée,
écorchée du justicier hiératique, raide comme la justice, Batman, le
trouble-fête, l' authentique "face de carême" frappée de mélancolie, (la
"bile noire", la "mauvaise humeur") qui vient gâcher la gigantesque party du
Joker...("il a emporté tous mes ballons!" lâche un joker dépité et incrédule
lorsque Batman déjoue son plan de destruction à la fin du film...). L'on a
presque l'impression que ce que le joker souhaiterait, c'est que batman
rigole un peu plus! (antagonisme que l'on retrouve dans le Face/Off de john
Woo lorsque Castor Troy fait remarquer à Sean archer qu'il ne s'amuse pas
assez!)
La problématique de la "création" réapparaît lors de l'affrontement final au
sommet du clocher de cette église tout droit surgie d'un Vertigo revu par
Gaudi. Deux "créateurs" se retrouvent face à leurs "créatures" mais ici,
chacun est à la fois la créature et le créateur de l'autre. Fascinante
ambivalence...
"Batman" est donc dans cette optique, un "vrai" film de Tim Burton. Pour le
reste, c'est un film hollywoodien dans la veine néo-baroque ni pire ni
meilleur qu'un autre...
Le deuxième volet de la saga de l'homme chauve-souris sera bien plus
satisfaisant pour les fans de Burton qui auront été ravis entre temps par le
magnifique "Edward aux mains d'argent". En 1991, la Warner souhaite donner
une suite aux aventures du "caped crusader" et Burton accepte de rempiler.
Une fois encore, ce sont les personnages des méchants qui vont séduire le
cinéaste.
Dans "Batman Returns" (1992) le justicier de Gotham affronte trois nouvelles
menaces, deux d'entre elles sont, comme le Joker, des personnages classiques
des comics de Bob Kane et de la série TV mythique des 60's, il s'agit du
Pingouin (Danny de Vito) et de Catwoman (Michelle Pfeiffer). Le troisième
est un businessman machiavélique inventé par les scénaristes, Max Shrek
(référence à l'interprète du Nosferatu de Murnau), incarné par Christopher
Walken. Quant à Batman/Bruce Wayne, c'est à nouveau Michael"beetlejuice"
Keaton qui pour ses retrouvailles avec le vengeur masqué se montre bien plus
à l'aise que dans le premier volet. Pourtant, il est clair que Burton ne
parvient toujours pas à vraiment se passionner pour ce personnage...
Voilà sans doute pourquoi, dans ce "Batman returns" le scénario est en fait
un récit à quatre voix, dans lequel chaque protagoniste doit livrer
littéralement un vrai "combat" pour se faire sa place sur le petit théâtre
macabre de Gotham City...
Dans "Batman returns", la ville imaginée par Bob Kane perd ses derniers
liens avec le réalisme, elle devient un lieu abstrait contaminé par la folie
des personnages, une topographie sans cesse bousculée et déformée par les
convulsions psychiques de ces quatre névropathes que sont Batman, catwoman,
Pingouin et Shrek. Chaque affrontement est le prétexte à une mini-apocalypse
qui "défigure" le paysage, à l'image des visages meurtris des protagonistes.
Bien plus que le premier épisode, ce n°2 est envahi par la mort, le morbide.
Chacun des personnages est, à sa manière, déjà mort. Chacun a abandonné à
divers degrés, une part de ce qui le rattachait au monde des vivants...
Le Pingouin, dont le véritable nom, Oswald Cobblepot semble surgi d'un roman
de Dickens, est de loin le plus profondément tragique des 4 et le plus
Burtonien. Le prologue, clairement marqué par Orson Welles (une influence
récurrente chez Burton cf. "Ed Wood"), dépeint l'épisode déchirant de la
naissance puis de l'abandon par ses parents milliardaires d'Oswald,
l'enfant-monstre... L'anormalité, la difformité font de cet enfant une
"erreur" que la société bourgeoise ne peut supporter et doit éliminer: dans
un horrible pastiche biblique à la "Moïse"- la pauvre créature dans sa
corbeille (un authentique "basket case"!) est jetée dans les égouts de la
ville. Le splendide générique du film, porté par la musique de Danny
Elfmann, suit le trajet du panier le long d'une rivière souterraine
semblable à un Styx urbain jusqu'à ce qu' il soit "recueilli" par une tribu
de pingouins échappés du zoo de Gotham qui vont l’élever (!)...Créature à la
fois pathétique et répugnante,le Pingouin tel un Richard III mi-homme
mi-bète ivre de revanche, n’aura de cesse de fomenter de sinistres plans de
vengeance...
Les autres protagonistes de notre opéra sont Selina Kyle devenue Catwoman
après avoir été défenestrée par Shrek qui la trouvait bien trop curieuse
(“Curiosity killed the cat” est l’équivalent anglo-saxon de notre “curiosité
est un vilain défaut”!) et ressuscitée par une meute de chat. Par rapport à
une Selina coincée et maladroite, Catwoman est un être hyper-sexué, une
authentique “chatte en chaleur” (à tendance féministe!) une “pussy cat”
déchaînée suggérant tout un cortège de sous-entendus scabreux possibles en
français comme en anglais (“pussy” a exactement la même connotation que sa
traduction française!). Max Shrek qui est aussi le “créateur” de Catwoman
est un homme d’affaire véreux, corrompu atteint d’un mal que Burton semble
considérer comme la pire des monstruosités: la cupidité. Quant à Batman, il
est toujours le même preux chevalier mais sa position d’arbitre au cœur du
combat livré à Gotham entre les 3 autres fait de lui un témoin et un acteur
de ce jeu de trahisons et d’alliances.
Il est intéressant de noter qu’à leur manière, le Pingouin, Catwoman et
Shrek ressemblent à un reflet “déformé” de Batman lui-même: Oswald est né
dans une famille semblable aux Wayne, un clan de milliardaires
hyper-puissants; catwoman vêtu d’un costume assez semblable à celui du héros
n’est jamais que le double en négatif et en féminin (et en félin!) de l’
homme-chauve-souris. Les deux “monstres” vivent entourés d’une meute d’
animaux, comme Batman. Quant à Shrek, son statut d’homme d’affaires en fait
un “Bruce Wayne” maléfique. Les ombres portées sur les gigantesques façades
des immeubles cyclopéens de gotham par ces personnages ne sont sans doute
que des fantômes surgis du cerveau malade de Wayne. Dans “Batman Returns”,
Gotham City devient un gigantesque espace mental où batman affronte une fois
de plus mais de manière encore plus nette ses démons intérieurs, les
monstres qu’il redoute de devenir.
Ce deuxième Batman prolonge donc les réflexions entamées par Burton dans le
premier volet.
La vision que donne le cinéaste de la politique est d’une implacable
noirceur. L’arrivisme, l’avidité la corruption font de l’homme un prédateur
bien plus dangereux que le plus féroce des fauves...Ce qui frappe également
dans ce film, c’est la cruauté des rapports entre les personnages. Ce à quoi
nous assistons sous la caméra de Burton, c’est un combat sanglant entre
quelques animaux qui n’auront de cesse de s'entre-dévorer, de se déchiqueter
jusqu’à l’os... Les protagonistes ne semblent obéir qu’à des pulsions
élémentaires, animales, à un instinct de survie exacerbé. Difficile pour le
spectateur de se raccrocher au confort de l’identification à un personnage,
même batman, le “bon” dans cette histoire nous semble lointain, passif,
vaguement concerné par ce sinistre pandémonium dont il n’est qu’un acteur
parmi d’autres...
Au passage, Burton n’hésite pas à tordre définitivement le cou à la vieille
tarte à la crème de l’“appel à la tolérance”, une démarche amorcée dans son
précédent film “Edward aux mains d’argent”. Le Pingouin est comme Edward un
anti-”elephant man”. Et son cri “Je ne suis pas un humain, je suis un
animal!” résonne comme l’antithèse du fameux “je ne suis pas un animal, je
suis un homme” de John Merrick. Ce cri n’en est pas moins poignant par ce qu
’il suggère de fausse résignation face à sa propre “différence”. Le monstre
Burtonien, rappelons-le ne cherche jamais à éveiller la “pitié” mais plutôt
la compassion, ce qui est tout à fait différent. Il cherche à nous faire
souffrir avec lui. A nous faire comprendre en nous offrant parfois le miroir
de nos propres tares que nous ne sommes pas si dissemblables et que nous
faisons partie du même “cirque”. Nous sommes ici plus proches de Browning et
de ses “Freaks” (“she’s one of us! she’s one of us!”) que du traditionnel
message délivré par les films de “monstre” à bonne conscience...
"Batman Returns", probablement la seule “sequel” (avec “The Godfather part
II”) à être qualitativement supérieure à l’originale, macabre et superbe, d’
une grande beauté formelle, est l'apothéose stylistique de son réalisateur
dans sa veine gothique avant son virage (ou son retour) vers une approche
plus dépouillée et plus parodique mais tout aussi passionnante avec “Ed
Wood”...
merci de m'avoir lu
Axys
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