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[ANALYSE] DEAD MAN (1995)


  • Subject: [ANALYSE] DEAD MAN (1995)
  • From: "Alexandre Tylski" <cci@wanadoo.fr>
  • Date: 5 May 1999 16:41:48 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • References: <01be96e9$631ddb40$LocalHost@phzgpcbd>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:17

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Ci-dessous une superbe analyse de film de mon
pote et néanmoins collègue gémellaire Vincent.  

[SPOILER] Bonne lecture !   

DEAD MAN (Jim Jarmusch, 1995) 
La machine, la main, le miroir 


	Cela commence par une machine qui tourne, et finit par l'océan. l'inverse
de Vampyr qui commence par l'eau et finit par la machine qui s'arrête, fin
du film. Embryon et arrêt de caméra pour Vampyr. "Ca tourne" puis on
développe pour Dead Man, rien entre les deux, on imprime, ou plutôt on
photographie. Ecriture donc main, image et eau donc miroir, caméra donc
machine. Et comme dans Vampyr, crânes et spectres se croisent sans arrêt.

	Cela commence par quelques notes, ou plutôt bruits, car à peine
perceptibles, sur gros plans de roues de train. La dissonnance qui met mal
à l'aise dès qu'une corde est frottée. Surgit alors ce générique à la 
typographie osseuse. Une guitare acoustique en guise de base rythmique, sur
laquelle se calle le thème musical principal du film, une guitare
électrique à la distortion très sale. Ces éléments sonores imposent dès le
générique la division particulière du film: la frontière tranchée entre
naturel et machinesque, soit le bois et l'électricité, sources d'énergie,
la résonnance d'une caisse en bois et l'amplification électronique.

	Comme une procession mortuaire, le générique défile, noms après noms, et
tel un ossuaire,  dans le temps de la musique, et en particulier du thème
principal. Le titre du film, en os sur fond noir, explose au paroxisme de
ce thème. La déflagration musicale répond à la déflagration visuelle. Le
titre ne fait donc qu'un avec William Blake, l'homme mort, car la musique
est son miroir et son portrait.

	Cela débute donc par une ballade folk qui s'égare du côté du rock, et
enfin du post-rock, qui se veut être une musique répétitive, évolutive,
dépouillée, transcendantale, autrement dit la déconstruction du rock
tendant à l'expérimental (exemples: Tortoise, Sonic Youth, Mogwaï). Ce
parcours nous mène donc de la création naturelle à la destruction
machinale, des Natives Americans, les Indiens, aux blancs émigrés (les
W.A.S.P.). C'est là un des thèmes du film, et Nobody, l'Indien spectral et
lettré, semble être la solution idéale de sagesse entre naturalisme et
protestantisme.

	Trois instruments différents hantent les images de Jarmusch: guitare folk,
guitare électrique, et clavier (pump organ).

	Celui-ci n'est utilisé qu'au cours de la scène où Blake se trouve dans la
chambre de Thel (la jeune femme aux roses de papier), et frôle le cliché
par la mièvrerie de son intervention. Il se dégage néanmoins une force
émotionnelle irrésistible car les notes soulignent les regards, et la
simplicité de la partition renvoie à la simplicité de la scène qui se joue
sous nos yeux: la mélancolie de ceux de Thel, la timidité de William Blake,
et la prospective de leurs morts respectives qui renforce cette éphémère
union. 

	La guitare folk, elle, n'apparait qu'aux génériques de début et de fin,
comme pour sceller définitivement le cercueil dans lequel Blake est
lentement placé. Son linceul visuel est noir: c'est le néant.

	Le troisième instrument, la guitare électrique, se mêle au film dans son
intégralité de façon symbiotique. Même si la musique, généralement,
n'exprime rien qu'elle-même, les diverses interprétations que l'on peut ici
en faire sont troublantes de parallélisme symbolique. Et Dead Man peut
finalement être crédité au compte de deux auteurs qui sont Jim Jarmusch et
Neil Young.

	Les thématiques que j'ai choisi d'évoquer sont représentées au coeur même
de l'affiche du film. Celle-ci montre William Blake allongé dans un canoë,
vêtu d'une peau de bête et tenant un revolver à la main droite. Ce revolver
qui repose sur la fourrure souligne un antagonisme machine/nature dans une
ambiance de mort exprimée par la nature même de ces objets. Le lien entre
la machine et la nature, c'est la main de l'homme, celle qui comande la
machine, la décision de mise en marche, la décision de mort. Le canoë n'est
pas celui qui l'amènera de l'autre côté du miroir, mais les planches qui le
structurent rappellent la caisse de bois mortuaire, l'ultime lieu de repos.
Le titre nous dit qu'il est un homme mort (déjà mort, ou homme-mort qui
l'apporte avec lui en tout endroit? Les deux sont acceptables.), et il
tourne le dos au point de fuite, à la transversale du canoë, à la ligne de
mire du revolver. Il ne va pas à contre-courant, mais il est passif lors de
cette coulée sur le miroir de l'eau. La machine, la main, le miroir.

					LA MACHINE

	Cela commence dans un train. Un visage, un homme, et les roues. Les
mécanismes, le son. La soufflerie, la chaudière, les rails. Et l'arrivée
tranversale. Celle du train. Comme celle des frères Lumière. Et Buster
Keaton (Go West). L'arrivée en ville de Machine, terminus du train, et
l'aciérie des Dickinson. Le travelling/valise vu dans Stranger Than
Paradise et Mystery Train. 
Jarmusch reconnait lui-même la circularité du film et les échos internes: 

	" Dead Man est un film sur l'origine de l'imagerie américaine: on démarre
sur ces paysages urbains, ces rues, ces usines, pour progressivement se
retrouver dans un village d'indiens, dans la nature. C'est comme si on
remontait à rebours tout un pan d'histoire, de l'ère industrielle aux
origines, avec l'image de l'eau. A la fin du film, on boucle une sorte de
cercle. Le village indien fait écho à la petite ville du début. Le voyage
en bateau est une reprise de son voyage en train. La structure est un peu
ciculaire. C'est un des autres thèmes du film, cette idée ciculaire par
opposition au linéaire." (Jim Jarmusch - Cahiers du cinéma n°498).

	Le voyage en canoë est certes une reprise du train, mais son inscription
dans la continuité du déplacement en forme surtout l'aboutissement. En
revanche, on peut voir ici une réelle opposition entre le train, la machine
infernale, de feu et d'acier, et le canoë, fait de bois et glissant sur
l'eau. La pénétration opposée à la coulée, la rivière aux rails, le figé au
malléable, le restreint à l'immense. La violence de la machine bute sur la
douceur naturelle, et toute création humaine mène inexorablement à la
destruction: le faon mort par balle, pour rien, puis Blake couché à ses
côtés, le regard vide, mort, et sa vision de mort, comme dans Vampyr de
Dreyer, et en plus ce tournoiement des images, la circularité encore. La
machine monstrueuse est représentée coup sur coup par le train et
l'aciérie, labyrintique. Celle-ci est autonome, souffle, souffre, avance
presque, gronde, et tourne. La cicularité du film est au fond empruntée à
la circularité de toute machine, dont la fonction est de répéter son propre
mouvement. Mais dans tout mouvement de machine, il y a des variations, si
infimes soient-elles, en particulier du point de vue sonore.

	" Pendant plus de six semaines, je voyageais par avion deux à trois heures
par jour d'une ville à l'autre des Etats-Unis, et toute ma conception du
temps en fut bouleversée au bout de deux semaines. J'avais le sentiment de
visiter la terre entière et de vivre en avion. Il y avait tout juste
quelques changements à peine perceptibles des bleus, et toujours ce spectre
harmonique du bruit des moteurs. A l'époque, en 1958, les avions étaient
presque tous à hélice et je collais toujours mon oreille - j'adore voler,
c'est vrai - contre le hublot; j'étais, par cet écouteur, en liaison
directe avec les vibrations internes. Et bien qu'en théorie tout physicien
m'eût dit que le bruit du moteur ne changeait pas, il changeait
continuellement, car j'écoutait chaque variation du spectre. Ce fut une
expérience d'une beauté fantastique. J'y découvrais véritablement la vie
interne des sons du moteur, je regardais les changements légers du bleu
au-dehors, puis les nuages qui se forment, cette couverture blanche
toujours au-dessous de moi." (Stockhausen)

	C'est cette circularité de la machine que Neil young exprime à travers sa
guitare saturée. Variation à l'infini du thème principal, ronflements,
effets de larsen qui ne sont autre qu'une boucle de son, celui-ci allant en
s'amplifiant. La machine respire et parle, mais toujours guidée par la main
de l'homme. Que ce soit un revolver ou une guitare. Young frotte les cordes
avec la paume de la main pour adoucir l'attaque, donc fluidifier, et faire
crisser en même temps.

	La machine est destructrice, ou symbole de destruction. L'avancée du train
le montre. Les paysages, au delà de l'expression temporelle, portent la
mort (chariots crevés, tipies détruits, bisons tués), la mort de la nature
et donc celle des indiens qui sont infiltrés par les machines de blancs:
une machine à coudre trône seule dans le village.

	L'expression de Neil Young est assurément liée à cette thématique. La
confirmation se trouve dans la bande originale du film. Celle-ci ne reprend
pas exactement les morceaux tels qu'ils sont dans le film. Il s'agit
d'autres variations, pourtant très proches des images. La BO constitue
alors une continuité du film, l'infinie variété des machines. On peut
également y entendre des claquements de portes de train ou de voiture, des
bruits de moteurs qui ne sont pas ceux du train, bref, un fond sonore
artificiel et ennivrant. Mécanique, électricité, électronique, puissance.
L'énergie malfaisante. La mort. Opposée à, ou guidée par la main. La paume
qui frotte les cordes, comme une scie coupant du bois, les planches du
cercueil, ou les doigts sur les touches du clavier. On les entend, et on
les ressent.

					   LA MAIN

	La main opposée à la mort, car signe de vie. Films de guerre ou westerns,
toujours ce plan du bras qui dépasse, et de la main qui tressaille une
dernière fois avant de retomber sans vie. L'extremité nerveuse et le
mouvement ultime, oui, la main se bat contre la mort, elle est l'ultime
recours, l'arme du désespoir. Elle est aussi l'outil primaire, la base de
création. Mais aussi, elle commande aux machines, par boutons et leviers
interposés. Du primitif au plus élaboré. Cette main qui soulève le revolver
est la même que celle qui écrit et que celle qui peint: William Blake ...

	La vision. Nobody a vu la mort en Blake. Il écrit sur son visage, deux
marques en formes d'éclairs. Une protection, d'autres indiens le verront,
non pas une vision de Blake; ils le laissent accomplir son chemin. Blake
est une page blanche, et chacun lui écrit dessus.

"You were a poet, and a painter. And now, you are a killer of white men"

"Your poetry will now be written with blood"

L'autographe au prêtre-épicier... La signature est à l'oeuvre ce que la
blessure est à la mort: un commencement. Et le stylo, donc la machine, de
se retourner contre la main.
"(your weapon) You will have to speak through it"
Toute création artistique équivaut-elle au meurtre? Cette main à travers
laquelle tout art s'exprime, l'origine, l'accouchement. Les outils de
création se perfectionnent, et la main reste à sa place.

	"Au début, on peignait comme on tue, à main nue. L'art brut, on pourrait
dire... L'instinct avant la technique. Ensuite est intervenu l'outil, le
bâton, la pinceau. Un beau jour, on s'est mis à peindre au couteau.
Regardez le travail d'un Jack L'éventreur... Et puis on a inventé le
pistolet. Peindre au pistolet apportait quelque chose de définitif et
radical. Et maintenant, à l'ère terroriste, on peint à  la bombe, dans la
ville, dans le metro. Le graffiti anonyme qui saute au coin de la rue..."
(Tonino Benacquista - Trois carrés rouge sur fond noir).

"(your weapon) You will have to speak through it" 
	La main de l'artiste. Le moyen d'expression. Le revolver un outil de
création. Etrange raccourci, et paradoxe, la destruction outil de création,
la machine revient au premier plan, la machine qui se veut créatrice, et
qui, au final, détruit.

	" Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
	 Monstre hideux qui mache on ne sait quoi dans l'ombre.
	 Progrès (...) qui donne, en somme, 
	 Une âme à  la machine et la retire à l'homme!"
            (Victor Hugo - Les contemplations - Melancholia).

Jarmusch tisse des liens...
Et Neil Young, on l'a déjà vu, traite également ce thème. Ses mains
contrôlent les cordes, font vibrer, donnent vie à une machine, font naître
une puissance artificielle. L'opposition des énergies encore une fois.

	"Pour (Neil Young), le film devait se dérouler du début à la fin comme un
morceau de musique. C'était fascinant: il a vraiment cherché en lui la
réction émotionelle au film en l'exprimant avec sa guitare électrique.
C'est le seul instrument qu'il a employé, à l'exeption d'un piano, à deux
ou trois moments. Mais il a utilisé la guitare comme un orchestre. Il avait
une approche presque shammanique de la musique de film. (...) 
C'est parce que Neil est un très grand émotif. C'est un grand guitariste
justement parce qu'il n'est pas un virtuose. Mais il transforme la guitare
en voix." (Jim Jarmusch)

					   LE MIROIR

	Cela commence par la musique. Cette musique qui suit Blake du début à la
fin, qui se fait discrète d'abord, mystérieuse, qui ponctue, sèche. Puis
elle le suit, peu à peu, dans sa déflagration. Blake est mû par l'énergie
de la mort, donc par celle de la musique. La destruction, et la
destructuration interieure du personnage, en même temps qu'extérieure. On
dirait un puzzle qui tombe en morceaux. Ca s'effrite, et ça retourne à la
poussière. En ce sens, et sans doute, la musique de Neil Young est le
reflet de l'âme et du corps de Blake. La musique est un miroir, et chaque
note un regard de Blake vers celui-ci. Mais également la mort, cette
musique qui envahit Blake et l'écran, qui hurle encore après le dernier
soupir; hurle à la mort. Et le cercueil se referme.

	Mais de quel miroir s'agit-il? L'autre miroir, évident, l'eau, l'océan.
Cité par Personne.

	Briser le miroir, passer de l'autre côté, pour que la vie soit. Voir Tommy
des Who. Mais à la base, l'image. Laquelle?

	Perte d'identité de Blake dont la seule existence est dans le regard des
autres, bonsoir monsieur Sartre, contrairement à Nobody qui n'est plus
exposé à aucun regard. On le prend pour un peintre, pour un tueur, pour un
philistin. Un portrait de lui, pas mauvais d'après l'indien. Portrait qui
préfigure la mort. Vanité. On l'étiquette à mesure qu'on lui écrit dessus.
Tant de cranes qui trainent qu'il y en a un en surimpression. Celle-ci est
affaire de vision.

	Associations d'idées: noir&blanc, surimpression, photo, eau. Révélateur?
William Blake retourne, dans ce canoë emportant une photographie de
Personne, là d'où il vient. Où on le connait. Son image va apparaitre,
alors, dans la mort. Il n'est que parce qu'il meurt. L'eau qui l'a enchainé
à la vie, retour à elle qui le délivre. L'eau séant.

	L'océan, ses flux et reflux, répétitions de mouvements, la circularité
encore. Reflux et flux des nappes et des couches de guitares supperposées.
Tourbillons et flots emportant le bateau ivre. "Some are born to endless
night"

	"Le fleuve s'ouvrait devant nous vers la mer comme au commencement d'un
chemin d'eau sans fin" (Au coeur des ténèbres, CONRAD)

Vincent Bourre

[Cette analyse de film est un exercice obligatoire en vue du 
passage en Licence dans le cadre de l'E.S.A.V  - Ecole 
Supérieure d'Audio-Visuel - Toulouse II].  


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