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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] L'âme des guerriers de Lee Tamahori, 1995
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Avertissement : Cette page contient de nombreuses révélations sur le film. Pour vous en protéger, lisez le film avant de voir mon texte. L'Ame des Guerriers de Lee Tamahori [1995, Nouvelle-Zélande] Titre Original : Once were warriors. Avec : Rena Owen, Temuera Morrison, Mamaengaroa Kerr-Bell, Julian Arahanga, Taungaroa Emile. Plan fixe ancré sur un paysage crépusculaire. L'étendue d'eau et la chaîne de montagnes semblent ne faire qu'une : la sérénité est manifeste. La caméra devient mobile, s'affaiblit. Elle décline jusqu'à laisser apparaître le fin mot de l'histoire : le magnifique panorama initial est déchû, réduit à une illusion publicitaire surplombant un vaste taudis. Profitez donc de cette vision idyllique, elle est de bon présage, certains crépuscules préfigurent de la nuit la plus noire. Ainsi débute le Jurassic Park New-Zélandais, L'âme des guerriers. Ce film, véritable mastodonte, a détrôné le fossile de Spielberg au box-office, ne lui laissant que des restes. Mais l'aventure New Zélandaise ne s'est pas bouclée en si bon chemin; elle s'est mise à collectionner de très nombreux prix de par le monde : une vingtaine de babioles destinées à cultiver la poussière et la nostalgie du temps jadis, loin de Babylone, la prostitutée. Lee Tamahori, tour à tour ambitieux, dénonciateur et emphatique, s'englue non sans une certaine ferveur dans la mise en scène de ce constat sociologique, qui à défaut d'être vraiment récurrent, soulève un problème culturel hypertrophié, véritable bombe à retardement. Pour mieux comprendre le film et ses aboutissements, il me semble nécessaire de placer deux ou trois mots sur l'origine et l'histoire de la population ici mise en exergue, les Maoris... Il était une fois un pays nommé Nouvelle-Zélande. Sa découverte, par les Polynésiens, remonte au Xème siècle. Ce n'est que trois siècles plus tard que débarque la première grande vague d'immigration. Tout se déroule dans le meilleur des mondes et bientôt, le peuple uni forme une culture commune, les Maoris. Comme nous le montre le film, les Maoris attachent une grande importance au noyau familial, les anciennes générations sont distinctement respectées. Leur système politique était centré autour d'une chefferie, et à l'instar de n'importe quel autre peuple, la guerre, immanquablement amorcée par des violations de propriétés, décimait tribus et familles. Les combats se terminaient parfois dans une orgie cannibale, où les vaincus servaient de pitance aux vainqueurs. Les Maoris, invariablement, demeurent à ce jour un peuple martial, entraîné dès l'enfance par leurs aînés à de redoutables techniques de combat; les envahisseurs Anglais en firent très rapidement les frais. C'est cet héritage culturel que nous fait découvrir le film en guise d'introduction; la caméra déambule à l'intérieur des rues, transformées pour l'occasion en salles de musculation, où haltères et sueurs semblent être les seules répliques possibles. Le film n'est ni plus ni moins que la représentation d'un peuple à la recherche de son identité, peuple mis à l'index, économiquement et culturellement par l'autorité New-Zélandaise. Le film est donc bien celui d'une quête, commune à tout un peuple brimé par le chômage et la pauvreté. Il est bon de savoir que la population Maorie ne constitue que 9,6% des habitants de la Nouvelle-Zélande, et ce en 1991. Tout comme nous (dé)possédons notre population maghrébine (entre autres), la Nouvelle Zélande s'emploie à notre image d'apauvrir et de cloîtrer pour mieux dominer. Une chose est sûre, l'arrivée au XIXème siècle de l'homme blanc, de la colonisation, des "missions" anglicanes et catholiques n'a pas favorisé l'essor économique et culturel de la région... Le film hisse au grand jour le douloureux problème de la déculturation maorie. Les premières minutes nous font découvrir des personnages hautains, prêts à s'étriper pour une simple bousculade. La vantardise, l'arrogance, l'orgeuil et les faux-semblants ont bon dos. Le seul et unique jeu est celui du mâle dominant. Le tempérament est guerrier jusque dans le salut d'un fils à sa mère, en l'occurrence celui du fils aîné à Beth (Rena Owen). Les Maoris possédaient une riche production artistique, production à la source de leurs cérémonies religieuses, à base de tatouages, mais encore de vêtements et de sculptures. Lorsque le fils aîné de Rena Owen parvient à se faire accepter par le gang, un "patch" (tatouage) lui est attribué, sculpté dans sa chair. Au prix et à l'épreuve d'une cérémonie ancestrale, brutale et inconsciente, commune à de nombreux autres peuples, depuis la nuit des temps. Tatouage symbolisant l'appartenance à un groupe, à une ethnie, et substanciellement, à une identité. Le coeur de l'oeuvre de Tamahori est ainsi orienté, d'un côté vers la violence quotidienne engendrée par la précarité des conditions de vie existantes, et de l'autre par le manque de repères, de buts, des individus. Une course contre la montre s'engage dès le début, inéluctable, et qui se traduit par une accumulation successive de drames, qui je crois, alourdisse considérablement le propos. J'aime ces courts moments de répits qui jalonnent le film, cette scène magnifique lorsque Jack (Temuera Morrison) enmène sa famille rendre visite à leur fils, placé en maison. Ils entonnent en choeur un air enjoué, il s'en dégage quelque chose d'extraordinaire, une très grande vibration. "...what's the time Mr Who, what's the time ?..." n'est pas qu'une innocente chanson, mais bien d'une question de temps tel que je le décris plus haut. La violence des personnages, habilement dissimulée chez certains personnages, ressort avec une âpreté sauvage, animale chez d'autres. Jack fait partie de la seconde famille. Il est victime de sa situation de chômeur, de l'alcool. Il est intérieurement tiraillé entre ses bonnes intentions et ses changements d'humeurs post-alcoolique. Son instabilité est intimement liée à une résurgence lancinante, celle de sa condition de "bâtard", d'homme qui lutte tant bien que mal contre l'ingratitude de son passé d'esclave. Jack inspire à absoudre son histoire, bon gré mal gré. La caméra de Tamahori s'infiltre dans l'univers spiritueux des Maoris, pénètre dans la demeure des Heke, une de ces nombreuses soirées où il est question de fêtes et de bières. L'ambiance est chaude, intime, tout le monde est grisé, la musique enchaîne à la musique, les bières aux bières. Le couple s'aime, ils entament une chanson, l'un contre l'autre. La mélodie monte jusque dans la chambre des enfants, Grace, la fille aînée, s'adresse à son frère : "On dévoile ses sentiments lorsqu'on a bu..." Quelques bières plus tard, après une dispute avec son fils aîné, Beth refuse de préparer l'omelette à oncle Bully. Jack arrive, lui demande des explications. Elle fracasse les oeufs au sol. Jack lui lance sans retenue son poing sur la figure, elle s'écroule, combattante, lui rétorque : "Lâche !". Et là, c'est la dérouillée, coups de poings, de pieds, elle se retrouve très vite la tête projetée dans le miroir. Les invités déguerpissent tous dans l'instant. Grace déchante, les jeunes enfants fondent en larme dans leur chambre, non sans un certain pathos. Jack balance sa femme sur le lit : "Tu fais ce qu'on te dit !". Le plan sur Jack s'enchaîne sur les grognements d'un chien dans une cage, rapprochement plutôt grossier je trouve. A l'image de cette scène, très fortement surjouée. Il y a trop de rajouts, trop d'inutile, une prédisposition hollywoodienne, il faut convenablement choquer le public, interdiction formelle d'éviter le plein champ. Je reproche au film un pathos très présent, irritant. La scène de l'enterrement en est un bel exemple. Seule Mamaengaroa Kerr-Bell (Grace) apporte au film la sobriété de son jeu, sa sincérité et son calme. La volonté du plein champ à tout prix m'exaspère. L'ellipse est totalement ignorée, jusque dans les scènes les plus salaces. Il y a de plus une trop forte stigmatisation, l'accumulation de drames laisse perplexe, c'est une formule hollywoodienne qui a fait ses preuves, mais que le film supporte mal. C'est une véritable réaction en chaîne, une spirale noircissime où toute possibilité d'évasion semble vaine. Ce jeu de dominos n'est pas sans affecter ce constat ma foi bien pessimiste : la jungle urbaine du film est indéfrichable. La seule ressource disponible est en la personne de Grace. Elle cultive ardemment son jardin secret, invente et compose des contes. Ses aspirations sont constamment entretenues, son désir de prendre le large avec son jeune ami se fait chaque jour plus pressant. Mais elle devra attendre que celui-ci rafistole sa voiture, ou plutôt son épave. Et pas avant l'obtention de son chômage, de ses dix-huit ans. Ange en terre païenne, Grace et ses chimères accusent mal les soudains évènements intra-familiaux. Grace décline, sa trop grande sensibilité la ronge. Et d'une certaine manière parce que l'humain est sensible lorsqu'il est spectateur, et insensible lorsqu'il agit. Une image, un plan se détache du film. Un de ces plans qui ne s'accomode d'aucune parole, si ce n'est de celle qu'exprime les images. Les choses vont de mal en pis, Grace flâne dans les sombres rues de la ville, désespérée. Au carrefour d'une ruelle, elle stoppe sa marche. Son regard se tourne vers un patio : deux haltérophiles entretiennent le culte de la virilité. Grace les observe, d'une expression résignée, mêlée à un profond mépris. Rien que pour l'intensité de cette scène, d'une sobriété qui tranche avec le contenu survolté et solennel de l'ensemble, le film mérite d'être regardé. La scène est inoubliable. Les choses vont donc très vite se précipiter, peut-être trop. La violence est omniprésente, et inaugurée dans le bar du coin, lorsqu'un perturbateur tout droit sorti de prison fait des siennes en provoquant une rixe. La violence est à son acmé, les coups sont portés avec une rare agressivité. A se demander où se situe réellement la frontière entre le constat des faits et la gratuité des plans. C'est glauque, très glauque. Une second pugilat éclate lorsque l'ex-tôlard empêche une ravissante créature de chanter. Mais cette fois-ci, Jack Heke s'en mêle, et c'est reparti. Le plus incommodant survient en toute fin du film, lorsque Jack apprend de sa femme les révélations du journal de Grace. Jack explose et trucide sauvagement un proche. Oui, cette scène m'indispose, c'est exactement ce que le spectateur attendait. Je veux dire par là qu'il y a une sorte de jubilation devant l'acte accompli qui me semble malsain. C'est une facilité scénaristique, un aboutissement prévisible et insidieux. Elle est du même niveau que la scène critique entre oncle Bully et Grace. C'est une sorte de voyeurisme, de perversion que je désapprouve. Nulle autre conclusion que celle évoquée par Bunuel dans "Le journal d'une femme de chambre" ne me semblait envisageable. Ce n'est ici que pure démagogie, une flatterie, un gros gâteau. C'est ici même toute la faiblesse de l'oeuvre. En dehors bien sûr de la déferlante de pathos : Beth qui geint devant la glace, les enfants qui chialent dans leur chambre, les interminables pleurs lors de l'enterrement... Quand ce n'est pas du pathos, c'est surfait. De même, les dialogues sont bien souvent graveleux, les personnages sont certes assez rustiques, mais un peu d'économie à ce niveau n'aurait pas été inutile. Difficile de faire la part des choses, le meilleur côtoie le pire. L'utilisation massive de filtres, à tendances orange, apportent au film une autre dimension. L'orange est une couleur associée à la spiritualité, en aucun absente du film. Chaque personnage poursuit sa propre recherche, sa propre quête. Que reste-t-il de ce constat ? Son universalité sans aucun doute. Mais aussi une prise de position en faveur des femmes. Et ce, à travers la mise en images de fortes personnalités, celle de Rena Owen en premier lieu. Femme qui lutte avec ferveur contre la tenacité des traditions et de leur emprise sur le quotidien. "You are still a slave Jack. To your fists, to the drink, to yourself", rappelle Beth à Jack. Et cette affirmation me fait penser que si le film s'était fait moins démonstratif, moins excessif, plus pensant, il aurait été à deux doigts du chef-d'oeuvre. Il n'en demeure pas moins une première oeuvre plutôt ambitieuse, mais décevante. Lee Tamahori séjourne désormais à Hollywood, il a signé deux autres films, Les Hommes de l'ombre en 1996 et A Couteaux tirés en 97. Deux films presque totalement ratés. ________________________________ Grand Jeu de l'Eté - Session 2 http://www.multimania.com/jeucine/ -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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