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[Date Prev][Date Next][Date Index] [ANALYSE] Questions anthropologiques autour de Mizogushi "L'impératrice Yang Kwei Fei"
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Je suis allé voir ce soir un film de Mizogushi " L'impératrice Yang Kwei Fei " (en anglais : " Princess Yang Kwei Fei " - la transformation du titre d'impératrice en princess est peut-être révélatrice en soi d'une différence culturelle entre les anglo-saxons et nous, du moins à la date de sortie du film, mais laissons cette première question de côté). C'est un film de 1955 (l'historicité de l'oeuvre d'art ne doit jamais être sousestimée). Je ne sais pas grand'chose de ce film - vous avez donc tout à m'apprendre - ni de Mizoguschi (toute suggestion de site web où l'on en parle est bienvenue). Le scénario est assez simple. Cela se passe à la cour de l'empereur de Chine au VIII ème siècle. C'est l'histoire d'une jeune souillon qui, du fait des intrigues de sa famille, devient l'épouse d'un empereur romantique (l'adjectif est maladroit car trop occidental, mais tant pis). La souillon console son mari d'empereur de la perte de sa précédente femme, mais périra parce que sa famille malhonnête, promue à des postes " ministériels " par le roi du Ciel, oppresse le pays. Voilà en gros de quoi il s'agit. Autant le dire, ce film n'est pas très facile à regarder. On est souvent mal à l'aise, sans qu'on sache si le malaise est dû au fait que ce film ressemble par certains côtés aux films américains des années 1950, ou si c'est son côté japonais qui le rend un peu inaccessible. Et en même temps, on est également séduit par cela même qui nous dérange, ainsi que par l'esthétique générale - le choix des décors, des musiques etc -. Cela demande un petit effort, une petite ascèse, mais cela permet aussi de sortir de soi-même, des canons esthétiques que notre culture - en France, en 1999 - nous inculqués, et du rapport aux choses et aux êtres corrolaire à cette esthétique. A vrai dire je ne sais pas - et ce serait peut-être ma première question vraiment importante - ce qu'il y a de japonais, de chinois, et d'américain dans ce film. (Et, si l'on voulait affiner la question, il faudrait se demander aussi ce qu'il y a du XX ème siècle et des siècles passés dans ce film, tant il est vrai que tous les films historiques, regards rétrospectifs, en disent toujours plus sur leur propre époque que sur l'époque qu'ils traitent). Essayons quelques remarques à ce sujet : I) ce qu'il peut y voir d'occidental J'observe que le rythme du film n'est pas celui auquel nous habituent d'autres films japonais comme ceux de Kurozawa ou Ozu. Ce rythme très particulier qu'on attribue, peut-être à tort ( et la les spécialiste du Japon pourraient nous éclairer ) à la culture zen japonaise. On pourrait donc en déduire que le rythme est américain, hollywoodien même à quelques nuances près (sauf si l'on me démontre que la culture japonaise n'est pas incompatible avec ce rythme). Ce serait donc un premier élément à prendre en compte. Un autre élément est la thématique. La souillon devenue reine est une thématique d'apparence très américano-européenne (cf Cendrillon). Mais peut-être est-ce aussi un thème universel (après tout l'anthropologie nous révèle des universaux de fantasmes et de comportements que nous n'aurions pas soupçonnaés) ou en tout cas commun à l'Orient et l'Occident. Très occidentale, aussi, en apparence, la façon de traiter cette problématique, et, plus généralement, la façon d'évoquer la condition de la femme et la place de l'amour telle qu'elle transparaît dans les dialogues. Peut-être les structures mentales de Mizoguschi sont-elles complètement déterminées par le romantisme véhiculé par le cinéma et la littérature populaire venus d'Occident pendant la première moitié de ce siècle ? Pour le savoir il faudrait qu'on me dise précisément quelle fut la formation intellectuelle et affective de Mizoguschi (ce que furent sa famille, son université, ses lectures et ses voyages etc). Les réponses à cette question nous permettraient d'avoir un regard plus intelligent sur l'occidentalisation du Japon et, même d'en tirer des conclusions pour l'occidentalisation des autres cultures mondiales (mon hypothèse est que, probablement, tous les cinéastes de tous les pays sont aujourd'hui des hommes très occidentalisés, qui relisent leur culture nationale à travers nos lunette, de sorte que, souvent, en croyant découvrir leur monde, ce n'est que le nôtre que nous voyons) - question subisdiaire : j'ai vu sur Internet que le film avait reçu une excellente critique à l'Ouest et une très mauvaise au Japon. Est-ce parce qu'il était trop occidental ? II) ce qu'il y a de japonais Une fois vu tout ce qu'il y a d'occidental dans ce film, on peut s'attacher à ce qu'il y a de japonais. C'était ce qu'il me semblait intéressant de voir : la Chine impériale à travers les yeux d'un japonais. Peut-être est-ce comme quand Pasolini filme la Grèce archaïque (si nous admettons que l'Italie est à la Grèce ce que le Japon est à la Chine, analogie contestable comme toutes les analogies). Même si on ne connaît pas le Japonais, tout un chacun sait en quoi il diffère du chinois, et, sans doute, pour un Chinois, voir sa cour impériale parlant japonais doit faore le même effet que pour un Français de voir Napoléon parler anglais. Les japonais ont-ils cependant un regard plus juste sur la Chine que ne peut l'avoir un Occidental - en ce en fonction du substrat culturel commun ? Une impératrice ayant les mots et les verbes d'une japonaise est-elle malgré tout plus vraisemblable dans le rôle que si ç'avait été une actrice américaine maquillée, ou même une Chinoise de Manhattan ? Mizoguschi a-t-il étudié de près l'histoire de l'empereur qu'il nous présente (et d'ailleurs le film se veut-il historique ?) ? Comment un cinéaste japonais quand il veut mettre en scène la cour impériale de Chine fait-il bouger et parler ses acteurs ? qui le conseille (un Chinois, un japonais, un historien ?) ? Il lui faut inspirer des règles de comportement à ses acteurs. Où va-t-il les puiser ? dans les livres d'histoire ? dans des canons posés par d'autres films que le cinéaste a visualisé ? lesquels ? Il y a derrière ces questions anodines toute une problématique des conditions concrètes de la production artistique et de sa similitude par rapport au réel (problématique posée par la philosophie classique, notamment par Aristote, mais qu'il faut reformuler concernant le cinéma). III) ce qu'il y a de Chinois et les questions que cela soulève Une fois qu'on aura répondu à toutes ces questions - et les réponses ne seront toujours qu'incomplètes, provisoires et perfectibles - on pourra se demander ce qu'il y a de chinois dans ce film, ou plus précisément, ce qu'il y a du VIII ème siècle chinois dans ce film. Sous réserve de tout ce qu'on aura dit plus haut, des occidentalisme, des niponismes, et des conventions artistiques - très manifestes, on les perçoit intuitivement - je pense qu'on pourra accorder malgré tout à Mizoguschi qu'il y a " quelque chose de vraiment Chine impériale dans ce film " (un quelque chose qu'on devra détailler par la suite). Probablement cette vie impériale dans la Cité interdite - qui m'a fait penser à un autre film " Epouses et Concubines " (Raise the red lanternes) dont la valeur de vérité historique elle aussi est très problématique. Très chinoise aussi - d'après ce qu'on peut connaître sommairement de l'histoire de la Chine - cette situation où la famille de l'épouse de l'empereur accapare les postes de commandement. Ces deux traits mériteraient qu'on s'y attarde car il sont à la fois très chinois et très susceptibles d'être pensés à travers des lois anthropologiques universelles. Sur la vie de cour dans la Cité interdite, j'ai trouvé très fort - quoique dans un style vraiment très conventionnel - la façon dont Mizoguschi a mis en scène le contraste entre les moeurs extrèmement policées de cette cour et la spontanéité rabelaisienne de la fête populaire à l'extérieur lorsque l'impératrice entraîne son époux dans la rue pour le Nouvel An chinois. On retrouve là, je pense, un trait caractéristique de toutes les sociétés impériales ultra-hiérarchisées (l'empire romain, la France de Louis XIV présentaient les mêmes cractéristiques, et cela se retrouve encore quoique de façon un peu atténué dans nos sociétés - cf Bourdieu). La société de cour semble à la fois caractérisée par une très forte concentration des ressources matérielles et intellectuelles (le capital va vers la capitale) et un très fort raffinement des moeurs, c'est à dire des règles psychiques de comportements à l'égard de soi-même (rapport à son propre corps) et à l'égard d'autrui (respect des titres des préséances). Mizoguschi semble à son aise pour traiter ce sujet, et l'évolution du comportement de Yang Kwei Fei entre le moment où elle est souillon et son accession au titre d'impératrice est très révélatrice des différences de lois (lois psychologiques et sociologiques) applicables suivant le rang. Cette problématique du rapport à la loi dans la société de cour est traitée aussi quand les gardes se révoltent contre l'impératrice : l'abolition des règles de comportement et la violence qu'elle génère met en lumière, par effet de contraste, la rigueur que la loi pouvait avoir auparavant. Quand les corps ne sont plus soumis aux règles de la cour (les courbettes, la retenue dans les gestes etc), ils deviennent meurtriers. J'observe au passage que les lois de comportement ont la réputation d'être généralement plus strictes en Asie (notamment au Japon) qu'en Europe, y compris à l'époque actuelle. Les attitudes et les paroles y sont moins relâchées. C'est d'ailleurs ce qui fait le charme de l'Orient aux yeux des Européens (en vertu de la règle qui veut qu'on désire toujours ce qu'on ne peut avoir et qui fait que les Orientaux, eux, au contraire, pour peu qu'ils se défassent de leur fierté nationale, en viennent à envier notre laisser-aller). Fin de la digression. Seconde digression, sous forme de question : quel est le rapport (apparemment nécessaire) entre la concentration du capital et l'accentuation des règles au sommet des hiérarchies sociales ? (je suppose que des réponses ont été données en sociologie mais ce n'est pas clair dans mon esprit) Second point " très chinois " à observer (intéressant du point de vue de la philoosophie politique), comme je le disais plus haut, la position de l'empereur par rapport à son épouse et à la famille de celle-ci. Comme je l'ai dit, l'histoire fourmille d'exemples semblables à celui du fim, donc je tiens ce point pour véridique. On mesure en regardant ce film à la fois la force et la faiblesse de la posture monarchique dans les sociétés anciennes. Le monarque est tout puissant, il inspire ce qu'il veut sans même avoir besoin du recours à la force physique de son armée. Cela tient tout d'abord au fait que, comme le disait un jour un sociologue au Collège de France, " le roi tire sa force symbolique de ce qu'il faut qu'il y en ait un " (les structures psychologiques des gens autour attendent qu'il y ait un roi, qui exerce son métier de roi - comme on le voit avec le ministre qui détourne l'empereur des activités musicales auxquelles il s'adonne). Ainsi le pouvoir de l'empereur est désiré par ses sujets, et il n sera jamais contesté en tant que tel même quand le pays sera à feu et à sang (les boucs émissaires sont toujours les ministres, avantage de la souveraineté encore visible dans notre république où pourtant la souveraineté s'est déplacée). Rappelez vous que la révolution française n'a remis en cause la personne du roi qu'en 1792 (3 ans après la prise de la Bastille) et le principe monarchique en tant que tel, dans la foulée. En Chine, la personne de l'empereur fut souvent remise en cause (coups d'Etat) mais moins souvent que celle des ministres, et le principe monarchique ne fut remis en cause qu'en 1911 sous l'influence de la modernité occidentale. En même temps, il n'y a pas de pouvoir absolu. Mizoguschi l'exprime bien par exemple quand il fait dire à l'empereur qu'il est soumis aux lois que lui même a édictées, ou encore quand son premier-ministre lui rappelle que le bien de l'Etat est une priorité (exemple même d'une loi non écrite dont l'efficace a toujours été absolue dans les règles d'exercice du pouvoir). Pas plus qu'aucun homme l'empereur n'est affranchi des lois (lois politiques, et surtout lois socio-psychologiques d'où émanent le politique). L'homme est un animal qui reçoit des règles de comportement qu'il peut partiellement remettre en cause, mais la remise en cause reste toujours bien faible par rapport au corpus immense de lois (implicites ou explicites) qui ordonnent ses faits et gestes ( on pourrait par exemple montrer que même les empereurs prétendument fous et autocrates comme Caligula ou Héliogabale restaient esclaves d'un nombre infini de règles, ce qu'avaient bien vu leurs contemporains philosophes, lesquelles étaient aussi esclaves). Comme on le voit, ce film soulève des questions d'ordre varié. Je serais déjà très heureux que quelqu'un m'en dise un peu plus sur son auteur, et sur l'authenticité de l'histoire qu'il relate. Toute autre considération annexe est également bienvenue. Cordialement FD -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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