|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] BAD LIEUTENANT d'Abel Ferrara
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]
Mon frangin, aussi passionné de ciné que moi mais guère concerné par le Net,
m'autorise quand même à publier sa critique du film...cela dit, il se fera
un plaisir de répondre à vos éventuels commentaires...
BAD LIEUTENANT (USA 1993)
Réalisé par Abel Ferrara
avec Harvey Keitel, Zoe Tamerlis
écrit par Abel Ferrara et Zoe Lund(Tamerlis)
musique de Joe Delia
couleurs - 98mn
[Attention: ce texte décrit certains passages-clés, BL n'étant pas un récit
à "suspense", l'article ne "déflore" rien mais je vous conseille de ne le
lire que si vous avez vu le film...]
LE SILENCE
Pour commencer: une scène. Probablement la plus impressionnante de ce film.
Le personnage joué par harvey Keitel, visiblement plus très loin d'atteindre
les tréfonds de sa déchéance, tente, sur les conseils de la religieuse qui
semble avoir retrouvé la paix intérieure à travers le pardon accordé à ses
agresseurs, de "parler" à Jésus. Le flic, le "mauvais lieutenant", à genoux,
voit (ou croit voir, mais peu importe) en face de lui, baignant dans une
lumière éclatante, le fils de Dieu en personne, immobile et silencieux. Le
pécheur confesse alors dans un sanglot qu'il a "fait beaucoup de mauvaises
choses dans sa vie" car il est "trop faible" et implore le pardon du Christ,
allant jusqu'à ramper vers lui pour baiser ses pieds ensanglantés. Le flic
lève alors la tète et voit qu'il fait face en réalité à une vieille dame
noire (celle qui lui permettra ensuite de retrouver les deux violeurs).
Le moment est terrible. Une troisième vision en ce qui me concerne n'a pas
altéré la force et le désespoir qui en émanent. Mais terrible en quoi
précisément?
D'abord parceque cette scène nous montre un Christ impassible et silencieux,
face aux "say something" suppliés puis répétés avec fureur par un Keitel au
bord du gouffre. Ce silence est celui d'un Dieu qui pendant trop longtemps
(bientôt 2000 ans) aurait abandonné son fils, ses fils, dans un monde de
péchés,("Where were you?") un monde où un officier de police utilise son
insigne et sa
profession à des fins moralement répréhensibles et auto-destructrices
(voyeurisme,drogue, intimidation,
outrage à la pudeur...), un monde où une religieuse se fait horriblement
agresser dans un lieu sacré, où le seul réconfort provient pour le
personnage principal d'êtres aussi -voire encore plus- paumés que lui...
Un personnage principal dont l'absence de nom renforce le caractère
abstrait. Il s'apparente presqu'à un mort-vivant, Sa vie sociale et
affective semble proche du zéro
absolu...L'aspect "familial" de son existence se résume à emmener ses
enfants à l'école le matin en leur parlant de façon violente, comme s'il
s'adressait à des suspects interrogés, (On remarquera d'ailleurs
l'intéressant parallèle qu'on peut établir entre cette scène au début du
film et celle qui se situe vers la fin lorsque le flic, après avoir mis la
main sur
les deux délinquants responsables du viol, les emmène en voiture prendre un
car afin qu'ils puissent s'en aller: là aussi, le policier semble avoir
affaire à des gosses un peu trop turbulents à qui il convient de "donner
une bonne leçon de morale") ou bien également à regarder le sport à la TV
vautré dans son
salon en se foutant complètement de ce qui se passe autour de lui...
Toutefois, une scène brève nous montre le mauvais lieutenant qui,
silencieusement, va vérifier que ses enfants dormentOn a l'impression de
voir un mort en sursis, ou quelqu'un qui se sait voué à la damnation et qui
une dernière fois veut contempler ses gosses avec la lucidité d'un être qui
a bien conscience du peu d'amour qu'il peut apporter à sa progéniture....
Mais le silence du Christ précité est en fait bien plus assourdissant que
les cris du Bad Lieutenant à son égard: peut-être que ce silence porte tout
de même ses fruits, peut-être que ce silence parle malgré tout au flic
pourri, puisque ce dernier accomplira un acte de pardon total -comme la
religieuse violée- à l'égard des coupables, en leur donnant ce qui semble
être une seconde chance, les faisant partir avec 30000 $ en poche vers une
autre ville... En fait, le désespoir du personnage interprété par Keitel
semble résulter non pas tant de la conscience intime qu'il a de l'abjection
de ses agissements que de l'absence d'une punition divine apportée à ses
actes (et à ceux des agresseurs) que d'un Dieu qui ne veut plus ni regarder,
ni "voir"...
"Si Dieu n'existe pas, tout est permis": ici, Dieu existe. Mais il ne
regarde plus. Il ne "voit" plus. Ferrara réussit de manière fascinante à
capter la tristesse d'un homme que personne, pas même Dieu, ne veut "voir":
le dernier -admirable- plan (cette voiture où le Bad Lieutenant se fait
descendre), est remarquablement construit: la distance du véhicule par
rapport à la caméra nous fait soudain prendre conscience du réel qui reprend
ses droits, la réalité urbaine pure, où les gens se rassemblent peu à peu
autour d'une voiture pour découvrir le cadavre d'un inconnu (formidable
travail sur la bande-son qui nous fait parvenir le murmure confus de cette
foule mélé aux bruits de la ville), un être probablement soulagé d"en avoir
fini avec la terrible pesanteur de son existence charnelle vouée à tous les
péchés.
Le Bad Lieutenant ira t-il au paradis ou en enfer? Fils de Dieu lui aussi,
"Christique" autant que le Christ ("Père, pourquoi m'as-tu abandonné?"
pourrait-il dire lui aussi d'autant plus qu'il est tout au long du film le
compagnon des miséreux, des exclus de la vie: drogués,paumés,délinquants,
agresseurs et agressés), il a tout de même payé ses paris incessants avec
Dieu ("Large"(littéralement, le "Grand"), le type à qui le bad cop doit de
l'argent et qu'on ne verra jamais ne pourrait-il pas être Dieu en personne
pour ce Christ déchu?) d'une façon définitive, dans la mort...
Peut-être est-il en paix désormais...
"Bad Lieutenant" à la mise en scène sèche et peu stylisée (hormis la scène
du viol volontairement grotesque), aidée par un montage très libre, parfois
brutal, qui accentue l'aspect quasi-abstrait de la narration (transitions
abruptes entre la nuit et le jour, déplacements aussi erratiques que
fantomatiques du personnage) et à l'interprétation exceptionnelle (Harvey
Keitel hallucinant), pose, tout comme les films de Bergman et de Pasolini,
des questions essentielles sur la nature humaine, le bien et le mal, la foi
et l'absence du regard de Dieu, et le fait avec une noirceur tétanisante,
une apreté et une lucidité peu communes dans le cinéma Américain (mondial?)
contemporain...
Oui, Décidément, Bad Lieutenant aux côtés de King of New York (versant plus
violent et baroque du même désespoir) est selon moi l'un des deux ou trois
meilleurs Ferrara, en tout cas, un grand film.
Humbert Humbert
--
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
|