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[Date Prev][Date Next][Date Index] [THEORIE] Philosophie de la Critique (1)
Tous (ou presque), ici, essayons d'échanger des avis critiques sur les films que nous voyons. Cela signifie que nous tentons de dégager des films en question des qualités et des défauts que nous tenons pour réellement présents dans ces films, et qu'ils fondent légitimement les jugements de valeur que nous formulons à leur sujet. Mais voilà, les choses ne sont pas simples, et il est souvent difficile de faire partager notre avis par les autres. En fait, nous nous trouvons pris en tenaille entre deux faits bien réels: d'une part, nos jugements ne sont pas toujours partagés; en fait, nous admettons généralement qu'ils sont subjectifs, qui ne reflètent que nos préférences personnelles. D'autre part, nous sommes acculés à justifier nos jugements objectivement, c'est-à-dire à les fonder sur des propriétés objectives des oeuvres, donc donner un jugement objectif. En d'autres termes, on se trouve devant une contradiction: un jugement objectif est impossible mais nécessaire. Et puis, très curieusement, nous éprouvons souvent un besoin irrésistible de partager nos jugements avec autrui, comme s'ils ne pouvaient avoir de sens que lorsqu'ils sont communiquer (et c'est, on le verra, effectivement le cas). Or, une telle communication est hautement problématique. Dans ce flou, il est souvent très difficile de faire la part des choses, de prétendre à la légitimité d'un jugement tout subjectif. C'est pourquoi je proposerai dans une série d'articles (4 ou 5) d'éclairer la question, en me basant sur diverses théories contemporaines qui sont apparues en France ces dernières années. Il s'agit de celles de Gérard Genette, Jean-Marie Schaeffer et Rainer Rochlitz. A travers les débats auxquels ils se livrent, on voit très clairement énoncées les problématiques évoquées et la tentative d'apporter des solutions. S'il est impossible d'apporter un concept objectif d'un jugement (ou même un concept d'une bonne oeuvre), on verra néanmoins ce que c'est exactement qu'un jugement subjectif, et où peut se trouver cette hypothétique objectivité. Ces textes portent sur l'art en général, et non seulement sur le cinéma. Mais ils sont évidemment parfaitement valables pour celui-ci. Pour cette première partie, et avant d'aborder Genette, je propose de retourner aux racines, vers la théorie esthétique la plus importante de l'ère moderne, celle de Kant. On verra ainsi clairement comment les trois philosophes contemporains en prolongent les intuitions. 1.Universalité et nécessité chez Kant Kant analyse, dans la Critique de la Faculté de Juger, le jugement esthétique en quatre moments. Le premier moments retient deux traits essentiels. Le premier est la subjectivité du jugement de goût : "le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance; par conséquent il n'est pas logique, mais esthétique; esthétique signifie: ce dont le principe déterminant ne peut être que subjectif." (CFJ §1) Ce trait est déterminant pour l'appréciation esthétique, qui fait partie de la relation esthétique. Le deuxième trait est le désintéressement : "la satisfaction qui détermine le jugement de goût est désintéressée. (...) Lorsque (...) la question est de savoir si une chose est belle, on ne désire pas savoir si nous-mêmes, ou toute autre personne portons ou même pourrions porter un intérêt à l'existence de la chose, mais comment nous la jugeons en la considérant simplement (qu'il s'agisse d'intuition ou de réflexion)." (CFJ §2). Que la satisfaction soit désintéressée, cela veut dire que je prends son objet pour lui-même seul, que peut m'importe l'existence même de son objet : je puis bien éprouver une satisfaction esthétique face à des objets purement fictionnels, voire, en référence aux nouvelles technologies, virtuels. Mais par son désintéressement, la satisfaction esthétique se distingue aussi des satisfactions liées d'une part à l'agréable, d'autre part au bien. Le jugement d'agrément est intéressé en ce qu'il dépend du désir de l'objet, dont la satisfaction est accordée par la sensation : "que mon jugement, sur un objet que je déclare agréable, exprime un intérêt pour celui-ci, cela est clair par le simple fait qu'il suscite par la sensation un désir pour les objets semblables. Par conséquent la satisfaction ne suppose pas seulement le simple jugement sur l'objet, mais encore la relation de l'existence de cet objet à mon état, dans la mesure où je suis affecté par un tel objet." (CFJ §3) Remarquons que le jugement d'agrément et le jugement esthétique ont en commun le fait qu'ils sont tous deux subjectifs. Le jugement porté sur le bien est intéressé en ce qu'il se rapporte à un concept du bien. Ce bien (ou bon) prend deux formes : le bon-à-quelque-chose, dans lequel un intérêt est lié à l'utilité de l'objet du jugement, à sa capacité à remplir une fin ; et le bon-en-soi, qui plaît par lui-même, mais relativement à une fin déterminée par un concept du bien. (CFJ §4) Ainsi désintéressé, le jugement esthétique est purement contemplatif, ne porte que sur l'aspect de l'objet, indépendamment de tout intérêt qui pourrait lui être lié : "le jugement de goût est seulement contemplatif ; c'est un jugement qui, indifférent à l'existence de l'objet, ne fait que lier sa nature avec le sentiment de plaisir et de peine." (CFJ §5) Il ne porte que sur une "pure et simple représentation". Le terme Beschaffenheit, traduit ici par « nature », peut aussi être traduit par « conformation », ou encore manière d'être, de se présenter. On doit aussi distinguer le jugement esthétique d'un autre type de jugement, non plus, cette fois, sur la base de l'intérêt lié à la satisfaction, mais sur la base de la subjectivité ou de l'objectivité du jugement. Un autre type de jugement désintéressé est relatif à la faculté de connaître. Mais quoiqu'il partage le désintéressement du jugement esthétique, il est objectif : il porte sur la subsomption de la représentation l'objet sous un concept par les voies de l'entendement et de l'imagination. Cette opération est objective car le concept s'impose au sujet (une règle mathématique, par exemple). Pour Kant, le beau est donc l'objet d'une satisfaction désintéressée. C'est là l'une des caractéristiques dégagées des quatre moments de l'analytique du beau. Deux autres caractéristiques nous intéressent particulièrement ici. La première est la prétention à l'universalité. Elle est énoncée de la manière la plus explicite dans le §6 de la CFJ. Je le cite presque in extenso. "Le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d'une satisfaction universelle. (...) Car qui a conscience que la satisfaction produite par un objet est exempte d'intérêt, ne peut faire autrement qu'estimer que cet objet doit contenir un principe de satisfaction pour tous. En effet, puisque la satisfaction ne se fonde pas sur quelque inclination du sujet (ou quelque autre intérêt réfléchi), mais qu'au contraire celui qui juge se sent entièrement libre par rapport à la satisfaction qu'il prend à l'objet, il ne peut dégager comme principe de la satisfaction aucune condition d'ordre personnel, dont il serait seul à dépendre comme sujet. Il doit donc considérer que la satisfaction est fondée sur quelque chose qu'il peut aussi supposer en tout autre. Et par conséquent, il doit croire qu'il a raison d'attribuer à chacun une satisfaction semblable. Il parlera donc du beau, comme si la beauté était une structure de l'objet et comme si le jugement était logique (et constituait une connaissance de celui-ci par des concepts de l'objet), alors que le jugement n'est qu'esthétique et ne contient qu'un rapport de la représentation de l'objet au sujet; c'est que le jugement esthétique ressemble toutefois en ceci au jugement logique qu'on peut le supposer valable pour chacun. (...) Il s'ensuit que la prétention de posséder une valeur pour tous doit être liée au jugement de goût et à la conscience d'être dégagé de tout intérêt, sans que cette prétention dépende d'une universalité fondée objectivement; en d'autres termes, la prétention à une universalité subjective doit être liée au jugement de goût." Ainsi, en formulant un jugement de goût, le sujet suppose en droit que chacun partagera ce jugement. Pourtant, le jugement n'en est pas moins subjectif. Mais par son universalité, il pourrait être confondu avec le jugement de connaissance. Kant précise donc que, contrairement à ce dernier, aucun concept ne peut venir justifier le jugement de goût. Il n'existe aucune règle à laquelle on puisse se référer pour justifier la vérité d'un jugement de goût comme il en existe en ce qui concerne la connaissance. Le jugement de goût est donc lié à l'expérience de la société. Paul Guyer (1997) montre que Kant, dans ses premier textes, ne pouvait concevoir de plaisir esthétique dans une situation d'isolation sociale. Il semble raisonnable de penser que le jugement de goût, dans la mesure où il concerne la manière dont un objet plaît aux autres, ne peut se produire qu'en société. "Le goût, en temps que capacité à juger la validité intersubjective du plaisir, peut de toute évidence exiger un véritable calcul sur la manière dont un objet va affecter les autres, et si un tel calcul peut être fait uniquement en référence à des lois connues empiriquement à propos de soi-même et des autres, alors le jugement de goût peut exiger une véritable expérience de la société." (Guyer, 1997: 20) Mais Kant dit aussi que dans le cas du goût, le plaisir lui-même surgit en accord avec des lois empiriques. Ce n'est donc pas seulement le jugement qui suppose une universalité, mais le plaisir lui-même. "Ni un objet du goût, ni l'état mental qu'il occasionne, (...) n'est la cause directe de notre plaisir dans le beau. C'est seulement la généralité de l'état mental, l'accord entre soi-même et les autres, que l'occurrence de l'état représente, qui est maintenant supposé être le fondement de la réaction esthétique [æsthetic response]. Selon un autre passage, le beau est «ce qui plaît parce qu'il plaît aussi aux autres.»" (id.) L'universalité subjective n'aurait donc pas seulement un rôle de critère pour l'énoncé d'un jugement; il serait à la base même, non seulement du jugement, mais aussi du plaisir esthétique proprement dit. Dans un état d'isolement, il ne peut y avoir aucun plaisir esthétique. "Ce n'est pas un état mental en soi mais la validité générale qui cause le plaisir; et c'est de cette thèse que Kant dérive la conclusion frappante que dans des circonstances dans lesquelles aucune connaissance de validité intersubjective n'est possible, il ne peut y avoir non seulement aucun jugement de goût, mais aussi aucun plaisir dans le beau." (Guyer, 1997: 21) Dans la Critique de la faculté de juger, Kant introduit une distinction entre plaisir et jugement esthétique qui lui permet de revenir sur ces conclusions curieuses. On peut en effet difficilement accepter qu'on ne puisse éprouver de plaisir en dehors de l'expérience sociale. Seul, je puis parfaitement éprouver du plaisir, autant un plaisir des sens qu'un plaisir esthétique. Je n'ai besoin de la reconnaissance de personne pour dire: «cela me plaît». En revanche, si je formule un jugement, «cela est beau», je me réfère implicitement aux autres, dont je suppose qu'ils partageront mon avis, puisque je le suppose universellement valable. Je ne peux énoncer un jugement si en même temps je reconnais qu'il ne peut être reconnu par tout un chacun, qu'il n'est valable que pour moi-même. Ce n'est alors pas un jugement, mais l'aveu d'une simple préférence personnelle. Dans ce cas, je ne déclare rien concernant l'objet lui-même, je ne le juge pas, ne l'évalue pas. Je ne fais que dire qu'il me plaît. Mais parler du beau suppose nécessairement l'universalité. Comme l'écrit Kant: "cette prétention à l'universalité appartient si essentiellement à un jugement, par lequel nous affirmons que quelque chose est beau, que si l'on ne pensait pas à celle-ci, il ne viendrait à personne à l'idée d'user ce terme; on mettrait donc au compte de l'agréable tout ce qui plaît sans concept." (CFJ, §8) Le jugement esthétique se distingue du jugement sur l'agréable en ce que lorsque j'énonce un jugement de la forme: «cela m'est agréable», je ne parle qu'en mon nom propre, et ne m'attend aucunement à ce qu'un autre partage nécessairement mon avis. Kant relève donc deux types de goûts, l'un, purement individuel, l'autre, prétendant à l'universalité. Le jugement de goût (universel) n'en est pour autant pas moins subjectif. Il n'est pas logique, car de l'universalit subjective je ne peux tirer aucune règle. Le prédicat de beauté n'est pas lié au concept de l'objet (auquel cas la beauté en serait une propriété), mais à tous les sujets qui jugent, dont on suppose l'accord. Le jugement est universel, mais sans concept. Ce n'est pas parce que je juge un objet beau qu'on peut déduire une loi selon laquelle l'objet est beau (objectivement). Par contre, si, pour suivre toujours Kant, à partir de l'observation empirique d'une convergence de jugements, j'énonce la loi selon laquelle «toutes les roses sont belles», je ne fais pas un jugement esthétique, mais un jugement logique. Donc, "dès que l'on porte un jugement sur des objets uniquement d'après des concepts, toute représentation de beauté disparaît. On ne peut donc indiquer la règle d'après laquelle quelqu'un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d'une chose." (CFJ, §8) Le jugement de goût ne postule donc rien d'autre que son universalité subjective, "la possibilit d'un jugement esthétique qui puisse être considéré comme valable en même temps pour tous." (CFJ, §8) On ne postule pas l'adhésion de chacun, ce que seul un jugement logique peut faire (lorsque je dis que la terre est ronde, j'énonce une règle qui s'impose à tous), mais j'attribue seulement cette adhésion (lorsque je dis que cette oeuvre est belle, je suppose que chacun est d'accord). "Dans l'acte esthétique, écrit Philonenko, l'homme affirmant l'universalité de son sentiment dépasse son 'moi' et rejoint 'autrui'. D'où la maxime de la faculté de juger: 'penser en se mettant à la place de tout autre'." (Philonenko in Kant, 1993: 13) Par ailleurs, il y a une propriété du jugement de goût qu'évoque Kant, sur laquelle il ne s'étend pas, mais qui me semble très importante, et que d'autres, comme Santayana, puis Genette, vont développer. Dans le §6 cité plus haut, Kant écrit: "il parlera donc du beau, comme si la beaut tait une structure de l'objet et comme si le jugement était logique". Un paragraphe plus loin, il crit: il "parle alors de la beauté comme si elle était une propriété des choses." C'est là une caractéristique importante, sur laquelle je reviendrai bientôt, du jugement esthétique. Quand bien même il est subjectif, le sujet qui l'énonce le fait comme s'il le déduisait de propriétés de l'objet. La seconde caractéristique du jugement de goût que je voudrais évoquer dans ce chapitre est la nécessité (1). Le jugement de goût prétend non seulement à l'universalité, mais il est aussi nécessaire, c'est-à-dire soumis à une obligation: "le beau possède une relation nécessaire à la satisfaction." (CFJ, §18) Mais il s'agit d'une nécessité d'un genre particulier. D'abord, ce n'est pas une nécessité théorique, qualifiant un principe a priori: je ne peux supposer l'accord en goût a priori; ce n'est qu'à travers un concept que cela serait possible. Ce n'est pas non plus une nécessit pratique (=morale): le jugement de goût ne prescrit pas une manière d'agir selon "les concepts d'une pure volonté rationnelle". C'est une nécessité exemplaire: "c'est la nécessité de l'adhésion de tous à un jugement, considéré comme un exemple d'une règle universelle que l'on ne peut noncer." (CFJ, §18) Cette nécessité, puisqu'elle n'est pas théorique, n'est pas non plus apodictique, puisqu'on ne peut la déduire de concepts. Elle ne peut pas plus être conclue de l'expérience: même si un jugement de goût rencontre une convergence large (ce qui est plus courant que Kant ne l'admet (2)), cette convergence n'est pas une raison suffisante pour fonder la nécessité. Ce n'est pas parce que tous les corbeaux que j'ai vus sont noirs que les corbeaux sont nécessairement noirs. De même, si tout le monde trouve belle la Sonate au clair de Lune de Beethoven, ce n'est pas là la raison pour laquelle on peut dire que ce jugement est nécessaire. Cette nécessité, exemplaire, mais aussi subjective (puisqu'il s'agit de jugement de goût), est donc conditionnée. Alors que tout le monde doit admettre que la Terre est ronde, puisque ce jugement se fonde sur un concept, "celui qui déclare une chose belle estime que chacun devrait donner son assentiment à l'objet considéré et aussi le déclarer comme beau." (CFJ, §19) Si la nécessité du jugement de goût est subjective, exemplaire et conditionnée, à quelle condition, précisément, répond-elle, sur quoi se base-t-elle? Pour Kant, il s'agit du «sens commun». Les jugements de goûts "doivent donc posséder un principe subjectif, qui détermine seulement par sentiment et non par concept, bien que d'une manière universellement valable, ce qui plaît ou déplaît. Un tel principe ne pourrait être considéré que comme un sens commun, qui serait essentiellement distinct de l'entendement commun." (CFJ, §20) Donc, pour Kant, cette nécessit "découle de la validité universelle du beau, et dépend de la présupposition qu'il y a un «sens commun», ou condition subjective partagée de la connaissance, à la base de la finalité formelle." (Guyer, 1997: 113) Le jugement de goût ne dépend d'aucun concept, mais nous ne permettons pourtant pas à d'autres d'avoir une opinion différente de la nôtre (CFJ, §22). Cette assertion peut paraître quelque peu excessive, mais on peut la lire ainsi: quoique je puisse bien avoir assez de respect pour les opinions d'autrui, du fait que je considère mon jugement comme universellement valable et nécessaire, je le considère aussi comme le seul juste, puisque je considère mon jugement comme accordé à une norme universelle. Je ne puis pas aimer et ne pas aimer en même temps un objet, sous prétexte qu'un autre a un avis contraire au mien. Mon avis est bien le mien, et si un autre ne le partage pas, je considère qu'il doit d'une manière ou d'une autre avoir tort, d'où le débat critique, par lequel je tenterai de montrer que mon jugement est le bon, que c'est une question «de bon sens» -- pour prendre une formule commune qui n'a rien de kantien -- et bien que tout cela soit illusoire-- aucun jugement de goût n'est démontrable, bon ou juste. Le jugement de goût est fondé sur un sentiment, non pas seulement personnel, mais commun. Ce sens commun "ne dit pas que chacun admettra notre jugement, mais que chacun doit (3) l'admettre. Ainsi le sens commun, dont je donne comme exemple mon jugement de goût, lui conférant, pour cette raison, une valeur exemplaire, est une simple norme idéale." (CFJ, §22) Dès lors, tout jugement qui s'accorderait à cette norme idéale, ainsi que la satisfaction qui s'attache à son objet pourrait être rigé en règle pour chacun. Comme ce principe est subjectivement universel, il pourrait exiger un assentiment universel, au même titre qu'un jugement objectif, pourvu que l'on soit sûr d'avoir correctement subsumé sous ce principe. Et le droit que nous prenons de porter des jugements de goût prouve que nous supposons effectivement une telle norme d'un sens commun(4). Kant me semble avoir remarquablement posé les problèmes que rencontre la philosophie de la critique. Il rend compte non seulement de la subjectivité du jugement de goût (contre les thèses objectivistes, qui attribuent la beauté à l'objet lui-même), mais aussi de la réalité du débat critique, qui tente de dépasser cette subjectivité, grâce aux notions d'universalité et de nécessité. Mais ceci, il le fait au prix d'hypothèses difficiles à accepter. La prétention légitime à l'universalité découle, on l'a vu, du désintéressement. Mais un jugement peut être désintéress et néanmoins idiosyncrasique. D'autres facteurs que l'intérêt peuvent rendre un jugement singulier: la situation, l'humeur du jour... Quant au sens commun, il ne surgit qu'en accord avec la méthode transcendantale, mais il n'en est pas moins empiriquement douteux. En droit, Kant peut bien postuler ce sens commun, mais en fait, on se demande s'il existe bel et bien. On pourrait bien déduire l'existence d'un sens commun des convergences nombreuses que l'on trouve en matière d'art, notamment sur ce qu'on admet comme chef-d'oeuvre. Mais il s'agit là d'une observation empirique, et Kant, on le sait, refuse de tirer d'un fait empirique une règle a priori, ce qu'est le sens commun, normatif et présupposé. Ainsi Kant, subjectiviste, essaie-t-il d'échapper au relativisme. Gérard Genette, dans le deuxième tome de l'Oeuvre de l'Art, intitulé La relation esthétique, propose, lui, une théorie résolument subjectiviste de l'appréciation esthétique. On y viendra la prochaine fois. Notes: 1.La dernière propriété, dont il ne sera pas question ici, concerne la finalité sans fin. 2."L'expérience nous fournirait difficilement beaucoup d'exemples d'un pareil accord." (CFJ, §18) 3.Ou plutôt devrait l'admettre. Il s'agit d'une nécessité conditionnée. 4.Pour ce dernier point, je me suis fortement aidé de la traduction proposée par Florence Khodoss, dans la collection de textes issus de la CFJ titrée "Le jugement esthétique" (Presses Universitaires de France), beaucoup plus claire ici que celle d'Alexis Philonenko. -- Raphaël Goubet Bulk e-mail filter: please make sure the subject field of your reply begins with Re: or reply directly to goubet@skynet.be -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@lists.freenix.org Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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