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[CRITIQUE] L'âme des guerriers de Lee Tamahori, 1995


  • Subject: [CRITIQUE] L'âme des guerriers de Lee Tamahori, 1995
  • From: Neukoln@i-france.com (Autopsy)
  • Date: 17 Jul 1999 09:42:14 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Mickey Parade
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  • Reply-to: Neukoln@i-france.com
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Avertissement : Cette page contient de nombreuses révélations sur le
film. Pour vous en protéger, lisez le film avant de voir mon texte.

L'Ame des Guerriers de Lee Tamahori [1995, Nouvelle-Zélande] 
Titre Original : Once were warriors. Avec : Rena Owen, Temuera
Morrison, Mamaengaroa Kerr-Bell, Julian Arahanga, Taungaroa Emile.

Plan fixe ancré sur un paysage crépusculaire. L'étendue d'eau et la
chaîne de montagnes semblent ne faire qu'une :  la sérénité est
manifeste. La caméra devient mobile, s'affaiblit. Elle décline jusqu'à
laisser apparaître le fin mot de l'histoire : le magnifique panorama
initial est déchû, réduit à une illusion publicitaire surplombant un
vaste taudis. Profitez donc de cette vision idyllique, elle est de bon
présage, certains crépuscules préfigurent de la nuit la plus noire.

Ainsi débute le Jurassic Park New-Zélandais, L'âme des guerriers. Ce
film, véritable mastodonte, a détrôné le fossile de Spielberg au
box-office, ne lui laissant que des restes. Mais l'aventure New
Zélandaise ne s'est pas bouclée en si bon chemin; elle s'est mise à
collectionner de très nombreux prix de par le monde : une vingtaine de
babioles destinées à cultiver la poussière et la nostalgie du temps
jadis, loin de Babylone, la prostitutée. Lee Tamahori, tour à tour
ambitieux, dénonciateur et emphatique, s'englue non sans une certaine
ferveur dans la mise en scène de ce constat sociologique, qui à défaut
d'être vraiment récurrent, soulève un problème culturel hypertrophié,
véritable bombe à retardement.

Pour mieux comprendre le film et ses aboutissements, il me semble
nécessaire de placer deux ou trois mots sur l'origine et l'histoire de
la population ici mise en exergue, les Maoris... Il était une fois un
pays nommé Nouvelle-Zélande. Sa découverte, par les Polynésiens,
remonte au Xème siècle. Ce n'est que trois siècles plus tard que
débarque la première grande vague d'immigration. Tout se déroule dans
le meilleur des mondes et bientôt, le peuple uni forme une culture
commune, les Maoris. Comme nous le montre le film, les Maoris
attachent une grande importance au noyau familial, les anciennes
générations sont distinctement respectées. Leur système politique
était centré autour d'une chefferie, et à l'instar de n'importe quel
autre peuple, la guerre, immanquablement amorcée par des violations de
propriétés, décimait tribus et familles. Les combats se terminaient
parfois dans une orgie cannibale, où les vaincus servaient de pitance
aux vainqueurs.

Les Maoris, invariablement, demeurent à ce jour un peuple martial,
entraîné dès l'enfance par leurs aînés à de redoutables techniques de
combat; les envahisseurs Anglais en firent très rapidement les frais.
C'est cet héritage culturel que nous fait découvrir le film en guise
d'introduction; la caméra déambule à l'intérieur des rues,
transformées pour l'occasion en salles de musculation, où haltères et
sueurs semblent être les seules répliques possibles. Le film n'est ni
plus ni moins que la représentation d'un peuple à la recherche de son
identité, peuple mis à l'index, économiquement et culturellement par
l'autorité New-Zélandaise. Le film est donc bien celui d'une quête,
commune à tout un peuple brimé par le chômage et la pauvreté. Il est
bon de savoir que la population Maorie ne constitue que 9,6% des
habitants de la Nouvelle-Zélande, et ce en 1991. Tout comme nous
(dé)possédons notre population maghrébine (entre autres), la Nouvelle
Zélande s'emploie à notre image d'apauvrir et de cloîtrer pour mieux
dominer. Une chose est sûre, l'arrivée au XIXème siècle de l'homme
blanc, de la colonisation, des "missions" anglicanes et catholiques
n'a pas favorisé l'essor économique et culturel de la région...

Le film hisse au grand jour le douloureux problème de la déculturation
maorie. Les premières minutes nous font découvrir des personnages
hautains, prêts à s'étriper pour une simple bousculade. La vantardise,
l'arrogance, l'orgeuil et les faux-semblants ont bon dos. Le seul et
unique jeu est celui du mâle dominant. Le tempérament est guerrier
jusque dans le salut d'un fils à sa mère, en l'occurrence celui du
fils aîné à Beth (Rena Owen). Les Maoris possédaient une riche
production artistique, production à la source de leurs cérémonies
religieuses, à base de tatouages, mais encore de vêtements et de
sculptures. Lorsque le fils aîné de Rena Owen parvient à se faire
accepter par le gang, un "patch" (tatouage) lui est attribué, sculpté
dans sa chair. Au prix et à l'épreuve d'une cérémonie ancestrale,
brutale et inconsciente, commune à de nombreux autres peuples, depuis
la nuit des temps. Tatouage symbolisant l'appartenance à un groupe, à
une ethnie, et substanciellement, à une identité.

Le coeur de l'oeuvre de Tamahori est ainsi orienté, d'un côté vers la
violence quotidienne engendrée par la précarité des conditions de vie
existantes, et de l'autre par le manque de repères, de buts, des
individus. Une course contre la montre s'engage dès le début,
inéluctable, et qui se traduit par une accumulation successive de
drames, qui je crois, alourdisse considérablement le propos. J'aime
ces courts moments de répits qui jalonnent le film, cette scène
magnifique lorsque Jack (Temuera Morrison) enmène sa famille rendre
visite à leur fils, placé en maison. Ils entonnent en choeur un air
enjoué, il s'en dégage quelque chose d'extraordinaire, une très grande
vibration. "...what's the time Mr Who, what's the time ?..." n'est pas
qu'une innocente chanson, mais bien d'une question de temps tel que je
le décris plus haut.

La violence des personnages, habilement dissimulée chez certains
personnages, ressort avec une âpreté sauvage, animale chez d'autres.
Jack fait partie de la seconde famille. Il est victime de sa situation
de chômeur, de l'alcool. Il est intérieurement tiraillé entre ses
bonnes intentions et ses changements d'humeurs post-alcoolique. Son
instabilité est intimement liée à une résurgence lancinante, celle de
sa condition de "bâtard", d'homme qui lutte tant bien que mal contre
l'ingratitude de son passé d'esclave. Jack inspire à absoudre son
histoire, bon gré mal gré. 

La caméra de Tamahori s'infiltre dans l'univers spiritueux des Maoris,
pénètre dans la demeure des Heke, une de ces nombreuses soirées où il
est question de fêtes et de bières. L'ambiance est chaude, intime,
tout le monde est grisé, la musique enchaîne à la musique, les bières
aux bières. Le couple s'aime, ils entament une chanson, l'un contre
l'autre. La mélodie monte jusque dans la chambre des enfants, Grace,
la fille aînée, s'adresse à son frère : "On dévoile ses sentiments
lorsqu'on a bu..." Quelques bières plus tard, après une dispute avec
son fils aîné, Beth refuse de préparer l'omelette à oncle Bully. Jack
arrive, lui demande des explications. Elle fracasse les oeufs au sol.
Jack lui lance sans retenue son poing sur la figure, elle s'écroule,
combattante, lui rétorque : "Lâche !". Et là, c'est la dérouillée,
coups de poings, de pieds, elle se retrouve très vite la tête projetée
dans le miroir. Les invités déguerpissent tous dans l'instant. Grace
déchante, les jeunes enfants fondent en larme dans leur chambre, non
sans un certain pathos. Jack balance sa femme sur le lit : "Tu fais ce
qu'on te dit !". Le plan sur Jack s'enchaîne sur les grognements d'un
chien dans une cage, rapprochement plutôt grossier je trouve. A
l'image de cette scène, très fortement surjouée. Il y a trop de
rajouts, trop d'inutile, une prédisposition hollywoodienne, il faut
convenablement choquer le public, interdiction formelle d'éviter le
plein champ.

Je reproche au film un pathos très présent, irritant. La scène de
l'enterrement en est un bel exemple. Seule Mamaengaroa Kerr-Bell
(Grace) apporte au film la sobriété de son jeu, sa sincérité et son
calme. La volonté du plein champ à tout prix m'exaspère. L'ellipse est
totalement ignorée, jusque dans les scènes les plus salaces. Il y a de
plus une trop forte stigmatisation, l'accumulation de drames laisse
perplexe, c'est une formule hollywoodienne qui a fait ses preuves,
mais que le film supporte mal. C'est une véritable réaction en chaîne,
une spirale noircissime où toute possibilité d'évasion semble vaine.
Ce jeu de dominos n'est pas sans affecter ce constat ma foi bien
pessimiste : la jungle urbaine du film est indéfrichable. La seule
ressource disponible est en la personne de Grace. Elle cultive
ardemment son jardin secret, invente et compose des contes. Ses
aspirations sont constamment entretenues, son désir de prendre le
large avec son jeune ami se fait chaque jour plus pressant. Mais elle
devra attendre que celui-ci rafistole sa voiture, ou plutôt son épave.
Et pas avant l'obtention de son chômage, de ses dix-huit ans.

Ange en terre païenne, Grace et ses chimères accusent mal les soudains
évènements intra-familiaux. Grace décline, sa trop grande sensibilité
la ronge. Et d'une certaine manière parce que l'humain est sensible
lorsqu'il est spectateur, et insensible lorsqu'il agit. Une image, un
plan se détache du film. Un de ces plans qui ne s'accomode d'aucune
parole, si ce n'est de celle qu'exprime les images. Les choses vont de
mal en pis, Grace flâne dans les sombres rues de la ville, désespérée.
Au carrefour d'une ruelle, elle stoppe sa marche. Son regard se tourne
vers un patio : deux haltérophiles entretiennent le culte de la
virilité. Grace les observe, d'une expression résignée, mêlée à un
profond mépris. Rien que pour l'intensité de cette scène, d'une
sobriété qui tranche avec le contenu survolté et solennel de
l'ensemble, le film mérite d'être regardé. La scène est inoubliable.

Les choses vont donc très vite se précipiter, peut-être trop. La
violence est omniprésente, et inaugurée dans le bar du coin, lorsqu'un
perturbateur tout droit sorti de prison fait des siennes en provoquant
une rixe. La violence est à son acmé, les coups sont portés avec une
rare agressivité. A se demander où se situe réellement la frontière
entre le constat des faits et la gratuité des plans. C'est glauque,
très glauque. Une second pugilat éclate lorsque l'ex-tôlard empêche
une ravissante créature de chanter. Mais cette fois-ci, Jack Heke s'en
mêle, et c'est reparti. Le plus incommodant survient en toute fin du
film, lorsque Jack apprend de sa femme les révélations du journal de
Grace. Jack explose et trucide sauvagement un proche. Oui, cette scène
m'indispose, c'est exactement ce que le spectateur attendait. Je veux
dire par là qu'il y a une sorte de jubilation devant l'acte accompli
qui me semble malsain. C'est une facilité scénaristique, un
aboutissement prévisible et insidieux. Elle est du même niveau que la
scène critique entre oncle Bully et Grace. C'est une sorte de
voyeurisme, de perversion que je désapprouve. Nulle autre conclusion
que celle évoquée par Bunuel dans "Le journal d'une femme de chambre"
ne me semblait envisageable. Ce n'est ici que pure démagogie, une
flatterie, un gros gâteau. 

C'est ici même toute la faiblesse de l'oeuvre. En dehors bien sûr de
la déferlante de pathos : Beth qui geint devant la glace, les enfants
qui chialent dans leur chambre, les interminables pleurs lors de
l'enterrement... Quand ce n'est pas du pathos, c'est surfait. De même,
les dialogues sont bien souvent graveleux, les personnages sont certes
assez rustiques, mais un peu d'économie à ce niveau n'aurait pas été
inutile. Difficile de faire la part des choses, le meilleur côtoie le
pire. L'utilisation massive de filtres, à tendances orange, apportent
au film une autre dimension. L'orange est une couleur associée à la
spiritualité, en aucun absente du film. Chaque personnage poursuit sa
propre recherche, sa propre quête. 

Que reste-t-il de ce constat ? Son universalité sans aucun doute. Mais
aussi une prise de position en faveur des femmes. Et ce, à travers la
mise en images de fortes personnalités, celle de Rena Owen en premier
lieu. Femme qui lutte avec ferveur contre la tenacité des traditions
et de leur emprise sur le quotidien. "You are still a slave Jack. To
your fists, to the drink, to yourself", rappelle Beth à Jack. Et cette
affirmation me fait penser que si le film s'était fait moins
démonstratif, moins excessif, plus pensant, il aurait été à deux
doigts du chef-d'oeuvre. Il n'en demeure pas moins une première oeuvre
plutôt ambitieuse, mais décevante. 

Lee Tamahori séjourne désormais à Hollywood, il a signé deux autres
films, Les Hommes de l'ombre en 1996 et A Couteaux tirés en 97. Deux
films presque totalement ratés. 

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Grand Jeu de l'Eté  -  Session 2
http://www.multimania.com/jeucine/ 

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