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[THEORIE] Philosophie de la Critique (1)


  • Subject: [THEORIE] Philosophie de la Critique (1)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: 23 May 1999 19:16:38 GMT
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Tous (ou presque), ici, essayons d'échanger des avis critiques sur les
films que nous voyons. Cela signifie que nous tentons de dégager des
films en question des qualités et des défauts que nous tenons pour
réellement présents dans ces films, et qu'ils fondent légitimement les
jugements de valeur que nous formulons à leur sujet.

Mais voilà, les choses ne sont pas simples, et il est souvent
difficile de faire partager notre avis par les autres. En fait, nous
nous trouvons pris en tenaille entre deux faits bien réels: d'une
part, nos jugements ne sont pas toujours partagés; en fait, nous
admettons généralement qu'ils sont subjectifs, qui ne reflètent que
nos préférences personnelles. D'autre part, nous sommes acculés à
justifier nos jugements objectivement, c'est-à-dire à les fonder sur
des propriétés objectives des oeuvres, donc donner un jugement
objectif. En d'autres termes, on se trouve devant une contradiction:
un jugement objectif est impossible mais nécessaire.

Et puis, très curieusement, nous éprouvons souvent un besoin
irrésistible de partager nos jugements avec autrui, comme s'ils ne
pouvaient avoir de sens que lorsqu'ils sont communiquer (et c'est, on
le verra, effectivement le cas). Or, une telle communication est
hautement problématique. Dans ce flou, il est souvent très difficile
de faire la part des choses, de prétendre à la légitimité d'un
jugement tout subjectif.

C'est pourquoi je proposerai dans une série d'articles (4 ou 5)
d'éclairer la question, en me basant sur diverses théories
contemporaines qui sont apparues en France ces dernières années. Il
s'agit de celles de Gérard Genette, Jean-Marie Schaeffer et Rainer
Rochlitz. A travers les débats auxquels ils se livrent, on voit très
clairement énoncées les problématiques évoquées et la tentative
d'apporter des solutions. S'il est impossible d'apporter un concept
objectif d'un jugement (ou même un concept d'une bonne oeuvre), on
verra néanmoins ce que c'est exactement qu'un jugement subjectif, et
où peut se trouver cette hypothétique objectivité. Ces textes portent
sur l'art en général, et non seulement sur le cinéma. Mais ils sont
évidemment parfaitement valables pour celui-ci.

Pour cette première partie, et avant d'aborder Genette, je propose de
retourner aux racines, vers la théorie esthétique la plus importante
de l'ère moderne, celle de Kant. On verra ainsi clairement comment les
trois philosophes contemporains en prolongent les intuitions.

1.Universalité et nécessité chez Kant

Kant analyse, dans la Critique de la Faculté de Juger, le jugement
esthétique en quatre moments. Le premier moments retient deux traits
essentiels.

Le premier est la subjectivité du jugement de goût : "le jugement de
goût n'est donc pas un jugement de connaissance; par conséquent il
n'est pas logique, mais esthétique; esthétique signifie: ce dont le
principe déterminant ne peut être que subjectif." (CFJ §1) Ce trait
est déterminant pour l'appréciation esthétique, qui fait partie de la
relation esthétique.

Le deuxième trait est le désintéressement : "la satisfaction qui
détermine le jugement de goût est désintéressée. (...) Lorsque (...)
la question est de savoir si une chose est belle, on ne désire pas
savoir si nous-mêmes, ou toute autre personne portons ou même
pourrions porter un intérêt à l'existence de la chose, mais comment
nous la jugeons en la considérant simplement (qu'il s'agisse
d'intuition ou de réflexion)." (CFJ §2). Que la satisfaction soit
désintéressée, cela veut dire que je prends son objet pour lui-même
seul, que peut m'importe l'existence même de son objet : je puis bien
éprouver une satisfaction esthétique face à des objets purement
fictionnels, voire, en référence aux nouvelles technologies, virtuels.

Mais par son désintéressement, la satisfaction esthétique se distingue
aussi des satisfactions liées d'une part à l'agréable, d'autre part au
bien. Le jugement d'agrément est intéressé en ce qu'il dépend du désir
de l'objet, dont la satisfaction est accordée par la sensation : "que
mon jugement, sur un objet que je déclare agréable, exprime un intérêt
pour celui-ci, cela est clair par le simple fait qu'il suscite par la
sensation un désir pour les objets semblables. Par conséquent la
satisfaction ne suppose pas seulement le simple jugement sur l'objet,
mais encore la relation de l'existence de cet objet à mon état, dans
la mesure où je suis affecté par un tel objet." (CFJ §3) Remarquons
que le jugement d'agrément et le jugement esthétique ont en commun le
fait qu'ils sont tous deux subjectifs.

Le jugement porté sur le bien est intéressé en ce qu'il se rapporte à
un concept du bien. Ce bien (ou bon) prend deux formes : le
bon-à-quelque-chose, dans lequel un intérêt est lié à l'utilité de
l'objet du jugement, à sa capacité à remplir une fin ; et le
bon-en-soi, qui plaît par lui-même, mais relativement à une fin
déterminée par un concept du bien. (CFJ §4)

Ainsi désintéressé, le jugement esthétique est purement contemplatif,
ne porte que sur l'aspect de l'objet, indépendamment de tout intérêt
qui pourrait lui être lié : "le jugement de goût est seulement
contemplatif ; c'est un jugement qui, indifférent à l'existence de
l'objet, ne fait que lier sa nature avec le sentiment de plaisir et de
peine." (CFJ §5) Il ne porte que sur une "pure et simple
représentation". Le terme Beschaffenheit, traduit ici par « nature »,
peut aussi être traduit par « conformation », ou encore manière
d'être, de se présenter.

On doit aussi distinguer le jugement esthétique d'un autre type de
jugement, non plus, cette fois, sur la base de l'intérêt lié à la
satisfaction, mais sur la base de la subjectivité ou de l'objectivité
du jugement. Un autre type de jugement désintéressé est relatif à la
faculté de connaître. Mais quoiqu'il partage le désintéressement du
jugement esthétique, il est objectif : il porte sur la subsomption de
la représentation l'objet sous un concept par les voies de
l'entendement et de l'imagination. Cette opération est objective car
le concept s'impose au sujet (une règle mathématique, par exemple). 

Pour Kant, le beau est donc l'objet d'une satisfaction désintéressée.
C'est là l'une des caractéristiques dégagées des quatre moments de
l'analytique du beau. Deux autres caractéristiques nous intéressent
particulièrement ici. La première est la prétention à l'universalité.
Elle est énoncée de la manière la plus explicite dans le §6 de la CFJ.
Je le cite presque in extenso.

"Le beau est ce qui est représenté sans concept comme objet d'une
satisfaction universelle. (...) Car qui a conscience que la
satisfaction produite par un objet est exempte d'intérêt, ne peut
faire autrement qu'estimer que cet objet doit contenir un principe de
satisfaction pour tous. En effet, puisque la satisfaction ne se fonde
pas sur quelque inclination du sujet (ou quelque autre intérêt
réfléchi), mais qu'au contraire celui qui juge se sent entièrement
libre par rapport à la satisfaction qu'il prend à l'objet, il ne peut
dégager comme principe de la satisfaction aucune condition d'ordre
personnel, dont il serait seul à dépendre comme sujet. Il doit donc
considérer que la satisfaction est fondée sur quelque chose qu'il peut
aussi supposer en tout autre. Et par conséquent, il doit croire qu'il
a raison d'attribuer à chacun une satisfaction semblable. Il parlera
donc du beau, comme si la beauté était une structure de l'objet et
comme si le jugement était logique (et constituait une connaissance de
celui-ci par des concepts de l'objet), alors que le jugement n'est
qu'esthétique et ne contient qu'un rapport de la représentation de
l'objet au sujet; c'est que le jugement esthétique ressemble toutefois
en ceci au jugement logique qu'on peut le supposer valable pour
chacun. (...) Il s'ensuit que la prétention de posséder une valeur
pour tous doit être liée au jugement de goût et à la conscience d'être
dégagé de tout intérêt, sans que cette prétention dépende d'une
universalité fondée objectivement; en d'autres termes, la prétention à
une universalité subjective doit être liée au jugement de goût."

Ainsi, en formulant un jugement de goût, le sujet suppose en droit que
chacun partagera ce jugement. Pourtant, le jugement n'en est pas moins
subjectif. Mais par son universalité, il pourrait être confondu avec
le jugement de connaissance. Kant précise donc que, contrairement à ce
dernier, aucun concept ne peut venir justifier le jugement de goût. Il
n'existe aucune règle à laquelle on puisse se référer pour justifier
la vérité d'un jugement de goût comme il en existe en ce qui concerne
la connaissance.

Le jugement de goût est donc lié à l'expérience de la société. Paul
Guyer (1997) montre que Kant, dans ses premier textes, ne pouvait
concevoir de plaisir esthétique dans une situation d'isolation
sociale. Il semble raisonnable de penser que le jugement de goût, dans
la mesure où il concerne la manière dont un objet plaît aux autres, ne
peut se produire qu'en société. "Le goût, en temps que capacité à
juger la validité intersubjective du plaisir, peut de toute évidence
exiger un véritable calcul sur la manière dont un objet va affecter
les autres, et si un tel calcul peut être fait uniquement en référence
à des lois connues empiriquement à propos de soi-même et des autres,
alors le jugement de goût peut exiger une véritable expérience de la
société." (Guyer, 1997: 20) Mais Kant dit aussi que dans le cas du
goût, le plaisir lui-même surgit en accord avec des lois empiriques.
Ce n'est donc pas seulement le jugement qui suppose une universalité,
mais le plaisir lui-même. "Ni un objet du goût, ni l'état mental qu'il
occasionne, (...) n'est la cause directe de notre plaisir dans le
beau. C'est seulement la généralité de l'état mental, l'accord entre
soi-même et les autres, que l'occurrence de l'état représente, qui est
maintenant supposé être le fondement de la réaction esthétique
[æsthetic response]. Selon un autre passage, le beau est «ce qui plaît
parce qu'il plaît aussi aux autres.»" (id.)

L'universalité subjective n'aurait donc pas seulement un rôle de
critère pour l'énoncé d'un jugement; il serait à la base même, non
seulement du jugement, mais aussi du plaisir esthétique proprement
dit. Dans un état d'isolement, il ne peut y avoir aucun plaisir
esthétique. "Ce n'est pas un état mental en soi mais la validité
générale qui cause le plaisir; et c'est de cette thèse que Kant dérive
la conclusion frappante que dans des circonstances dans lesquelles
aucune connaissance de validité intersubjective n'est possible, il ne
peut y avoir non seulement aucun jugement de goût, mais aussi aucun
plaisir dans le beau." (Guyer, 1997: 21)

Dans la Critique de la faculté de juger, Kant introduit une
distinction entre plaisir et jugement esthétique qui lui permet de
revenir sur ces conclusions curieuses. On peut en effet difficilement
accepter qu'on ne puisse éprouver de plaisir en dehors de l'expérience
sociale. Seul, je puis parfaitement éprouver du plaisir, autant un
plaisir des sens qu'un plaisir esthétique. Je n'ai besoin de la
reconnaissance de personne pour dire: «cela me plaît». En revanche, si
je formule un jugement, «cela est beau», je me réfère implicitement
aux autres, dont je suppose qu'ils partageront mon avis, puisque je le
suppose universellement valable. Je ne peux énoncer un jugement si en
même temps je reconnais qu'il ne peut être reconnu par tout un chacun,
qu'il n'est valable que pour moi-même. Ce n'est alors pas un jugement,
mais l'aveu d'une simple préférence personnelle. Dans ce cas, je ne
déclare rien concernant l'objet lui-même, je ne le juge pas, ne
l'évalue pas. Je ne fais que dire qu'il me plaît. Mais parler du beau
suppose nécessairement l'universalité. Comme l'écrit Kant: "cette
prétention à l'universalité appartient si essentiellement à un
jugement, par lequel nous affirmons que quelque chose est beau, que si
l'on ne pensait pas à celle-ci, il ne viendrait à personne à l'idée
d'user ce terme; on mettrait donc au compte de l'agréable tout ce qui
plaît sans concept." (CFJ, §8)

Le jugement esthétique se distingue du jugement sur l'agréable en ce
que lorsque j'énonce un jugement de la forme: «cela m'est agréable»,
je ne parle qu'en mon nom propre, et ne m'attend aucunement à ce qu'un
autre partage nécessairement mon avis. Kant relève donc deux types de
goûts, l'un, purement individuel, l'autre, prétendant à
l'universalité. Le jugement de goût (universel) n'en est pour autant
pas moins subjectif. Il n'est pas logique, car de l'universalit
subjective je ne peux tirer aucune règle. Le prédicat de beauté n'est
pas lié au concept de l'objet (auquel cas la beauté en serait une
propriété), mais à tous les sujets qui jugent, dont on suppose
l'accord. Le jugement est universel, mais sans concept. Ce n'est pas
parce que je juge un objet beau qu'on peut déduire une loi selon
laquelle l'objet est beau (objectivement). Par contre, si, pour suivre
toujours Kant, à partir de l'observation empirique d'une convergence
de jugements, j'énonce la loi selon laquelle «toutes les roses sont
belles», je ne fais pas un jugement esthétique, mais un jugement
logique. Donc, "dès que l'on porte un jugement sur des objets
uniquement d'après des concepts, toute représentation de beauté
disparaît. On ne peut donc indiquer la règle d'après laquelle
quelqu'un pourrait être obligé de reconnaître la beauté d'une chose."
(CFJ, §8)

Le jugement de goût ne postule donc rien d'autre que son universalité
subjective, "la possibilit d'un jugement esthétique qui puisse être
considéré comme valable en même temps pour tous." (CFJ, §8) On ne
postule pas l'adhésion de chacun, ce que seul un jugement logique peut
faire (lorsque je dis que la terre est ronde, j'énonce une règle qui
s'impose à tous), mais j'attribue seulement cette adhésion (lorsque je
dis que cette oeuvre est belle, je suppose que chacun est d'accord).
"Dans l'acte esthétique, écrit Philonenko, l'homme affirmant
l'universalité de son sentiment dépasse son 'moi' et rejoint 'autrui'.
D'où la maxime de la faculté de juger: 'penser en se mettant à la
place de tout autre'." (Philonenko in Kant, 1993: 13)

Par ailleurs, il y a une propriété du jugement de goût qu'évoque Kant,
sur laquelle il ne s'étend pas, mais qui me semble très importante, et
que d'autres, comme Santayana, puis Genette, vont développer. Dans le
§6 cité plus haut, Kant écrit: "il parlera donc du beau, comme si la
beaut tait une structure de l'objet et comme si le jugement était
logique". Un paragraphe plus loin, il crit: il "parle alors de la
beauté comme si elle était une propriété des choses." C'est là une
caractéristique importante, sur laquelle je reviendrai bientôt, du
jugement esthétique. Quand bien même il est subjectif, le sujet qui
l'énonce le fait comme s'il le déduisait de propriétés de l'objet.

La seconde caractéristique du jugement de goût que je voudrais évoquer
dans ce chapitre est la nécessité (1). Le jugement de goût prétend non
seulement à l'universalité, mais il est aussi nécessaire, c'est-à-dire
soumis à une obligation: "le beau possède une relation nécessaire à la
satisfaction." (CFJ, §18) Mais il s'agit d'une nécessité d'un genre
particulier. D'abord, ce n'est pas une nécessité théorique, qualifiant
un principe a priori: je ne peux supposer l'accord en goût a priori;
ce n'est qu'à travers un concept que cela serait possible. Ce n'est
pas non plus une nécessit pratique (=morale): le jugement de goût ne
prescrit pas une manière d'agir selon "les concepts d'une pure volonté
rationnelle". C'est une nécessité exemplaire: "c'est la nécessité de
l'adhésion de tous à un jugement, considéré comme un exemple d'une
règle universelle que l'on ne peut noncer." (CFJ, §18) Cette
nécessité, puisqu'elle n'est pas théorique, n'est pas non plus
apodictique, puisqu'on ne peut la déduire de concepts. Elle ne peut
pas plus être conclue de l'expérience: même si un jugement de goût
rencontre une convergence large (ce qui est plus courant que Kant ne
l'admet (2)), cette convergence n'est pas une raison suffisante pour
fonder la nécessité. Ce n'est pas parce que tous les corbeaux que j'ai
vus sont noirs que les corbeaux sont nécessairement noirs. De même, si
tout le monde trouve belle la Sonate au clair de Lune de Beethoven, ce
n'est pas là la raison pour laquelle on peut dire que ce jugement est
nécessaire.

Cette nécessité, exemplaire, mais aussi subjective (puisqu'il s'agit
de jugement de goût), est donc conditionnée. Alors que tout le monde
doit admettre que la Terre est ronde, puisque ce jugement se fonde sur
un concept, "celui qui déclare une chose belle estime que chacun
devrait donner son assentiment à l'objet considéré et aussi le
déclarer comme beau." (CFJ, §19)

Si la nécessité du jugement de goût est subjective, exemplaire et
conditionnée, à quelle condition, précisément, répond-elle, sur quoi
se base-t-elle? Pour Kant, il s'agit du «sens commun». Les jugements
de goûts "doivent donc posséder un principe subjectif, qui détermine
seulement par sentiment et non par concept, bien que d'une manière
universellement valable, ce qui plaît ou déplaît. Un tel principe ne
pourrait être considéré que comme un sens commun, qui serait
essentiellement distinct de l'entendement commun." (CFJ, §20) Donc,
pour Kant, cette nécessit "découle de la validité universelle du beau,
et dépend de la présupposition qu'il y a un «sens commun», ou
condition subjective partagée de la connaissance, à la base de la
finalité formelle." (Guyer, 1997: 113)

Le jugement de goût ne dépend d'aucun concept, mais nous ne permettons
pourtant pas à d'autres d'avoir une opinion différente de la nôtre
(CFJ, §22). Cette assertion peut paraître quelque peu excessive, mais
on peut la lire ainsi: quoique je puisse bien avoir assez de respect
pour les opinions d'autrui, du fait que je considère mon jugement
comme universellement valable et nécessaire, je le considère aussi
comme le seul juste, puisque je considère mon jugement comme accordé à
une norme universelle. Je ne puis pas aimer et ne pas aimer en même
temps un objet, sous prétexte qu'un autre a un avis contraire au mien.
Mon avis est bien le mien, et si un autre ne le partage pas, je
considère qu'il doit d'une manière ou d'une autre avoir tort, d'où le
débat critique, par lequel je tenterai de montrer que mon jugement est
le bon, que c'est une question «de bon sens» -- pour prendre une
formule commune qui n'a rien de kantien -- et bien que tout cela soit
illusoire-- aucun jugement de goût n'est démontrable, bon ou juste. Le
jugement de goût est fondé sur un sentiment, non pas seulement
personnel, mais commun. Ce sens commun "ne dit pas que chacun admettra
notre jugement, mais que chacun doit (3) l'admettre. Ainsi le sens
commun, dont je donne comme exemple mon jugement de goût, lui
conférant, pour cette raison, une valeur exemplaire, est une simple
norme idéale." (CFJ, §22) Dès lors, tout jugement qui s'accorderait à
cette norme idéale, ainsi que la satisfaction qui s'attache à son
objet pourrait être rigé en règle pour chacun. Comme ce principe est
subjectivement universel, il pourrait exiger un assentiment universel,
au même titre qu'un jugement objectif, pourvu que l'on soit sûr
d'avoir correctement subsumé sous ce principe. Et le droit que nous
prenons de porter des jugements de goût prouve que nous supposons
effectivement une telle norme d'un sens commun(4).

Kant me semble avoir remarquablement posé les problèmes que rencontre
la philosophie de la critique. Il rend compte non seulement de la
subjectivité du jugement de goût (contre les thèses objectivistes, qui
attribuent la beauté à l'objet lui-même), mais aussi de la réalité du
débat critique, qui tente de dépasser cette subjectivité, grâce aux
notions d'universalité et de nécessité. Mais ceci, il le fait au prix
d'hypothèses difficiles à accepter. La prétention légitime à
l'universalité découle, on l'a vu, du désintéressement. Mais un
jugement peut être désintéress et néanmoins idiosyncrasique. D'autres
facteurs que l'intérêt peuvent rendre un jugement singulier: la
situation, l'humeur du jour... Quant au sens commun, il ne surgit
qu'en accord avec la méthode transcendantale, mais il n'en est pas
moins empiriquement douteux. En droit, Kant peut bien postuler ce sens
commun, mais en fait, on se demande s'il existe bel et bien. On
pourrait bien déduire l'existence d'un sens commun des convergences
nombreuses que l'on trouve en matière d'art, notamment sur ce qu'on
admet comme chef-d'oeuvre. Mais il s'agit là d'une observation
empirique, et Kant, on le sait, refuse de tirer d'un fait empirique
une règle a priori, ce qu'est le sens commun, normatif et présupposé.

Ainsi Kant, subjectiviste, essaie-t-il d'échapper au relativisme.
Gérard Genette, dans le deuxième tome de l'Oeuvre de l'Art, intitulé
La relation esthétique, propose, lui, une théorie résolument
subjectiviste de l'appréciation esthétique. On y viendra la prochaine
fois.

Notes:
1.La dernière propriété, dont il ne sera pas question ici, concerne la
finalité sans fin.
2."L'expérience nous fournirait difficilement beaucoup d'exemples d'un
pareil accord." (CFJ, §18)
3.Ou plutôt devrait l'admettre. Il s'agit d'une nécessité
conditionnée.
4.Pour ce dernier point, je me suis fortement aidé de la traduction
proposée par Florence Khodoss, dans la collection de textes issus de
la CFJ titrée "Le jugement esthétique" (Presses Universitaires de
France), beaucoup plus claire ici que celle d'Alexis Philonenko.
--
Raphaël Goubet

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