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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Mille bornes d'Alain Beigel
Mille bornes de Alain Beigel, avec Bruno Solo, Emma de Caunes, Raphaël Krepser 7 vies et un seul mort Gare aux malentendus, Mille bornes n est pas une comédie débridée, malgré la présence au générique de Bruno Solo, un de ces petits rigolos sortis de l' école Canal+. C'est un film tendre sur un sujet grave, le deuil. Persistant sur le malentendu qui se devient peu à peu le bonheur, Mille bornes est un faux road-movie, car contrairement aux règles habituelles du genre, les protagonistes ne se découvrent pas au long du voyage, ils se connaissent parfaitement et ne découvrent aucune face cachée dans leurs compagnons de route. Ils ne réalisent pas exactement une quête, car ils ne recherchent rien, sinon réaliser ce qu'ils croient être important. Le voyage ne va pas bouleverser leur vie, il ne va pas réellement modifier leur regard. Ce qui bouleverse définitivement leur destin, c'est la mort aussi fulgurante qu'inattendue de leur frère ou ami, disparition qu ils ont toutes les peines imaginables à accepter. Leur aventure, apparemment irraisonnée, a pour sens de leur faire accepter la disparition de Romain. Mica en profitera pour changer de coupe de cheveux et de vie, Théo acceptera de regarder la mort et la maladie en face (le guérissant d'un coup de ses peurs), mais pour les autres, il s agira d une étape importante de leur vie certes, mais surtout parce qu'ils réussissent à passer le cap. Alain Beigel ne tourne pas autour de son sujet, il reste très centré dans son propos. Le mort n'est pas qu'un prétexte au voyage (comme le mystérieux Dom du Fandango de Kevin Reynolds), il en est le moteur, sans cesse présent dans les pensées des protagonistes comme des spectateurs. Pour lui, on se fait discret et respectueux. Le cinéaste n abuse pas d'effets de manches, tant scénaristiques que cinématographiques. Les dialogues, la musiques savent se faire discrets, lorsqu'il faut laisser à l'esprit le temps de l' acceptation. Alain Beigel sait toujours lorsqu'il faut laisser la place au silence, à la méditation, mais ne tourne jamais à vide. On sent la vie bouger sans cesse autour de nous, par les bruits environnants. La bande son tient une place primordiale dans la sérénité qui se dégage du film. Tout comme l'image, où là encore, les choix sont remarquables. Le réalisateur avance à pas feutré, privilégiant le plus souvent une photo simple et des cadrages pudiques, et émaillant son film d'images soudainement lumineuses (le travelling latéral sur le capot, les reflets pourpres sur le pare-brise, un éclat de soleil sur Théo). La lumière, la bande son tour à tour discrète ou prenante, apportent la fraîcheur, le mystère et la poésie de Mille bornes. Derrière le film se cache une écriture rigoureuse et très certainement instinctive. Rigoureuse car rien n'est laissé au hasard. Une des force de l' ouvre, en effet, est de nous entraîner dans ce voyage, qui n'a rien d'une fuite en avant façon Thelma et Louise, sans nous laisser nous poser de questions. On se retrouve dans des situations naturelles parce que simples. Rien n est imposé, que ce soit aux acteurs ou aux spectateurs, aucune situation n'est artificielle, même lors des ruptures de ton, des changements de directions impromptus (la rencontre d'Akiko, la panne d'essence, la messe). Il n y a aucune manipulation de la part de Beigel, ni travelling avant, ni gros plan sur les visages bouleversés. Il se contente de filmer ses personnages tels qu ils sont, il se dégage alors un réalité poétique et sincère. Si le cinéma d Alain Beigel paraît instinctif, c est parce qu il filme la vie, dont la mort fait partie intégrante. Même dans les moments les plus émouvants, la vie fait son ouvre, elle emmène tout sur son passage, elle se fait plus forte que la mélancolie (la boite de nuit, la rencontre avec l' amour pour Mica, Akiko, un douanier roulé comme une crêpe). Comme dans La lettre de Vivian Gofette, la vie grouille autour du mort. Il intègre parfaitement la philosophie asiatique qui est le sens du film : la mort fait partie de la vie. Il faut accepter et intégrer la douleur pour grandir. C'est enfin un film sur les relations humaines, sur des personnages qui font tout pour se réunir, qui se rapprochent sans cesse les uns des autres (la promiscuité de la voiture, la communion devant le brasier). Même s ils ont parfois besoin de se retrouver seuls pour réfléchir (le père, Mica), ils ont besoin les uns des autres pour vivre. C est peut-être le plus beau film sur l'amitié depuis Vincent, François, Paul et les autres de Sautet. Mille bornes a cette part de réflexivité qui rend un film important, important parce que sans la bouleverser, il change, ou fait évoluer notre regard sur la vie. Il nous fait grandir et nous apporte une part de paix intérieure qui nous manque souvent. A force de trop repousser les tragédies, à coup d'anxiolytiques ou de détournement du regard, nous ne nous préparons pas à les affronter, alors qu'elles sont autant d'étapes nécessaires. Côté acteurs, il sont tous parfaits. On découvre de beaux jeunes talents, Pierre Berriau, Raphaël Krepser, Leona Hirota et Nicolas Abraham, on retrouve avec plaisir Roberto Herlitzka qui nous avait impressionné dans Le fils préféré de Nicole Garcia, Bruno Solo se révèle dans ce film comme un acteur aux facettes multiples, et Emma de Caunes est bouleversante. Jamais grave, toujours juste et sincère, parfois drôle, Alain Beigel est d' un coup un réalisateur exceptionnel. Mille bornes est un film lumineux, vivant et réfléchi. Il est impressionnant de voir une telle sagesse chez un homme si jeune.Loin d être un film difficile et larmoyant, c' st un grand moment de bonheur dont on garde la trace longtemps après avoir franchi les portes du cinéma. Short cut : Ces Mille bornes ne sont pas un jeu pour enfant, ou alors pour des enfants en passe de devenir des adultes. Le film d'Alain Beigel, tour à tour drôle, tendre et grave, dépasse nos attentes, nos espérances depuis Il y a des journées qui mériteraient qu on leur casse la gueule. Il se dégage du film une poésie rare et un sens philosophique sensible. -- Pascal "Little Bug" http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/ Et bonjour chez vous... -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@lists.freenix.org Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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