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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] "Blade Runner" ou Aspects d'un film culte
Bonjour,
Sur les conseils lumineux (vous noterez le jeu de mots) de
Vincent "Imdb/Lumière" Fournols, je suis allé voir « Blade Runner » au
Grand Pavois dans sa version réalisateur et en vo.
J'aimerai engager ici, de manière très modeste et évidemment
partielle (« Blade Runner » mériterait qu'on y passe beaucoup plus de
temps), une réflexion sur les qualités intrinsèques du film et avancer
quelques explications sur les raisons pour lesquelles il est devenu
culte.
Inutile de de préciser que cette critique est pleine de
révélations qui vous gacheraîent sérieusement le film au cas vous ne
l'auriez pas vu.
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Blade Runner
de Ridley Scott
1977 - h57 - USA (Blade Runner)
avec :....... Harrison Ford (Rick Deckard ),
Rutger Hauer (Roy Batty),
Sean Young (Rachael),
scénario :... Hampton Fancher et David Webb Peoples
d'après un roman de Philip K. Dick
photo :...... Jordan Cronenweth
musique :.... Vangelis
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I L'atmosphère, entre passé et futur.
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Ce qui est le plus fascinant dans « Blade Runner », c'est la
façon dont l'univers est posé. Il n'y a pas de présentation d'un futur
en tant que tel, cela signifie que Ridley Scott ne se regarde pas
filmer un futur lointain qui exigerait une réalisation particulière.
Il film le futur comme il filmerait le présent, et l'histoire nous
paraît alors beaucoup plus proche.
Et au fond, de quelle histoire s'agit-il exactement ? C'est la
trame toute simple d'un film noir des années 50. Une histoire d'amour,
des suspects à arrêter, tout ce qu'il y a de plus commun. L'atmosphère
s'apparente donc à un film policier. Le travail de la photo est
particulièrement remarquable. L'attention portée aux clair-obscur, les
scènes extérieures se situant essentiellement dans l'obscurité, la
pluie incéssante restitue l'atmosphère du film noir.
Ce qui apporte la lumière, c'est, à l'image de la splendide scène
d'ouverture ou encore de la scène où l'on aperçoit furtivement des
parapluies / sabres laser, la technologie, tout ce qui vient du futur
(aussi bien sur le plan de l'histoire, que sur le plan de la
fabrication du film, i.e. les effets spéciaux).
Tout dans le film est orienté vers un « futurisation » du passé.
Les effets spéciaux ne sont pas vus comme intéressant *en soi*. Ils ne
sont pas uniquement tournés vers le futur : les voitures ont beau
voler, elles restent quasiment semblables d'extérieur aux voitures
actuelless ; les objets les plus futuristes de l'histoire du film
(l'aigle artificiel par exemple) sont les plus naturels dans la
réalité extérieure au film. Ce que Ridley Scott présente, c'est un
faux futur, et c'est précisément ce qui fait que le film ne *date*
pas. Il est intemporel et donc culte, parce qu'il fait référence à un
présent quasi-éternel (tout au moins à l'échelle humaine). Les effets
spéciaux permettent de relier passé et avenir.
C'est exactement le même rôle que joue la musique de Vangelis. Il
s'agit d'utiliser des mélodies issues du passé (on note quelque
influence blues) pour les transformer en musique venant du futur,
simplement par l'utilisation de l'instrument qui a, par excellence, un
son « futuriste » : le synthétiseur. La musique s'accorde donc ici
parfaitement avec les images et constitue un autre pont, dressé entre
passé et futur.
Ce parrallèle entre futur et passé n'est pas lourdement expliqué,
il est simplment suggére. C'est aussi ce qui fait la réussite de
« Blade Runner » : une certaine légèreté, une certaine poésie dans le
propos qui rend le film incontestablement unique.
Et pourtant les questions soulevées par le film n'ont rien de
léger, ce sont celles que l'on se posait déjà il y a longtemps, et
celles que l'on se posera encore longtemps.
II Un questionnement métaphysique, passé et futur.
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Si « Blade Runner » est un film culte, c'est-à-dire intemporel,
c'est sans doute parce que les interrogations qu'il soulève sont
intemporelles. Quoi de plus universel que cette exigence, déjà
inscrite sur le Temple le Delphes : « Connais-toi toi-même » et
toujours présente dans des films comme Ghost In The Shell?
Il s'agit en décrivant une nouvelle humanité, une humanité
robotisée, de s'attarder sur ce qui fait justement l'humanité, et
précisément notre humanité.
Lorsque la mémoire, le passé de chacun n'est plus fiable.
Lorsqu'on ne peut plus se faire confiance à nos souvenirs, à ce que
l'on a été, que reste-t-il pour se connaître ? Dans « Ghost In The
Shell », le Puppet Master dit : « La mémoire définit l'humanité, et
pourtant, elle ne peut être définié ». Mais que se passe-t-il quand la
mémoire n'existe plus comme moyen de définition de l'humanité ? Que se
passe-t-il quand ma subjectivité même est le fruit du cerveau d'un
autre ? On se retrouve alors très seul, comme Rachael après avoir
appris qu'elle était un réplicant. Cette sensation de solitude
kafkaïenne est très accentuée par la réalisation qui multiplie les
longs et lents travelling, comme symboles d'un enlisement, d'une
difficulté à avancer.
« Vivre dans la peur », c'est sans doute alors de cette manière
qu'on peut définir l'humanité. L'humanité se caractérise précisément
par sa finitude. Le répliquant ne devient véritablement humain que
lorsqu'il prend conscience qu'il va mourir. On retrouve ici un aspect
déjà présent dans « 2001, L'odyssée de l'espace », où HAL9000 implore
de manière très humaine Dave de ne pas le débrancher, il va même
jusqu'à dire : « I'm afraid, Dave ». Là encore, « Blade Runner »
rejoint une tradition cinématographique de science-fiction qui définit
l'humanité par l'existence d'une fin : la mort.
Certes l'humanité est tout entière obsédée par cette mort future,
mais on ne devient humain que lorsque l'on est capable d'en détourner
son regard. Il faut arriver à la dépasser, à l'image de Deckard jetant
l'origami de la licorne, ne se souciant pas de savoir quand il va
mourir, et écidant de vivre dans une ignorance très humaine du moment
de la fin. L'humanité n'est plus innée, elle est le fruit d'une
volonté et d'un combat de chacun pour exister. L'humanité acquiert par
là une dimension récessive qui lui donne par ailleurs toute sa valeur.
C'est par ses actes que l'homme devient humain. Et c'est en
sauvant Deckard que Roy devient pleinement homme. Parce qu'il est
capable d'éprouver de la pitié et de le sauver, il s'avère qu'il
devient homme. A la question « Suis-je humain ? », Scott fourni la
réponse : « seulement si tu le veux bien ».
On retrouve ici l'importance du regard. L'oeil, filmé en très
gros plan est une figure obsédante du film. C'est grâce à lui que l'on
peut déterminer qui est un répliquant. Il n'y a d'ailleurs pas besoin
de test très compliqué, on remarque bien la legère coloration rouge de
la pupille des répliquants. On pourrait dire, de manière triviale que
« les yeux sont le miroir de l'âme ». Mais bien plus que cela, de
manière métaphorique, c'est par son regard sur soi que l'on devient
humain. C'est quand le répliquant commence à se regarder en tant
qu'être humain qu'il devient effectivement humain. Le regard est ici à
la fois le sujet et l'objet du changement, c'est-à-dire que c'est par
mon regard sur moi-même que je me donne mon humanité, mais c'est
aussi par le regard que j'ai (pupille rouge ou non) que je peux tester
mon humanité.
La subjectivité atteint dans ce film son paroxysme, puisque non
seulement les personnages sont profondément seuls et artificiels, mais
en plus le seul moyen d'accéder à une humanité passe par soi.
L'histoire d'amour entre les deux personnages symbolise bien cette
solitude puisqu'ils ne peuvent être ensemble que lorsqu'ils
appartiennent à la même « espèce ». Ce n'est que soit après le rêve de
la licorne (donc la révélation en partie du caractère artificiel de
Deckard), c'est-à-dire quand ils sont tout les deux répliquants ; soit
à la fin, lorsqu'ils sont enfin humain, et qu'ils ont dépassé leur
mort qu'ils peuvent être ensemble.
Mais cette utilisation, presque jusqu'à saturation du motif de
l'oeil ressortit probablement aussi à un discours sur le cinéma
lui-même.
III Métapoiesis moderne.
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Ce test du regard qui permet aux personnages d'exister ou non
(s'ils échouent, ils sont « retired », littéralement « mis à la
retraite »), joue sans doute le rôle d'un mise en abîme du cinéma. Car
en effet, qu'est qu'un réalisateur sinon celui qui fait exister un
personnage en portant un regard sur lui ? Au cinéma, l'existence se
confond avec le regard, regard du réalisateur comme regard du
spectateur.
S'il existe une issue pour les personnages, c'est donc à la fois
au regard d'eux-mêmes et aux regard des autres. Ce n'est qu'ainsi
qu'ils échappent à leur solitude constitutive. Il s'agit d'exister en
tant que personnage. Il s'agit de se montrer comme humain, parce que
c'est aussi quand l'autre nous regarde comme humain que l'on peut se
considérer soi-même comme humain.
Le trajet que fait parcourir le réalisateur à notre regard sur
Deckard est sur ce point symbolique. Il sème le doute (avec la
licorne, avec les pupilles rouges), il ne *dit* rien. Tout est
suggéré, mais on n'a pas vraiment d'éléments « objectifs ». Il faut
alors regarder comment le personnage agit. La question n'est plus :
« Deckard est-il un répliquant ? » mais « Deckard agit-il comme un
homme ? ». C'est ce trajet qui nous force à reconnaître d'autres
critère que le naturel à l'humanité.
C'est ce trajet qu'il nous faut faire chaque jour vis-à-vis de
nous-mêmes et vis-à-vis des autres.
On voit donc que « Blade Runner » se caractérise par une
oscillation entre passé et futur dans son atmosphère, une radicale
intemporalité dans les questions qu'il aborde et une incontestable
modernité par rapport à l'idée de cinéma. Ce sont sans doute ces trois
principaux aspects qui rendent le film culte, c'est-à-dire très proche
de nous. Si « Blade Runner » est un chef-d'oeuvre, c'est bien parce
qu'il s'adresse à l'humain en nous.
Merci à ceux qui ont lu jusqu'au bout. Que les lumièreux ne se
réjouissent pas trop vite, je termine de htmliser cet article pour
leur envoyer. Vous ne vous en sortirez pas comme ça.
J'ajouterais même « niark ! niark ! » si je ne me retenais pas.
--
Nicolas
"La meilleure ambiance que je puisse imaginer, c'est celle du cinéma,
parce qu'il y a trois dimensions physiquement et deux dimensions
mentalement" Andy Warhol
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