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[THEORIE] Philosophie de la Critique (3)


  • Subject: [THEORIE] Philosophie de la Critique (3)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: 2 Jul 1999 16:31:51 GMT
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Résumé de l'épisode précédent:

Avec l'esthétique de Gérard Genette, on a pu voir que le jugement
esthétique est fondamentalement subjectif. Comme Kant l'avait déjà
montré, il n'existe aucun concept du beau, et, lorsque les parents de
Sancho trouvent le goût au vin de cuir et de fer laissé par une clé et
une lanière de cuir au fond du tonneau, cela ne consiste qu'en un
diagnostic qui ne fonde pas nécessairement la valeur que Hume,
rapportant cette anecdote, veut en tirer. Il n'y a pas de norme du
goût (contrairement à ce que prétend l'essai de Hume, titré "De la
norme du goût").

Pourtant, lorsqu'on dit d'un objet qu'il est beau, à nouveau comme
Kant l'avait fait remarquer, on ne se réfère pas à une appréciation
personnelle, mais à une propriété supposée de l'objet. Genette appelle
cela l'objectivation, et considère celle-ci comme une illusion. On
parle de la beauté *comme si* elle était intrinsèque à l'objet, alors
qu'elle n'existe que dans la relation entre l'objet et un sujet avec
telles dispositions.

On ne peut cependant nier qu'un jugement esthétique ne se limite pas à
l'expression individuelle d'un jugement, comme Genette tend à le
considérer. Au contraire, il est fondamentalement l'objet d'une
communication qui constitue le débat critique, dans lequel, comme
toujours Kant l'avait montré, chacun prétend à la validité
intersubjective de son jugement. Celui-ci semble donc comporter une
part idiosyncrasique, incommunicable -- sinon illusoirement --, et une
part prétendant à l'universalité, nécessairement communicable. C'est
sur une telle distinction qu'insiste un autre philosophe contemporain,
Jean-Marie Schaeffer, qui sépare très justement le plaisir du
jugement.

NB: dans ce texte, je me référerai, avec Schaeffer, à la notion
d'intentionnalité. Celle-ci est issue de la phénoménologie, et a été
redéveloppée dans les années 80 par le philosophe américain John
Searle dans l'Intentionalité: essai de philosophie des états mentaux
(Paris, Minuit). Elle désigne le fait, pour la conscience, d'être
toujours à propos de quelque chose: désirer quelque chose, supposer
quelque chose, affirmer quelque chose... Il ne faut donc pas la
confondre avec le sens commun d'intention, qui n'est qu'un type d'état
Intentionnel. On écrit donc généralement Intentionnalité avec un
majuscule pour désigner ce sens particulier.

3. Jugement de valeur et réussite opérale

Dans "L'art de l'âge moderne", Jean-Marie Schaeffer (1992) menait une
étude critique très précise de ce qu'il appelait la théorie
spéculative de l'art. Par ce terme, il qualifiait une conception
théorique se développant à la suite de Kant, dans le mouvement
romantique. Elle cherchait une hypothétique essence de l'art qui pût
prendre une valeur normative à l'égard de celui-ci. Avec "Les
célibataires de l'art" (1996), il prolonge sa réflexion en tentant de
dégager l'esthétique de la philosophie de l'art.

Quatre points doivent être éclaircis pour éviter cette confusion entre
les deux disciplines. D'abord, "pour des raisons qui tiennent à
l'histoire récente des sociétés occidentales, lorsque nous disons
"esthétique" nous pensons à "oeuvre d'art". Cette identification
fallacieuse tire sa plausibilité superficielle d'une conception naïve
de la notion d'oeuvre d'art qui l'identifie à celle d'artefact
esthétique." (Schaeffer, 1996: 14) Or, d'après Schaeffer, la fonction
esthétique n'est pas une condition nécessaire et suffisante de la
définition d'oeuvre d'art pour la seule raison que le concept d'oeuvre
d'art est trop flou pour qu'on puisse en dégager une telle condition.
Schaeffer en effet donnera plus loin (p.111sq.) une définition de
l'oeuvre d'art comportant quatre conditions, dont seule la première
est nécessaire (mais non suffisante). Cette condition (ou "propriété
absolue") est qu'il doit s'agir d'un objet issu d'une causalité
Intentionnelle (autrement dit être une production renvoyant à quelque
chose)(1). Les trois autres conditions peuvent être plus ou moins
présentes, voire absentes: l'appartenance générique (appartenir à un
genre admis comme artistique, c'est à dire par exemple, présenter la
structure d'un sonnet); l'intention esthétique (être produit dans
l'intention de faire une oeuvre d'art); l'attention esthétique (être
considéré par un sujet comme une oeuvre d'art). Ainsi, le fait d'être
produit dans l'intention d'être une oeuvre d'art fait d'un objet (issu
d'une causalité Intentionnelle) ipso facto une oeuvre d'art (2). Or,
il me semble abusif de dire que si je tente d'écrire un poème, sans
que personne n'y accorde la moindre attention (esthétique), il est une
oeuvre d'art. Je reviendrai sur la question avec l'examen des thèses
de Rainer Rochlitz. J'ajoute qu'un autre argument posé par Schaeffer
consiste à dire que dans de nombreuses cultures, certaines oeuvres
d'art n'ont aucune fonction esthétique, mais seulement magique, ou
religieuse. Mais son erreur, selon moi, tient en ce que ces objets,
précisément, ne sont pas des oeuvres d'art, mais des objets magiques
ou religieux. Ils présentent certainement des traits qui peuvent avoir
pour nous une valeur esthétique. Ils peuvent donc prendre pour nous le
statut d'oeuvre d'art, et ce parce qu'ils acquièrent une fonction
esthétique. Mais elle pouvait très bien être absente dans la culture
d'origine, et n'y être précisément pas une oeuvre d'art. Pour accepter
dans ce cas qu'elle y ait un statut d'oeuvre d'art, il faudrait aussi
accepter les quatre conditions de Schaeffer, que l'exemple tente
justement de justifier, dans une démarche circulaire.

Deuxième point à éclaircir: "ne pas faire la distinction entre
l'artistique et l'esthétique nous condamne à une confusion entre ce
qui revient à l'oeuvre et ce qui est dû à la relation que nous
entretenons avec elle." (Schaeffer, 1996: 15) Nous retrouvons ici
l'idée de Genette, bien connue depuis Kant (et à laquelle je
souscris): l'appréciation esthétique n'est pas due à des propriétés de
l'objet, mais uniquement à la relation que le sujet entretient avec
lui (3). D'ailleurs, une relation, pour être esthétique, ne requiert
aucunement une oeuvre d'art: elle peut s'appliquer à tout type
d'objet. De plus, selon Schaeffer, la relation esthétique "délimite
une conduite anthropologique spécifique et possède donc un mode
d'existence transculturel." (Schaeffer, 1996: 16) Contre Kant, il
affirme aussi que la relation esthétique est cognitive puisqu'elle est
une forme d'attention au monde, et qu'elle est intéressée, puisqu'on
la veut satisfaisante (4).

Troisième point: le jugement esthétique n'a rien de central dans la
relation esthétique. Si une relation esthétique comporte bien une part
de jugement, celui-ci ne définit nullement celle-là. Ce n'est ni son
but, ni son essence. Par ailleurs, les valeurs esthétiques sont
purement relatives, et ne sont pas spécifiées par l'objet sur lequel
elles sont portées. On verra que Rochlitz se porte radicalement en
faux par rapport à cette idée.

Enfin, que les valeurs soient relatives n'entraîne pas l'absence de
toute rationalité dans la relation esthétique: "le fait que le
jugement esthétique soit subjectif n'implique nullement que
l'attention esthétique soit non amendable. La validité intersubjective
de la conduite esthétique - comme celle de n'importe quelle autre
relation cognitive - se joue non pas au niveau de l'appréciation et de
l'évaluation, mais à celui de l'attention." (Schaeffer, 1996: 18) Ce
n'est donc pas le jugement qu'on amende, mais la manière de voir
l'objet.

Au terme d'une analyse à la lumière de la théorie de l'Intentionnalité
de Searle, Schaeffer définit la "conduite esthétique" comme une
conduite spécifique, dont la spécificité ne passe pas par quelque
relation spéciale aux choses différente de la relation cognitive mais
par le fait qu'elle devient le support d'une "(dis)satisfaction"
immanente. (Schaeffer, 1996: 184)

Ainsi, chez Schaeffer, la question du plaisir (il préfère parler de
satisfaction) prend une importance centrale, en acquérant une valeur
autonome. Son analyse du jugement repose sur une distinction, quelque
peu ignorée par Genette: celle entre le plaisir (ou appréciation) et
le jugement esthétiques, le second (qui est un jugement de valeur)
étant la verbalisation du premier.

Quatre points sont abordés par Schaeffer pour expliciter cette
distinction: la relation entre appréciation et jugement esthétiques
(1); le statut de la valeur (2); le statut du jugement (sa nature
logique) (3); la spécificité du jugement esthétique (4).

(1) La différence entre l'appréciation et le jugement esthétique tient
en leur nature Intentionnelle: l'appréciation est un état
Intentionnel, alors que le jugement est un acte Intentionnel, un acte
judicatoire qui porte sur l'état de plaisir exprimé par
l'appréciation. Celle-ci est interne à l'attention esthétique,
puisqu'elle est induite par celle-ci, et qu'elle peut éventuellement
en motiver la reconduction. Le jugement, lui, est extérieur à
l'attention esthétique, puisqu'il en est le résultat. Confondre
appréciation et jugement, c'est non seulement confondre état et acte,
mais c'est aussi ne pas reconnaître que le jugement esthétique comme
acte Intentionnel a comme contenu propositionnel l'appréciation
esthétique elle-même (qui, elle, renvoie à l'objet de l'attention).
C'est l'objectivation du jugement esthétique, analysée par Genette,
qui amène à croire que le jugement porte directement sur l'objet.
(Schaeffer, 1996: 202-203)

(2) La valeur n'est pas une propriété objectale, mais relationnelle:
"elle naît de la rencontre d'un objet (...) et de l'intérêt que
quelqu'un lui porte. Dire qu'un objet possède telle ou telle valeur
n'est donc qu'un raccourci pour dire qu'il prend cette valeur pour tel
individu ou tel groupe humain dans le cadre d'une relation
instrumentale quelconque." (Schaeffer, 1996: 208) Les valeurs sont
donc relatives uniquement à celui qui les pose et au type d'intérêt
qu'il leur porte. "La valeur d'une oeuvre d'art ne saurait être que la
valeur instrumentale - esthétique ou autre - qu'elle possède pour le
sujet qui la crée ou pour celui qui l'appréhende." (Schaeffer, 1996:
209) C'est donc la thèse subjectiviste-relativiste qui est réaffirmée
ici, contre l'esthétique objectiviste.

(3) La nature logique du jugement de valeur se définit par deux
traits: le jugement exprime une relation intéressée entre un sujet et
un objet; il prend la forme judicatrice de l'attribution d'un prédicat
de valeur à l'objet. Il se distingue donc de trois autre types de
jugements qui lui ressemblent:

Lorsque je dis: "j'aime x", je ne porte pas un jugement de valeur,
puisque je ne prédique rien à propos de x. Je ne fais qu'exprimer un
état mental.

Lorsque je dis: "j'aime x parce que y", il ne s'agit pas non plus d'un
jugement de valeur, mais d'une explication causale d'un état mental.
Je ne cherche pas des raisons pour justifier mon appréciation, mais
des causes pour l'expliquer. Dans le cas d'une justification (jugement
de valeur), il s'agit de prédiquer des traits objectaux tels qu'ils
causent "légitimement" cette appréciation. Ainsi, si je dis: "cette
sculpture me plaît parce qu'elle est imposante", je dis en fait "cette
sculpture me plaît parce qu'elle est belle et elle est belle parce
qu'elle est imposante". Seul le dernier membre de la phrase est un
jugement de valeur.

Enfin, le jugement de valeur se distingue du jugement de réussite
opérale, dont il sera question plus loin, et qui est un jugement
d'adéquation téléologique. En gros, il s'agit de juger si une oeuvre
se donne le moyens requis pour atteindre son objectif. Il n'y a là
aucun intérêt en jeu: je peux juger d'une telle adéquation, et, du
reste, n'en avoir que faire. Par contre, je ne peux dire qu'une oeuvre
est belle sans aussi y avoir un intérêt (pour peu que j'exprime une
satisfaction, ce que ne fait pas directement un jugement de réussite
opérale).

(4) La spécificité du jugement esthétique repose en ce qu'il est
parfaitement individuel, voire solipsiste. Il ne met en jeu que les
intérêts personnels du sujet. En cela, il se distingue d'autre types
de valeurs, qui ont un statut public: "lorsque la valeur que j'accorde
à un objet est une valeur publique ou, pour le dire autrement, lorsque
je valorise l'objet au nom d'un intérêt collectif que j'assume, mon
jugement, bien que relatif à l'intérêt qu'il exprime, n'est pas un
jugement subjectif parce que l'intérêt qu'il exprime n'est pas mon
intérêt dans sa singularité." (Schaeffer, 1996: 214) Or, à mon sens,
cette description s'applique parfaitement au jugement esthétique. Nous
sommes constamment, dans le choix de nos valeurs, soumis à l'influence
de la collectivité à laquelle nous appartenons, et les jugements
esthétiques n'y échappent pas (pour quelle mystérieuse raison le
ferait-il?). Schaeffer parle de "mon intérêt dans sa singularité",
mais un tel intérêt, si on entend par là qu'il ne vient que de moi,
n'est déterminé que par moi, n'existe pas, pour la simple raison que
je suis moi-même déterminé par la collectivité. Certes, les jugements
divergent, mais je le rappelle, ils convergent aussi, et l'une des
raisons essentielles d'une telle convergence est que nous partageons
des valeurs commune, y compris dans le domaine de l'esthétique (5).
Une telle culture, en un lieu et un moment donné, peut apprécier tel
trait esthétique, que telle autre culture ne reconnaîtra pas, et
chaque membre de ces culture assumera le jugement de valeur. Bien sûr,
il est toujours possible pour un individu de se départir de ces
jugements, mais cela reste, au départ, marginal. Par la suite, ce
refus peut s'étendre à la collectivité; cela se passe même sans cesse,
et c'est cela qui la fait évoluer. Pour autant, on ne peut pas
affirmer que tout jugement de valeur esthétique est solipsiste. Et
quand bien même un jugement se différencie de ceux de la collectivité,
il se définit toujours par rapport eux.

Curieusement, Schaeffer admet plus loin (228-232) l'existence d'une
telle influence: "notre individualité et le degré de marge de
manoeuvre par rapport aux conditionnements extérieurs résident
peut-être davantage dans l'entrecroisement des innombrables
conditionnements qui nous ont façonnés et continuent de nous façonner
que dans quelque autonomie originaire qu'il s'agirait ensuite de
maintenir pure dans l'expérience esthétique." (Schaeffer, 1996: 232)
Si je comprends bien, il soutient que ces déterminations ou
conditionnements jouent comme "facteurs causals" de l'appréciation
esthétique, qui précède le jugement de valeur (et qui en est le
contenu propositionnel). Pourtant, il me semble que s'il devait
effectivement y avoir un solipsisme absolu, il jouerait sur
l'appréciation plutôt que sur le jugement, qui est un acte
Intentionnel conscient, et donc plus directement soumis aux usages
culturels. Mais quand bien même cette thèse quelque peu sophistique
était valide, il n'en reste pas moins que les valeurs esthétiques
sont, comme toutes les valeurs, culturellement déterminées.

On voit que dans son analyse du jugement de valeur, Schaeffer s'oppose
nettement à Kant, et à son affirmation du désintéressement de la
relation esthétique. Pour Schaeffer, au contraire, dans la mesure où
cette relation vise à une satisfaction inhérente, elle est
nécessairement intéressée dans cette satisfaction elle-même. Un
jugement esthétique qui serait désintéressé serait dénué de sens: il
ne pourrait être un jugement de valeur. (Schaeffer, 1996: 217)

La question qui peut aussi se poser à propos des jugements esthétiques
est de savoir pourquoi on ne pourrait pas juger les oeuvres selon des
critères d'adéquations téléologiques, c'est-à-dire pourquoi on ne
pourrait évaluer - voire mesurer - les propriétés objectales de
l'oeuvre en fonction des objectifs qu'elle prétend atteindre. Et
pourquoi, dans un second temps, ne pourrait-on pas valoriser les
oeuvres réussies selon ces critères (autrement dit, fonder
épistémiquement un jugement esthétique sur un jugement de réussite
opérale)? Dans ce cas, on aurait bien un jugement de valeur objectif
sur l'oeuvre. La réponse à la question est que l'on peut bien sûr
faire cela, mais le jugement porté n'est pas pour autant esthétique.
Voyons cela un peu plus en détail.

Schaeffer relève deux types de jugement de réussite opérale:

La réussite technique: on évalue l'oeuvre par rapport à ce qu'elle
devrait être (selon une "finalité posée en amont"). C'est un jugement
d'expertise, et non un jugement esthétique, car je ne dis rien sur la
relation que j'entretiens avec l'oeuvre. De plus, comme on l'a vu plus
haut, ce n'est même pas un jugement de valeur, car il ne s'y exprime
aucun intérêt relatif à l'objet. Je peux juger une oeuvre
techniquement réussie et y être complètement indifférent. Par
ailleurs, on aurait tort d'attendre un accord nécessaire de tels
jugements: certaines techniques artistiques (par exemple,
cinématographiques) sont trop complexes pour être évaluées selon une
échelle qui fonctionnerait comme standard. De plus, il est parfois
difficile de faire la différence entre inaptitude technique et écart
volontaire (où l'oeuvre est techniquement ratée, mais téléologiquement
réussie).

La réussite téléologique: on évalue l'oeuvre selon sa capacité à
remplir les fonctions qu'elle est censée remplir (essentiellement
apporter du plaisir). Il y a deux types d'arguments: un argument
statistique, d'après lequel une oeuvre est d'autant plus réussie
qu'elle suscite de réactions positives (mais alors, plus un film a de
succès, meilleur il est, et inversement!); un argument "subjectif",
qui postule qu'une oeuvre est réussie parce qu'elle me plaît. Mais un
argument subjectif n'est pas un argument (qui doit être
intersubjectivement valable). En fait, j'exprime mon appréciation, et
j'en déduis la réussite. Ce n'est donc pas un jugement de réussite
opérale, mais un jugement esthétique.

En théorie, donc, les jugements de réussite opérale et esthétique sont
donc bien distincts. En pratique, on apprécie une oeuvre pour des
raisons objectives, par exemple pour le savoir-faire de l'artiste dont
elle témoigne. On valorise donc la réussite opérale. C'est bien une
valeur relative à l'intérêt que l'on porte à une telle réussite, qui
nous importe (sans quoi elle n'aurait pas de valeur). Mais d'autres
intérêts, notamment moraux, entrent en jeu (pour prendre l'exemple de
Schaeffer, je peux trouver qu'un livre est bien écrit et le trouver
moralement détestable). Ces jugements portent sur l'objet, et
comportent un intérêt, mais pas un intérêt esthétique; ce ne sont donc
pas des jugements esthétiques. On a donc une tendance à confondre
jugements de goût et de réussite opérale (6), et cela peut nous amener
à valoriser une oeuvre au nom de sa conformité à une norme (générique,
par exemple, comme la règle des trois unités): mais une oeuvre peut ne
pas être conforme à la norme générique, mais être pourtant
satisfaisante. Autrement dit, mon jugement esthétique trouve bien dans
les propriétés objectales une cause nécessaire, mais non suffisante.
Ce n'est donc pas parce que tel objet présente telle propriété qu'il
faut l'apprécier de telle manière.

On pourrait conclure d'une telle analyse, un peu comme chez Genette,
une totale perte de légitimité pour le critique, puisque rien ne peut
plus fonder épistémiquement son jugement, et certainement pas les
jugements de réussite opérale. Il n'en est rien, au contraire: "le
jugement esthétique du critique promeut des propriétés opérales qu'il
considère comme désirables, en vertu de l'appréciation qu'elles ont
induite chez lui et dont il pense qu'il serait avantageux (...) que
d'autres individus les trouvent eux aussi désirables. (...) par
l'intermédiaire de la description du fondement causal de son
appréciation esthétique, le critique nous propose des pistes pour
notre propre engagement esthétique, étant entendu qu'il incombe à
chacun d'expérimenter pour lui-même si la voie proposée lui agrée ou
non. Ce qui fait le prix d'un texte critique, ce n'est donc pas qu'il
nous dise comment il faut apprécier, mais qu'il nous indique les voies
possibles d'une attention esthétique satisfaisante ou qu'il nous amène
à nous demander si nous ne nous contentons peut-être pas de
satisfactions bien maigres." (Schaeffer, 1996: 247)

L'analyse de Schaeffer me semble donner des éléments très intéressants
à une réflexion sur la critique. Par son empirisme, il reste au plus
près des pratiques critiques, qu'une analyse détaillée et rigoureuse
permet d'éclairer. Le refus des esthétiques objectivistes est en tout
cas aussi central chez lui que chez Genette. Le jugement de goût est
bien, comme l'avait montré Kant, un jugement relationnel. En ce sens,
il est clairement subjectif car rien (du moins aucun concept) ne peut
contraindre le sujet à une appréciation donnée. Un facteur pourtant
fondamental conditionne le sujet: l'influence de la collectivité à
laquelle il appartient. Mais c'est le sujet même que ces
conditionnement déterminent, et indirectement les appréciations et
jugements, qui restent subjectifs.

Alors que Genette laissait de côté la distinction pourtant essentielle
entre l'appréciation, le plaisir, d'une part, et le jugement d'autre
part, Schaeffer insiste très justement sur ce point. Il montre bien
comment l'un ne peut se réduire à l'autre, comment le jugement
nécessite un dépassement de la satisfaction personnelle pour permettre
d'énoncer un jugement de valeur. Mais en ramenant celui-ci à la simple
énonciation solipsiste d'un intérêt personnel, en manquant le fait
qu'un jugement de valeur ne peut que se fonder sur un partage
intersubjectif de ces valeurs, sans quoi on en reste à
l'incommunicable,  Schaeffer ferme la porte à toute pensée de
l'esthétique en termes de communication. C'est à ouvrir cette porte
qu'on va maintenant s'atteler.

Revenons à Kant un instant. Il écrit au §33 de la troisième Critique
que "quand quelqu'un ne trouve pas beau un édifice, un paysage, un
poème, il ne se laisse pas imposer intérieurement l'assentiment par
cent voix, qui toutes, louent ces choses." Il peut bien le faire par
conformisme, par snobisme, mais Genette a fait remarquer l'insincérité
de cet amendement (cf. plus haut). Par là, Kant montre bien que, même
si les goûts convergent, ils sont subjectifs (on retrouve l'idée de
"subjectivité collective"). Une convergence statistique ne prouve
absolument pas que l'objet doit nécessairement induire une
satisfaction déterminée. Plus loin, il écrit: "une preuve a priori
d'après des règles déterminées peut encore moins déterminer le
jugement sur la beauté. Si quelqu'un me lit son poème, ou me conduit à
un spectacle, qui finalement ne convient pas à mon goût, il pourra
bien invoquer Batteux ou Lessing ou des critiques encore plus anciens
et encore plus célèbres, ainsi que toutes les règles établies par
ceux-ci afin de prouver que son poème est beau; il se peut aussi que
certains passages, qui justement me déplaisent, s'accordent
parfaitement avec les règles de la beauté (comme elles sont données
par ces auteurs et généralement reçues): je me bouche les oreilles, je
ne veux entendre aucune raison, aucun argument et j'admettrai plutôt
que les règles des critiques sont fausses, ou du moins que ce n'est
pas ici qu'il faut les appliquer, que d'accepter que de laisser
déterminer mon jugement par des raisons démonstratives a priori,
puisqu'il doit s'agir d'un jugement du goût et non d'un jugement de
l'entendement ou de la raison."

Mais tout cela ne doit pas nous faire oublier un point essentiel: en
pratique, on discute effectivement des questions de goût. Qu'aucun
concept ne puisse nous obliger à admettre telle appréciation est
assuré, mais le débat esthétique se base sur des arguments réels qui
prétendent à une validité intersubjective. C'est là la pierre
angulaire des thèses de Rainer Rochlitz, qui, s'opposant fermement au
relativisme de Genette et Schaeffer, prétend que le jugement de goût
n'est pas irrationnel. En fait, il se trouve soumis à un principe de
"rationalité esthétique".

Notes
1. Cette propriété de l'oeuvre n'est pas définitoire de l'art, et
encore moins une propriété du beau. Elle définit un grand nombre
d'autres artefacts non artistiques.
2. Genette défend une thèse similaire: "lorsque le sujet de cette
relation [esthétique], à tort ou à raison, et à quelque degré que ce
soit, tient cet objet pour un produit humain et prête à son producteur
une "intention esthétique", c'est-à-dire la visée d'un effet ou la
"candidature" à une réception esthétique, l'objet est reçu comme une
oeuvre d'art, et la relation se spécifie en relation, ou fonction,
artistique." (Genette, 1997: 275) Il faut cependant remarquer que
c'est ici le sujet qui reconnaît cette intention esthétique.
L'intention seule n'est donc pas suffisante: si, dans un geste
duchampien, je dis d'un objet qu'il est une oeuvre d'art, mais que
cette "intention esthétique", échappe à tous, il n'y a pas oeuvre
d'art. A fortiori, si je peins un tableau dans l'intention de réaliser
une oeuvre d'art, mais que je le laisse dans une armoire à l'abri
d'autre regards, ce n'est pas alors une oeuvre d'art.
3. Cf. Kant: le jugement "ne contient qu'un rapport de la
représentation de l'objet au sujet". (CFJ, §6)
4. C'est déjà ce que pensait Santayana, pour qui, s'il y a
désintéressement, cela ne peut être qu'en référence à un intérêt
extérieur. Mais d'un point de vue interne, la relation esthétique est
intéressée en la reconduction du plaisir dont elle est le support.
Avec son lyrisme habituel, il écrit: "tout plaisir véritable est en un
sens désintéressé. Il n'est pas recherché avec des motifs ultérieurs,
et ce qui emplit l'esprit n'est pas le calcul, mais l'image d'un objet
ou événement, baignant dans l'émotion." (Santayana, 1955, 25)
5. On pourrait bien voir là le fameux sens commun dont parlait Kant,
mais je rappelle que ce ne peut être ce qu'il visait, puisque cette
convergence de valeur ne constitue pas un principe a priori, ce qu'est
le sens commun.
6. On retrouve sous une autre forme le glissement par Hume, dénoncé
par Genette, du jugement de fait au jugement de valeur. Or, c'est une
règle bien connue de la philosophie que pour déduire un principe
normatif, il faut au moins une prémisse normative. D'un jugement de
fait, on ne peut donc déduire un jugement de valeur. 
--
Raphaël Goubet

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