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[CRITIQUE] Pecker de John Waters


  • Subject: [CRITIQUE] Pecker de John Waters
  • From: "Alexandre Tylski" <cci@wanadoo.fr>
  • Date: 20 Jun 1999 08:20:48 GMT
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

PECKER de John Waters
De l'honnêteté dans l'artifice
[SPOILERS]

Si la première lexi lancée dès le générique d'ouverture de Pecker
est "I" ("je"), cela ne relève nullement du hasard. Le dernier film de
John Waters n'est pas qu'une mascarade cinématographique, il
se revendique d'entrée comme une authentique confession : il
"est" tout ce que son auteur hait et aime, à la fois au cinéma et
dans la vie. On y retrouve son goût très sûr pour le mauvais goût,
les couleurs criardes et les chansons ringardes, son point de vue
iconoclaste de Baltimore et de ses gens, sa tendre affection pour
la jeunesse, son amour de la liberté, toutes les libertés.

Pecker est donc une oeuvre hautement personnelle. John Waters,
toutefois, se défend formellement, dans ses entretiens avec la presse,
d'avoir fait de ce film une autobiographie (le film raconte la starification
d'un jeune photographe et les désagréments que cela cause à lui et
son entourage). Pourtant, à la vision du film, on ne cesse de penser
que Waters nous livre un portrait vrai (et pittoresque, paradoxalement)
de sa ville natale où il a fait les quatre-cent coups, les anecdotes de sa
jeunesse mouvementée (toujours "en mouvement"), et peut-être aussi
les secrets de sa réussite artistique peu commune.

Cette réussite artistique de ce jeune désaxé de Baltimore vient sans
nul doute de sa sincérité. Mais cette sincérité ne serait si flagrante
et délicieuse sans le besoin de Waters à aborder le mensonge. N'a-t-il
pas affirmé récemment que le cinéma n'est pas ce que Godard appelait
"24 fois la vérité par seconde" (en allusion à la "vérité photographique"),
mais que le septième art serait plutôt "24 fois le mensonge par seconde"?
Dans Pecker, toutes les formes de simulacre, qu'elles appartiennent au
domaine du visuel ou du visible, du son ou de l'audible, sont représentées
et, toutes, en viennent à être démasquées, détruites.

Ainsi, le titrage employé dans le générique de début est très parlant;
les noms des acteurs et des techniciens ne sont pas fixes, les lettres
tremblent nerveusement, à l'image d'une mauvaise projection de film
super 8 (il y a là une douce saveur d'amateurisme et d'artisanat - le
coeur de cette histoire) ou évoquant surtout le défilement de tout film
dont la matière première est le mouvement. Pecker dès le départ se
dévoile donc, corps et âme, en tant que film (en tant que mensonge)
et "se donne à voir" (idée cruciale du film) comme l'outil du défilement
en opposition avec la fixité de la photographie.

Waters utilise par ailleurs un très grand nombre de plans fixes dans ce
générique (mais tout le long du film aussi), tel un portraitiste, ou tel son
héros dont il emprunte le regard, l'oeil toujours collé derrière un objectif
à la fois réducteur (il cadre donc délimite, hiérarchise, sépare et
travesti) et libérateur (il se laisse aller à son instinct, à sa
spontanéité - ce que le cinéma ne permet pas aussi facilement).
Pecker parle donc de la co-existence, et de l'affrontement, de deux
formes d'art distinctes. Une d'elles peut se passer de contexte : par
exemple, la photographie d'un très gros plan de pubis qu'on ne peut
pas identifier seule. L'autre forme d'art, en revanche, nécessite un
contexte, des images et un montage. Waters met à nu les limites de
ces deux arts singuliers.

De la même manière qu'il traite de cette opposition, Waters montre le
choc entre des mondes différents (celui de Baltimore et de New-York)
et des individus contraires (la grand-mère pieuse et la fille marginale).
Comme semble le conclure et l'annoncer la fin de ce générique, tous ces
univers finiront par s'emboîter : on lit " un film écrit et réalisé par John
Waters " avec à l'écran deux rats, en gros plan, qui copulent dans le
même rythme que le tremblement du titrage. Cet acte de reproduction
fait écho à la scène vers la fin du film où le héros (Edward Furlong,
superbe de naturel), fait l'amour avec sa fiancée (Christina Ricci,
magnifique d'artificialité). John Waters, avec ce plan culminant de
générique, compare avec une certaine poésie le défilement tremblottant
d'une projection de film à l'acte charnel (quel qu'il soit). L'art fusionne
avec la vie.

"La vie imite l'art" affirmait un des protagonistes de la fameuse pièce
de Oscar Wilde, The Importance of Being Earnest, dans laquelle les
personnages passent leur temps et leur effort à inventer des vérités
et à se mettre en scène. L'Homme, c'est son image et la vérité se
dégage des masques. Dans Pecker, tout le monde se met aussi en
scène en posant devant l'appareil photo, comme le père de Pecker,
gérant d'un bar, qui prend un air déprimé devant sa caisse vide ou
comme une grosse femme qui simule, pour la photo, une grimace
menaçante alors qu'elle lit un recueil intitulé "Fat and Furious".

Tous (et tout) se donnent à voir dans ce film, tous sont plus ou moins
des artistes (le casting du film est en ce sens fabuleux car les corps
et les visages sont toujours particulièrement attachants), à la fois
acteurs et aussi metteurs-en-scène (la grand-mère est ventriloque,
la mère styliste, la fille animatrice, etc). John Waters nous avoue
ainsi sans masque qu'"il voit de l'art partout" (c'est ce que reproche
la fiancée de Pecker à ce dernier), que "tout est art" (d'où la surcharge
presque baroque dans les décors où n'importe quel objet kitsh devient
beau), ou que tout peut l'être à partir du moment où il y a regard et
échange de regards : une ouverture sur les autres et sur les mondes.

John Waters, en clamant que tout est continuellement artifice, traite
d'une certaine idée de la boulimie artistique. Elle est bien présente
chez Pecker (sa soeur est quant à elle boulimique de sucreries) qui
ne cesse de tout photographier avec enthousiasme et honnêteté. Il ne
semble jamais vouloir être à la recherche d'une image en particulier
(on ne connaît pas ses opinions ou ses intentions artistiques). C'est
probablement l'acte en lui-même qui l'interpelle, il n'a pas de psychose
particulière (contrairement au Peeping-Tom de Michael Powell). Pecker,
lui, trouve les artifices humains grâce à son naturel et sa simplicité.
C'est peut-être le fond de l'histoire. Il photographie, pour nul autre
motif que le plaisir, un homme qui se fait subtiliser son postiche.

C'est bel et bien le plaisir que John Waters remet au goût du jour
avec Pecker, un film qui réjouit tout simplement le spectateur. Et
ce plaisir de créer très communicatif de Waters (qui est aussi celui
de son héros) part d'une honnêté fondamentale, voire d'une bonté.
Ce naturel enthousiaste qu'est Waters est aussi un des derniers
vrais cinéastes américains à porter un regard original sur les gens
sans sombrer dans un cynisme facile ou fataliste. Pecker est, par
dessus tout, une oeuvre qui rassemble drôlerie et profondeur. Ca
faisait longtemps qu'on attendait ça.

Alexandre Tylski
cci@wanadoo.fr

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