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[CRITIQUE] Gummo


  • Subject: [CRITIQUE] Gummo
  • From: Romain <buthigie@esigetel.fr>
  • Date: 8 Jun 1999 07:46:49 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: EPITA
  • References: <375BF58C.BE719D40@esigetel.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:47

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Xenia, Ohio. Pendant les années 70, une tornade a ravagé cette ville. Il
n'en reste rien, si ce n'est des gens qui s'y traîne s'en rien à y faire
ni à en espèrer. Des gens qui sont là. 

Il n'y a pour ainsi dire pas d'histoire dans Gummo. Deux adolescents,
Solomon - 12ans - et Tummler - 16 ans - y habitent. Ville dévasté, Xenia
porte en elle les stigmates de la tornade. Pour passer le temps dans
cette ville morte, Solomon et Tummlet tuent des chats qu'ils revendent à
l'épicerie du coin qui fournit le restaurant chinois. 1 dollar la livre.
Et avec l'argent gagné, ils achètent de la colle. Voilà l'histoire.

Scénariste de Kids à l'age de 19 ans, Harmony Korine réalise son premier
film. Kids racontait des histoires d'adolescents comme Solomon et
Tummler. New Yorkais, cette fois-ci.

Mais Gummo ne s'arrête pas là. C'est une succession de portraits froids
et détachés comme des vignettes. Darby, un autre adolescent s'empare du
marché de la tuerie de chats en leur donnant à manger de la nourriture
mélangée à de petits bouts de verres, en même temps qu'il garde chez lui
sa grand-mère endormi à jamais dans un poumon artificiel. Une albinos
raconte sa vie. Une trisomique se rase les sourcils. Deux jeunes redneck
se filent des mandales viriles jusqu'à se tabasser. Et derrière la fine
voix de Solomon et la voix rocailleuse en train de muée de Tummlet
racontent : "This two boys : they killed their parents... They said
they're were Jehoav witnesses..."

Poésie de détresse, ce film dérange. Il mélange bande vidéo et péliculle
cinéma, cadrage fixe et caméra à l'épaule. Toutes les histoires
racontées semblent plus atroces les unes que les autres. Tout paraît
sale à l'instar de l'eau du bain de Solomon boueuse.

Et puis, il y a ce personnage qui ne raconte rien, qui n'a pas
d'histoire : Bunny Boy, le skateur fou qui passe ses journées à
descendre des avenues vides de la ville sur son skateboard.

En petites touches, on finit par découvrir cette ville ratée des
Etats-Unis, leurs habitants, leur vie. Harmony Korine filme des gens que
personne ne veut connaître faisant des choses que peu de gens
imagineraient.

Korine : "C'est bien plus qu'un documentaire - du moins, ça ressemble
bien plus qu'à un documentaire. Kids était écrit à 95% et Gummo aussi
est écrit jusqu'à un certains point, mais ce qui choque c'est que les
scènes sont montrés à des endroits complètement déconvenues - du moins,
pour moi. Je fais tout pour que ça ait l'air réel et l'approche
ressemble à la réalité, mais il y a un peu d'arnaque au montage, et
c'est ce qui exaspère et énerve certaines personnes parce que ça défit
le sens de leur logique. Je voulais créer un nouveau genre de film. On
est supposé le sentir et pas l'analyser. Ce n'est pas qu'analyser soit
mauvais, mais je préfererais que les gens ressentent ce film dans leurs
intestins".

Un nouveau genre de film ? Mieux vaut se faire son avis tout seul. Il
chamboule les règles de la narration, il mélange les effets sonores,
visuels. Bref, c'est très étrange.

Le film divise les gens. Les critiques conservateurs américains ne l'ont
que très moyennement apprécié (Récompense du film dont on s'enfuit le
plus vite en 1998). D'autres, et notamment de grands cinéastes l'ont
adulé comme Gus Van Stant (My own private Idaho, Drugstore Cowboy, ou
plus récemment, et en moins bien Good Will Hunting), ou Werner Herzog
(Cobra Verde, Nosferatu). Le film est d'ailleurs produit par Gus Van
Stant, de même que Kids l'était (réalisé par Larry Clarck, grand
photographe américain). Et c'est vrai que la structure narative
inexistante du film donne une impression de flou. Le spectateur se sent
déconcerté et impuissant.

Il n'y a pas de tabous sur les images et encore moins sur les thèmes :
le racisme, les gays, l'usage de la drogue, le nihilisme social, la
cruauté, l'opportunisme sexuel. Et la seule goutte d'espoir que l'on
peut trouver dans cette amérique moyenne désertique est de Solomon : "La
vie est belle. Réellement, elle l'est, pleine de beauté et d'illusion.
La vie est super. Sans elle, nous serions mort".

Romain
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