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[AVIS] A scene at the sea, Takeshi Kitano


  • Subject: [AVIS] A scene at the sea, Takeshi Kitano
  • From: Pierre <s931615@student.ulg.ac.be>
  • Date: 29 Jul 1999 11:14:48 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: ULg
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:106 fr.rec.cinema.discussion:13375

Cet avis contient des spoilers.

Le troisième film de Kitano est une miniature, une toute petite chose,
fragile comme de la porcelaine. On pourrait le voir comme une fable en
trois temps : l'apprentissage, la reconnaissance, la chute, trame
ultra-classique de laquelle Kitano tirera par après, avec Kids Return,
une variation à deux voix qui, d'un point de vue purement scénaristique,
m'a l'air plus convaincante.

Le film raconte comment Shigeru, jeune éboueur sourd-muet, va prendre
goût au surf après avoir trouvé et rafistolé une vieille planche,
comment, à force de persévérance, il finit par atteindre un bon niveau,
remporter un petit trophée dans un concours et s'intégrer dans un groupe
de surfeurs qui fréquentent la même plage que lui et qui, au départ, le
regardaient en ricanant. Cette ascension progressive est suggérée de la
manière la plus simple qui soit. En multipliant les plans où Shigeru
s'entraîne, Kitano donne à la moindre évolution de détail (des rires
moins nombreux, des encouragements,..) un sens plus large. Ou bien en
introduisant progressivement des surfeurs moins doués (mais plus riches,
mieux équipés) pour suggérer que Shigeru a gravi un échelon. Il peut
dorénavant à son tour aider les moins bons que lui et sourire de leurs
maladresses. Ainsi, Shigeru, qui se tenait toujours à l'écart des autres
finira par intégrer leur groupe, à être reconnu comme un des leurs.

Raconté ainsi, le film pourrait faire penser à ces très mauvaises
comédies de collège américaines, dans lesquelles un paria se découvre
une passion pour le base-ball, le basket ou le football américain avant
de devenir la coqueluche de son école. Heureusement, le film se trouve à
des années-lumières de là. A quoi tient la différence ? D'abord à
l'absence totale de personnages négatifs. Le manichéisme est totalement
étranger au film. Ensuite, aux détails de sa mise en scène, à la rigueur
de sa construction. Je ne me suis finalement guère intéressé à
l'histoire. Je me suis laissé emporter par le rythme propre du film, sa
limpidité, la fluidité de ses enchaînements.

Le rythme du film provient en grande partie de la multiplication des
répétitions. Certaines séquences reviennent à intervalles réguliers : la
fiancée de Shigeru plie ses vêtements sur la plage pendant qu'il
s'entraîne, Shigeru passe derrière le terrain de foot avec sa planche,
etc... Ces répétitions peuvent poursuivre plusieurs buts : soit
simplement provoquer le rire, fournir des points de repère au
spectateur, signifier l'apprentissage, l'évolution des personnages,
comme vu précédemment, ou encore signifier la disparition. La fin du
film est à cet égard assez bouleversante. La mort n'y est qu'absence.

De plus, chez Kitano, il y a peu de plans inutiles, à tel point que,
parfois, lorsqu'un plan ne parait pas nécessaire, on peut s'amuser à
deviner comment il sera exploité par la suite, l'anticiper (la mise en
scène de Kitano peut être parfois assez prévisible).

Le film regorge ainsi de correspondances qui relient entre elles des
séquences qui, en elles-mêmes sont à peu près vides de sens. C'est le
spectateur qui crée le film en les mettant en relation les unes avec les
autres. Quasiment rien n'est explicité. Pourtant, l'impression qui
ressort est celle d'une narration parfaitement rigoureuse. Si le film;
dans son déroulement donne l'impression de couler de source, sans temps
morts, à l'intérieur de chaque scène, Kitano n'oublie pas de prendre son
temps et de nous donner à voir. Cette combinaison de lenteur et de
fluidité est pour moi la grande réussite du film.

Comme souvent dans les films asiatiques contemporains, il y a de
nombreuses scènes de transport (en bus, à pied, en bateau, en
camionnette, etc...) mais, à la différence de Tsai Ming-Liang ou
Omirbaev par exemple (chez qui ces scènes marquent surtout la suspension
du temps, l'absence d'événements), elles représentent avant tout les
périodes de maturation et d'éclosion des sentiments des personnages.
Grâce à ce qui a précédé, on peut quasiment lire dans leurs pensées et
ressentir leur état d'esprit. Ces scènes de liaison, ces respirations
permettent au spectateur d'être en totale communion avec eux, non
seulement de les comprendre mais aussi de prendre leur place, de
s'imprégner d'eux.

En conclusion, par la petitesse de ses ambitions, l'absolue simplicité
de son scénario, 'A scene at the sea' permet de toucher au plus près le
talent unique de Kitano, son génie. Le film s'y réduirait presque. Ca
peut sembler peu, mais c'est énorme !

--
Pierre






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