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[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] A scene at the sea, Takeshi Kitano
Cet avis contient des spoilers. Le troisième film de Kitano est une miniature, une toute petite chose, fragile comme de la porcelaine. On pourrait le voir comme une fable en trois temps : l'apprentissage, la reconnaissance, la chute, trame ultra-classique de laquelle Kitano tirera par après, avec Kids Return, une variation à deux voix qui, d'un point de vue purement scénaristique, m'a l'air plus convaincante. Le film raconte comment Shigeru, jeune éboueur sourd-muet, va prendre goût au surf après avoir trouvé et rafistolé une vieille planche, comment, à force de persévérance, il finit par atteindre un bon niveau, remporter un petit trophée dans un concours et s'intégrer dans un groupe de surfeurs qui fréquentent la même plage que lui et qui, au départ, le regardaient en ricanant. Cette ascension progressive est suggérée de la manière la plus simple qui soit. En multipliant les plans où Shigeru s'entraîne, Kitano donne à la moindre évolution de détail (des rires moins nombreux, des encouragements,..) un sens plus large. Ou bien en introduisant progressivement des surfeurs moins doués (mais plus riches, mieux équipés) pour suggérer que Shigeru a gravi un échelon. Il peut dorénavant à son tour aider les moins bons que lui et sourire de leurs maladresses. Ainsi, Shigeru, qui se tenait toujours à l'écart des autres finira par intégrer leur groupe, à être reconnu comme un des leurs. Raconté ainsi, le film pourrait faire penser à ces très mauvaises comédies de collège américaines, dans lesquelles un paria se découvre une passion pour le base-ball, le basket ou le football américain avant de devenir la coqueluche de son école. Heureusement, le film se trouve à des années-lumières de là. A quoi tient la différence ? D'abord à l'absence totale de personnages négatifs. Le manichéisme est totalement étranger au film. Ensuite, aux détails de sa mise en scène, à la rigueur de sa construction. Je ne me suis finalement guère intéressé à l'histoire. Je me suis laissé emporter par le rythme propre du film, sa limpidité, la fluidité de ses enchaînements. Le rythme du film provient en grande partie de la multiplication des répétitions. Certaines séquences reviennent à intervalles réguliers : la fiancée de Shigeru plie ses vêtements sur la plage pendant qu'il s'entraîne, Shigeru passe derrière le terrain de foot avec sa planche, etc... Ces répétitions peuvent poursuivre plusieurs buts : soit simplement provoquer le rire, fournir des points de repère au spectateur, signifier l'apprentissage, l'évolution des personnages, comme vu précédemment, ou encore signifier la disparition. La fin du film est à cet égard assez bouleversante. La mort n'y est qu'absence. De plus, chez Kitano, il y a peu de plans inutiles, à tel point que, parfois, lorsqu'un plan ne parait pas nécessaire, on peut s'amuser à deviner comment il sera exploité par la suite, l'anticiper (la mise en scène de Kitano peut être parfois assez prévisible). Le film regorge ainsi de correspondances qui relient entre elles des séquences qui, en elles-mêmes sont à peu près vides de sens. C'est le spectateur qui crée le film en les mettant en relation les unes avec les autres. Quasiment rien n'est explicité. Pourtant, l'impression qui ressort est celle d'une narration parfaitement rigoureuse. Si le film; dans son déroulement donne l'impression de couler de source, sans temps morts, à l'intérieur de chaque scène, Kitano n'oublie pas de prendre son temps et de nous donner à voir. Cette combinaison de lenteur et de fluidité est pour moi la grande réussite du film. Comme souvent dans les films asiatiques contemporains, il y a de nombreuses scènes de transport (en bus, à pied, en bateau, en camionnette, etc...) mais, à la différence de Tsai Ming-Liang ou Omirbaev par exemple (chez qui ces scènes marquent surtout la suspension du temps, l'absence d'événements), elles représentent avant tout les périodes de maturation et d'éclosion des sentiments des personnages. Grâce à ce qui a précédé, on peut quasiment lire dans leurs pensées et ressentir leur état d'esprit. Ces scènes de liaison, ces respirations permettent au spectateur d'être en totale communion avec eux, non seulement de les comprendre mais aussi de prendre leur place, de s'imprégner d'eux. En conclusion, par la petitesse de ses ambitions, l'absolue simplicité de son scénario, 'A scene at the sea' permet de toucher au plus près le talent unique de Kitano, son génie. Le film s'y réduirait presque. Ca peut sembler peu, mais c'est énorme ! -- Pierre -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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