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[CRITIQUE] Le temps retrouve, de Raul Ruiz


  • Subject: [CRITIQUE] Le temps retrouve, de Raul Ruiz
  • From: Thierry Rubis <thb@Yours.com>
  • Date: 28 May 1999 05:37:39 GMT
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Désormais, il y a deux "Temps Retrouvé". L'un est un roman de Marcel
Proust, septième et dernière partie de "La Recherche du Temps
Perdu". L'autre est un film de Raul Ruiz. Et pour en parler, je mets
[CRITIQUE], parce que Kronos il dit que je suis trop modeste quand je
mets juste [AVIS].

D'abord, il faut signaler c'est un film difficile, et j'ignore si on
peut le suivre, donc l'apprécier, si on n'a pas lu Proust. Il est bon
de savoir déjà qui sont Gilberte, Charlus et le clan Verdurin. Mais
n'hésitez pas à m'engueuler si vous avez aimé le film sans avoir lu le
roman...

Le plaisir que l'on prend à voir le film vient de tout le travail de
mise en scène qui parvient à insérer l'univers de Ruiz dans celui de
Proust, à moins que ce ne soit l'inverse. Mais il vient d'abord, de la
manière la plus immédiate, de la reconnaissance des personnages et des
épisodes : Odette, madame Verdurin, Charlus et l'hôtel de Jupien, et
ainsi de suite. Seul Swann est absent. Ca casse bien sûr un peu
l'image qu'on s'était faite d'eux : lorsqu'on on lit un livre aussi
long et aussi précis dans la peinture des caractères, on finit par
avoir une grande familiarité avec les personnages.

Cette reconnaissance se fait en deux temps. C'est d'abord une série de
photographies, qui fixent les visages des acteurs : oui, Saint-Loup
c'est Pascal Greggory, Charlus c'est John Malkovitch... Puis on passe
dans le salon des Verdurin, où s'ouvre une longue parenthèse
constituée par une succession de scènes complètement affranchies des
contraintes de temps et de lieu. Cette parenthèse est stupéfiante,
aussi bien dans les inventions visuelles que dans la narration. Un
épisode de l'enfance de Marcel se mélange avec le récit qu'il fait de
cet épisode à l'âge adulte dans une séquence où on se demande si c'est
l'adulte qui se rappelle son enfance, ou l'enfant qui imagine son
futur. D'autres épisodes, courts, installent les personnages dans leur
décor. Les transitions tiennent plutôt de l'association d'idées à la
Ruiz, ou du délire (après tout, il s'agit de l'écrivain, mourant, qui
se remémore son oeuvre), que de la construction extrêmement réfléchie
et rationnelle qui caractérise le roman.

On revient ensuite au salon Verdurin, et à un mode de narration plus
traditionnel. Dès lors, le film est une adaptation assez fidèle du
roman. La plupart des épisodes du "Temps retrouvé" de Proust sont
présents dans le film, de manière plus ou moins développée. Quelques
autres épisodes de "La Recherche" sont aussi insérés dans l'histoire,
et même des passages pris en dehors de la version "canonique".

Mais le surréalisme du début laisse des traces. Tout au long du film,
plusieurs niveaux de réalité seront mélangés, au sein de chaque scène,
de chaque plan. Ainsi, deux sortes d'éléments se retrouvent
constamment dans le décor, souvent discrètement, parfois de manière
plus ostensible. D'une part les roses, associées à la maladie et à la
mort ; d'autre part les statues, en particulier une certaine
Vénus. Celle-ci n'a pas vraiment de signification ; c'est quelque
chose de permanent, une présence qui traverse les lieux et les
époques. Lors d'une scène saisissante avec Albertine, ces statues sont
indirectement comparées avec la petite phrase de Vinteuil, qui se
répète elle aussi d'un morceau à l'autre. Cette petite phrase n'a pas
non plus de signification par elle-même : elle prend pour chacun (pour
Swann, pour Marcel) une signification très personnelle, liée aux
circonstances dans lesquelles il l'a écoutée (pour Swann, elle est
ainsi associée à Odette).

Le personnage de Proust, lui, a plus de réalité que ces signes. C'est
une sorte de témoin, assez distant, parfois ironique, toujours
compréhensif, très bien incarné par Marcello Mazzarella et ses
moustaches qui lui donnent l'air de sourire tout le temps. Il est
partout, souvent les gens ne l'aperçoivent pas dans le coin de la
pièce. Le choix d'un acteur non connu le sépare un peu plus des autres
personnages, tous incarnés par des vedettes ou des semi-vedettes. Sa
position est intermédiaire entre celle des personnages qui participent
à l'action, celle du spectateur omniscient qui y assiste passivement,
et celle de l'écrivain qui met tout en scène. La scène où Charlus se
fait flageller me rappelle un tableau de Max Ernst dans lequel la
Vierge frappe Jésus devant trois témoins : lorsqu'il regarde Charlus à
travers un oeil-de-boeuf, Marcel est dans la même position, en
hauteur, où il semble à la fois présent, parce que le spectateur le
voit, et absent, parce que Charlus, contre toute vraisemblance, ne
l'aperçoit pas.

Ruiz a peut-être été tenté de faire de lui un réalisateur de cinéma :
on voit Marcel, enfant, jouer avec une lampe magique, puis, plus tard,
mettre l'oeil dans un viseur de caméra. Puisque le roman raconte
l'histoire d'un homme qui prend finalement la décision d'écrire un
roman qui est sans doute celui qu'on a entre les mains, le film
pourrait bien être l'histoire d'un homme qui va se mettre à filmer le
monde qui l'entoure, pour en faire le film que l'on est en train de
regarder.

Les autres personnages sont plus traditionnels, mais, toujours, un
certain fantastique remet en cause les images. Lorsque Marcel finit
par comprendre que la vieille dame qui lui dit bonjour n'est autre que
Gilberte qu'il n'a pas vu depuis des années, celle-ci redevient
subitement jeune. Les visages changent selon la manière dont le
narrateur les considère. Ou bien, dans la scène du concert chez les
Verdurin, ils glissent sur des travellings latéraux pour accompagner
sa méditation.

Il faut aussi parler des acteurs, dans l'ensemble remarquables. En
vrac, Vincent Pérez est très beau et très salaud en Morel,
Marie-France Pisier juste assez mondaine et juste assez vulgaire pour
faire Mme Verdurin, Pascal Greggory aussi fin, élégant et ambigu que
Saint-Loup dans le roman, et Arielle Dombasle a ce mélange de sérieux
et de ridicule qui n'appartient qu'à elle... J'ai plus de mal à croire
à Catherine Deneuve, qui a trop de classe pour faire la "cocotte" (la
pute, quoi), d'autant plus que le film insiste sur les aspects
ridicules d'Odette.

"Le Temps Retrouvé" a eu un budget assez important pour un film
français : 60 millions de francs. Si vous trouvez que c'est beaucoup,
dites-vous que cela ne représente même pas les recettes de "The
Phantom Menace" pendant une journée...

-- 
Thierry


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