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[THEORIE] Philosophie de la Critique (2)


  • Subject: [THEORIE] Philosophie de la Critique (2)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: 21 Jun 1999 18:56:27 GMT
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Résumé de l'épisode précédent.

Avec l'esthétique de Kant, on a vu posé le problème fondamental de la
philosophie de la critique: le sentiment du beau est d'une part
subjectif, d'autre part est l'objet d'une prétention à l'universalité.

Trois des quatre moments de l'"analytique du beau" ont été évoqués:

-"le beau est l'objet d'une satisfaction désintéressée": il est
purement contemplatif, et comme tel se distingue du jugement
d'agrément, sur le bon ou l'utile, qui, bien que subjectifs, sont
aussi intéressés, et du jugement de connaissance, qui, bien que
désintéressé, est objectif.

-"le beau est ce qui plaît universellement sans concept": le jugement
de goût prétend à une universalité en droit, et ne peut être déterminé
par aucun concept, aucune raison.

-"est beau ce qui est reconnu sans concept comme objet d'une
satisfaction nécessaire": il s'agit d'une nécessité conditionnelle (je
juge que tous devraient juger l'objet beau) et exemplaire (le jugement
est un exemple d'une règle qu'on ne peut énoncer).

La portée de Kant pour l'esthétique (pour toute la pensée moderne, en
fait) est immense. Il a mis à jour les problèmes fondamentaux qui se
posent toujours aujourd'hui. On va voir maintenant comment un
philosophe français contemporain, Gérard Genette, reprend l'idée de
subjectivité de Kant pour la pousser au plus loin, niant ainsi les
idées d'universalité et de nécessité. On verra ensuite,
particulièrement dans les textes, les difficultés que cette position
entraîne.

2. Une esthétique subjectiviste

Genette ouvre son exposé par l'examen de la célèbre anecdote que Hume
tire de Don Quichotte, dans le §15 de son essai De la norme du goût:
un personnage du nom de Sancho relate la prouesse réalisée par deux de
ses parents. Ceux-ci avaient été conviés à juger d'un vin. L'un
déclara le vin bon n'était un léger goût de cuir, l'autre reprochant
juste un léger goût de fer. Le tonneau vidé, on trouva une clé
attachée à une courroie de cuir.

Genette fait remarquer, très justement, que ce que Hume fait passer
pour une appréciation n'est qu'un diagnostic, objectif, relatif à des
propriétés du vin, et qui sont supposées en détériorer la qualité.
Mais, écrit Genette, "cet argument suppose déjà établie la liaison
toujours difficile du fait à la valeur que Hume, précisément, voudrait
en déduire: car il reste en tout état de cause, à démontrer que le
léger goût de fer ou de cuir soit de nature à détériorer (ou
améliorer) celui du vin." (Genette, 1997: 75) Or, ce goût, il ne
déplaît pas nécessairement à tout le monde. Le diagnostiquer, ce n'est
pas donner une appréciation (selon laquelle le vin est presque bon),
et l'un ne mène pas à l'autre. Le fait qu'on ait trouvé la clé au fond
du tonneau montre bien la délicatesse du palais des parents de Sancho,
mais non la justesse de leur appréciation. D'ailleurs, si l'on n'avait
pas trouvé cette clé, il n'y aurait pas eu grande différence.

Selon Genette, en matière de goût, il n'y a en effet aucune norme, et
il est absurde d'en référer à des juges: les parents de Sancho ne se
révèlent pas capables de justifier réellement la qualité du vin. Le
goût n'est qu'une question de préférence personnelle, et rien, aucune
norme, aucune règle, aucun juge, ne peut le déterminer (Genette admet
ailleurs qu'il peut l'influencer, mais cela reste contingent).
L'appréciation relève de chacun. La citation de Stendhal, très
piquante, vient à point: «Monsieur, faites-moi l'amitié de me dire si
j'ai du plaisir.» Il est certes possible d'argumenter sur la qualité
d'une oeuvre, mais nullement sur le plaisir qu'elle procure. Je puis
bien, par conformisme, snobisme, honte, me ranger à l'avis d'autrui;
mais cela relève d'une attitude insincère. Que mon appréciation change
au cours du temps (fût-il court) est fort possible, voire probable,
mais dans l'instant, mon plaisir est mien.

Et pourtant, le jugement esthétique ne se limite pas à affirmer qu'un
objet me plaît, me procure du plaisir (1). Il en dégage des qualités,
au premier rang desquels, la beauté. D'une oeuvre d'art, on dit plus
souvent qu'elle est belle, que simplement qu'elle me plaît. Tout
subjectif qu'il est, le jugement esthétique se donne comme objectif.
Afin de résoudre ce paradoxe, il faut nous rappeler cette remarque de
Kant sur laquelle j'avais attiré l'attention: le sujet "parle alors de
la beauté comme si elle était une propriété des choses." C'est ici que
Genette pose un concept central de sa théorie esthétique:
l'objectivation. Il tire celui-ci des textes du philosophe américain
George Santayana, qui en avait fait la caractéristique qui différencie
le plaisir esthétique d'un autre plaisir.

Dans le jugement esthétique, écrit Santayana, "s'exprime un phénomène
psychologique curieux, mais bien connu, à savoir la transformation
d'un élément de sensation en une qualité d'un objet. Si nous disons
que d'autres hommes devraient voir les beautés que nous voyons, c'est
parce que nous pensons que ces beautés sont dans l'objet, comme sa
couleur, proportion ou taille. (...) Mais cette notion est
parfaitement absurde et contradictoire. La beauté (...) est une
valeur; elle ne peut être conçue comme une existence indépendante qui
affecte nos sens et que nous percevons en conséquence. Elle existe
dans la perception, et ne peut exister autrement. Une beauté qui n'est
pas perçue est une beauté qui n'est pas sentie, et une contradiction."
(Santayana, 1955: 29)

Santayana donne à ce phénomène une explication curieuse: alors que
dans la plupart des plaisirs, le plaisir est distinct de la perception
(je dois goûter le vin avant qu'il me procure du plaisir), dans le cas
de l'appréciation esthétique -- qui, cette fois, est différente de
l'appréciation gustative, sans qu'il soit expliqué pourquoi le sens du
goût n'est pas esthétique, alors que celui de la vue est le sens
esthétique type--, c'est la perception même qui est source du plaisir.
Dans cette confusion, le plaisir et l'objet de la perception se
trouvent mêlés, et l'on attribue la beauté à celui-ci. De Santayana ou
de l'appréciation esthétique, on peut se demander où il y a le plus de
confusion...

Mais il n'est pas besoin d'accepter les explications du philosophe
pour remarquer, avec Kant avant lui, et avec Genette plus tard, que
lorsque je dis d'un objet qu'il est beau, j'exprime la satisfaction
qu'il me procure en prédiquant une propriété que je lui attribue.
Genette voit là une illusion. "C'est le contenu de l'appréciation (la
«beauté», la «laideur», etc., de l'objet apprécié) qui n'a pas
d'existence objective, parce qu'il résulte d'une objectivation erronée
de l'appréciation elle-même. Celle-ci, en revanche, (l'acte de juger
«beau» ou «laid» cet objet) est un fait évidemment «subjectif», mais
bien réel en tant qu'événement psychologique, et observable, au moins
indirectement à partir de ses diverses manifestations, en particulier
verbales". (Genette, 1997: 81) 

L'objectivation consiste donc à attribuer à l'objet la valeur
subjective du plaisir dont il est la cause. Ce n'est pas seulement
dire qu'une propriété diagnostiquée est à l'origine du plaisir que je
ressens, mais c'est dire que cette valeur elle-même est une propriété
de l'objet. L'appréciation subjective se fait donc passer pour une
évaluation objective. Or, pour Genette, l'appréciation n'est pas une
évaluation, laquelle est une mesure objective, mais elle se fait
passer pour telle.

De fait, il n'est pas possible de définir le beau, et, en fin de
compte, dire «c'est beau», cela signifie seulement «j'aime ça». Bien
sûr, le sujet qui dit d'un objet qu'il est beau ne veut pas seulement
dire qu'il l'apprécie, mais c'est précisément parce qu'il est victime
de l'illusion de l'objectivation. Seul le théoricien peut le dire, de
l'extérieur. En somme, c'est la théorie qui est subjectiviste, et
l'appréciation objectivante (mais en fait, subjective). Ou encore, la
théorie appréciative (selon laquelle une appréciation est formulée)
est subjective, et la théorie esthétique, objective (puisqu'elle
décrit le fait de l'extérieur). (Genette, 1997: 118)

Cette objectivation, Genette la voit comme constitutive de
l'appréciation. Il est impossible d'en formuler une sans en même temps
l'objectiver: "si je juge beau un objet, je ne puis dans le même temps
(dans le même acte) admettre la proposition subjectiviste, et
typiquement réductrice, qui me dit: «tu le juges beau, mais cela
signifie seulement que tu l'aimes.» On ne peut à la fois aimer un
objet et ne pas penser que cet objet est objectivement aimable:
l'amour consiste en cette croyance objectiviste." (Genette, 1997: 106)
Genette fait le parallèle entre l'appréciation esthétique et la
croyance, telle que la décrit Danto, quand il dit que je ne peux dire
que je crois s mais que s est faux, mes croyances étant transparentes,
invisibles pour moi, jusqu'à ce que quelque chose les rende visibles.

Mais lorsqu'on porte un jugement, on ne se contente pas de dire
simplement «c'est beau», et encore moins «cela me plaît». On use d'un
grand nombre de termes pour justifier notre appréciation;
l'appréciation esthétique consiste généralement en l'attribution de
prédicats. Genette livre une analyse très éclairante de ce qu'il
appelle prédicats esthétiques. Il part pour cela des analyse des Frank
Sibley. Celui-ci distinguait, dans les données perceptuelles qu'on
peut tirer d'une oeuvre, entre les traits non-esthétiques et les
traits esthétiques. Les premiers sont des traits objectifs, qui
s'imposent au sujet par la simple perception: anguleux, sinueux... Les
seconds requièrent quant à eux une sensibilité particulière. Je dois
être doué d'une sensibilité esthétique pour relever un trait comme
gracieux.

Genette rebaptise ces derniers traits prédicats esthétiques. Les
traits non-esthétiques de Sibley en diffèrent non par leur
objectivité, en dehors d'une sensibilité particulière, mais en ce
qu'ils sont purement descriptifs, alors que les prédicats esthétiques
contiennent une part de description, et une autre d'appréciation: "il
est assez évident que gracieux comporte un sème descriptif, portant
sur une propriété objective -- par hypothèse, sinueux -- plus un sème
d'appréciation positive: qualifier ce dessin de gracieux, c'est à la
fois le décrire comme sinueux et l'apprécier positivement." (Genette,
1997: 113-114)

Cette analyse vient à l'appui de la notion d'objectivation. En effet,
les prédicats esthétiques en sont un moteur puissant. A travers une
prédication esthétique, le sujet formule déjà une appréciation, qui
trouve dans la part de description inhérente un fondement de
légitimité. Pour reprendre l'exemple de Genette, lorsque je dis «ce
dessin est beau parce qu'il est gracieux», mon jugement de valeur
(beau) semble se fonder sur un jugement de fait (gracieux) alors que
ce dernier n'en est pas un, puisqu'il est déjà appréciatif. C'est pour
cela que si je disais «ce dessin est beau parce qu'il est
disgracieux», il y aurait une contradiction, ce qui ne pourrait être
le cas si le prédicat n'était que descriptif. Dans ce dernier cas, on
trouverait la même difficulté qu'on a vue avec Hume de passer du fait
à la valeur; «ce vin est mauvais parce qu'il a un goût de fer» ne peut
présenter aucune contradiction logique, et, s'il s'agit d'une
appréciation légitime, le diagnostic ne la justifie nullement comme
elle le souhaite par sa forme logique de prédication. De même, pour
revenir à l'exemple précédent, dire «ce dessin est beau parce qu'il
est sinueux» est plus suspect que si on le dit gracieux, car on peut
tout aussi bien trouver la sinuosité laide, alors que cela ne peut
être le cas pour gracieux, qui est déjà une appréciation positive.

Derrière cette illusion de l'objectivation se cache donc
l'irréductible subjectivité du sujet qui juge. La thèse de Genette
relève ainsi d'un relativisme assumé. Bien sûr, celui-ci est bien le
meilleur moyen d'expliquer la divergence des appréciations. Mais leur
convergence est un fait tout aussi réel. Cependant, suivant Durkheim,
Genette explique que la répétition d'un fait social n'est en aucune
manière à même d'en fonder l'objectivité. Le plaisir qu'on prend à un
objet tient à la relation qu'on entretient avec lui, et non à l'objet
lui-même (ni au sujet seul). Celui-ci se trouve rencontrer une
disposition particulière du sujet, par laquelle le sujet éprouve du
plaisir; un autre sujet peut bien être différemment disposé, mais tout
autant l'être également, notamment par acculturation, ou bien même par
hasard: "si une appréciation dépend de la rencontre entre telle(s)
propriété(s) de l'objet et telle(s) disposition(s) du sujet, il suffit
que deux sujets possèdent, fût-ce par pur hasard, les mêmes
dispositions pour qu'un même objet provoque chez eux deux la même
appréciation; et si deux, je l'ai dit, aussi bien trois, cent ou dix
millions apprécieront tous individuellement le même objet de la même
façon, dont l'appréciation commune pourra être tenue pour une
appréciation, comme dit à peu près Durkheim, collectivement
subjective." (Genette, 1997: 126)

En somme, que le jugement soit subjectif n'implique pas forcément le
solipsisme. Mais la convergence d'appréciations prend ici une valeur
purement contingente. Qu'elle soit due au hasard, ou, comme cela se
passe le plus souvent, à une influence d'ordre culturel (au sens
large) sur les dispositions de chacun, elle n'en reste pas moins
subjective. D'autre part, rien n'interdit une évolution des
appréciations, mais celle-ci ne peut être due qu'à une modification en
profondeur des dispositions du sujet. Je ne peux modifier mon
appréciation d'un claquement de doigts, si ce n'est par snobisme. Pour
me rallier au jugement d'un autre, je dois me laisser convaincre de la
justesse de celui-ci, et pour cela, intégrer des normes, des valeurs
et des attentes nouvelles. C'est donc en fait le sujet lui-même qui
change plus que son appréciation, qui reste nécessairement en accord
avec ses dispositions.

Mais si le beau, ainsi attribué à l'objet, n'est qu'une pure illusion,
et ne traduit rien d'autre qu'un état mental du sujet, n'enlève-t-on
pas à l'art ce qui le définit? Pour Genette, ce n'est aucunement le
cas: l'art ne se définit pas par le beau lui-même, qui ne peut être
défini objectivement, mais par une visée à l'appréciation socialement
reconnue. Il faut et il suffit qu'il y ait candidature à
l'appréciation, et que celle-ci soit socialement reconnue pour qu'une
oeuvre fonctionne comme oeuvre d'art, indépendamment de la valeur qui
lui sera (subjectivement) attribuée. Qu'il soit impossible de définir
le beau n'entraîne pas l'impossibilité de définir l'art.

Ce n'est en fait pas le beau qui définit l'appréciation esthétique,
mais le plaisir qui se cache derrière le prédicat. En disant cela,
Genette s'oppose ouvertement à Nelson Goodman, pour qui la relation à
l'art était cognitive, et ne se définissait donc aucunement par le
plaisir. Certes, elle comporte aussi une part de cognition, mais cela
n'exclut pas le plaisir, qui peut plutôt fonctionner comme moteur pour
le «décodage» de l'oeuvre.

Les thèses de Genette ont l'avantage de leur empirisme. Elles semblent
s'appliquer parfaitement au sentiment que chacun éprouve
quotidiennement dans le beau. De fait, il me semble tout à fait juste
que l'appréciation esthétique immédiate est irrationnelle, et les
analyses qu'en fournit Genette (objectivation, prédicats
esthétiques...) sont très convaincantes. Lorsque je me trouve
confronté pour la première fois à un chef-d'oeuvre, qui provoque en
moi un sentiment de plaisir intense, je suis à cet instant très loin
de toute considération rationnelle, et cette expérience jubilatoire
n'est en rien due à des propriétés inhérentes à l'objet qui
l'induisent nécessairement, puisqu'elle dépend de ma propre
disposition à être plus ou moins sensible à ces propriétés, et qu'une
telle disposition varie d'une personne à l'autre.. Mon plaisir est
mien, tout égoïste, et je n'ai nul besoin d'en référer à quelque juge
pour savoir s'il est pertinent. L'appréciation historique, les
jugements formulés à son égard n'interviennent pas (ou plutôt, à mon
sens, pas encore).

Cependant, cette description est valable pour le plaisir (ou
déplaisir) provoqué par l'objet que je perçois à l'instant. Mais la
relation esthétique et l'appréciation qui l'accompagnent ne se
limitent pas à cela. Une oeuvre d'art n'est pas simplement l'objet
d'une appréciation égoïste, sans qu'il soit question d'une quelconque
communication, si ce n'est au prix d'une illusion. Le débat esthétique
est une réalité qu'on ne peut oublier. On ne peut pour autant accuser
Genette de l'ignorer, mais certainement de ne pas lui accorder
l'importance qu'il mérite -- alors que le débat est un fait capital
pour l'esthétique --, le reléguant au rôle réducteur de discours
illusoire. Or, s'il y a certainement une illusion objectiviste à dire
d'un objet qu'il est beau, cela n'implique pas de facto une
irrationalité à laquelle il est impossible d'échapper. Les arguments
qui constituent le débat cherchent peut-être à dégager en vain des
propriétés de l'oeuvre qui détermineraient le beau. Mais ils existent,
et, de ce fait, ne peuvent être seulement réduits à l'illusion. En
fait, poser un argument dans un débat esthétique, c'est en réclamer la
validité, la reconnaissance sociale. Argumenter une appréciation, ce
n'est pas que prédiquer des propriétés de l'objet, c'est aussi énoncer
des arguments dont on espère qu'ils seront reconnus comme valides. La
théorie de Genette a ce grand défaut de réduire le jugement esthétique
à l'expression d'une préférence personnelle, sous le couvert de
prédicats illusoires. Or, dire d'une oeuvre qu'elle est bonne, c'est
dire plus qu'on l'aime:  c'est aussi communiquer une appréciation en
vue d'un partage intersubjectif, ce qui est inconcevable s'il ne
devait y avoir rien de plus qu'une illusion. En fait, on peut fort
bien trouver une oeuvre bonne sans l'aimer. Un tel jugement est
sûrement peu enthousiaste, mais tout à fait possible, même s'il ne
reflète pas une expérience esthétique entièrement satisfaisante. Je
n'entrerai pas ici dans le coeur de ce débat, auquel nous reviendrons
avec Rainer Rochlitz, qui oppose précisément au thèses de Genette
celles d'une «rationalité esthétique».

Mais, dans le cadre du propos qui est le mien, on retiendra ce point,
sur lequel Genette insiste justement (mais auquel il se limite), que
cette communication, que constitue le jugement esthétique, se base sur
une subjectivité, sur un sentiment personnel d'un sujet. Mais celui-ci
tente de dépasser ce sentiment à travers la communication de son
jugement. C'est ce point, manquant chez Genette, qu'il nous faut
maintenant rechercher. On trouvera un début de solution chez
Schaeffer, qui distingue entre appréciation et jugement. On verra donc
peu à peu comment le jugement «réalise» le sujet esthétique en
société. Ce sera pour la troisième partie.

Notes
(1) On peut, bien sûr, dire, comme Kant, qu'il existe différents types
de plaisirs, le plaisir esthétique étant l'un d'eux. Mais le jugement
proprement dit -- on reviendra plus longuement sur ce point -- ne se
limite pas à l'expression d'un tel plaisir.
--
Raphaël Goubet

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