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[CRITIQUE] Mille bornes d'Alain Beigel


  • Subject: [CRITIQUE] Mille bornes d'Alain Beigel
  • From: "little bug" <cinevisi@imaginet.fr>
  • Date: 5 May 1999 05:55:49 GMT
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Mille bornes

de Alain Beigel, avec Bruno Solo, Emma de Caunes, Raphaël Krepser


7 vies et un seul mort

Gare aux malentendus, Mille bornes n est pas une comédie débridée, malgré la
présence au générique de Bruno Solo, un de ces petits rigolos sortis de l'
école Canal+. C'est un film tendre sur un sujet grave, le deuil.

Persistant sur le malentendu qui se devient peu à peu  le bonheur, Mille
bornes est un faux road-movie, car contrairement aux règles habituelles du
genre, les protagonistes ne se découvrent pas au long du voyage, ils se
connaissent parfaitement et ne découvrent aucune face cachée dans leurs
compagnons de route. Ils ne réalisent pas exactement une quête, car ils ne
recherchent rien, sinon réaliser ce qu'ils croient être important. Le voyage
ne va pas bouleverser leur vie, il ne va pas réellement modifier leur
regard.
Ce qui bouleverse définitivement leur destin, c'est la mort aussi fulgurante
qu'inattendue de leur frère ou ami, disparition qu ils ont toutes les peines
imaginables à accepter. Leur aventure, apparemment irraisonnée, a pour sens
de leur faire accepter la disparition de Romain. Mica en profitera pour
changer de coupe de cheveux et de vie, Théo acceptera de regarder la mort et
la maladie en face (le guérissant d'un coup de ses peurs), mais pour les
autres, il s agira d une étape importante de leur vie certes, mais surtout
parce qu'ils réussissent à passer le cap.

Alain Beigel ne tourne pas autour de son sujet, il reste très centré dans
son propos. Le mort n'est pas qu'un prétexte au voyage (comme le mystérieux
Dom du Fandango de Kevin Reynolds), il en est le moteur, sans cesse présent
dans les pensées des protagonistes comme des spectateurs. Pour lui, on se
fait discret et respectueux. Le cinéaste n abuse pas d'effets de manches,
tant scénaristiques que cinématographiques. Les dialogues, la musiques
savent se faire discrets, lorsqu'il faut laisser à l'esprit le temps de l'
acceptation.

Alain Beigel sait toujours lorsqu'il faut laisser la place au silence, à la
méditation, mais ne tourne jamais à vide. On sent la vie bouger sans cesse
autour de nous, par les bruits environnants. La bande son tient une place
primordiale dans la sérénité qui se dégage du film. Tout comme l'image, où
là encore, les choix sont remarquables. Le réalisateur avance à pas feutré,
privilégiant le plus souvent une photo simple et des cadrages pudiques, et
émaillant son film d'images soudainement lumineuses (le travelling latéral
sur le capot, les reflets pourpres sur le pare-brise, un éclat de soleil sur
Théo). La lumière, la bande son tour à tour discrète ou prenante, apportent
la fraîcheur, le mystère et la poésie de Mille bornes.

Derrière le film se cache une écriture rigoureuse et très certainement
instinctive. Rigoureuse car rien n'est laissé au hasard. Une des force de l'
ouvre, en effet, est de nous entraîner dans ce voyage, qui n'a rien d'une
fuite en avant façon Thelma et Louise, sans nous laisser nous poser de
questions. On se retrouve dans des situations naturelles parce que simples.
Rien n est imposé, que ce soit aux acteurs ou aux spectateurs, aucune
situation n'est artificielle, même lors des ruptures de ton, des changements
de directions impromptus (la rencontre d'Akiko, la panne d'essence, la
messe). Il n y a aucune manipulation de la part de Beigel, ni travelling
avant, ni gros plan sur les visages bouleversés. Il se contente de filmer
ses personnages tels qu ils sont,  il se dégage alors un réalité poétique et
sincère.

Si le cinéma d Alain Beigel paraît instinctif, c est parce qu il filme la
vie, dont la mort fait partie intégrante. Même dans les moments les plus
émouvants, la vie fait son ouvre, elle emmène tout sur son passage, elle se
fait plus forte que la mélancolie (la boite de nuit, la rencontre avec l'
amour pour Mica, Akiko, un douanier roulé comme une crêpe). Comme dans La
lettre de Vivian Gofette, la vie grouille autour du mort. Il intègre
parfaitement la philosophie asiatique qui est le sens du film : la mort fait
partie de la vie. Il faut accepter et intégrer la douleur pour grandir.

C'est enfin un film sur les relations humaines, sur des personnages qui font
tout pour se réunir, qui se rapprochent sans cesse les uns des autres (la
promiscuité de la voiture, la communion devant le brasier). Même s ils ont
parfois besoin de se retrouver seuls pour réfléchir (le père, Mica), ils ont
besoin les uns des autres pour vivre. C est peut-être le plus beau film sur
l'amitié depuis Vincent, François, Paul et les autres de Sautet.

Mille bornes a cette part de réflexivité qui rend un film important,
important parce que sans la bouleverser, il change, ou fait évoluer notre
regard sur la vie. Il nous fait grandir et nous apporte une part de paix
intérieure qui nous manque souvent.  A force de trop repousser les
tragédies, à coup d'anxiolytiques ou de détournement du regard, nous ne nous
préparons pas à les affronter, alors qu'elles sont autant d'étapes
nécessaires.

Côté acteurs, il sont tous parfaits. On découvre de beaux jeunes talents,
Pierre Berriau, Raphaël Krepser, Leona Hirota et Nicolas Abraham, on
retrouve avec plaisir Roberto Herlitzka qui nous avait impressionné dans Le
fils préféré de Nicole Garcia, Bruno Solo se révèle dans ce film comme un
acteur aux facettes multiples, et Emma de Caunes est bouleversante.

 Jamais grave, toujours juste et sincère, parfois drôle, Alain Beigel est d'
un coup un réalisateur exceptionnel. Mille bornes est un film lumineux,
vivant et réfléchi. Il est impressionnant de voir une telle sagesse chez un
homme si jeune.Loin d être un film difficile et larmoyant, c' st un grand
moment de bonheur dont on garde la trace longtemps après avoir franchi les
portes du cinéma.

Short cut : Ces Mille bornes ne sont pas un jeu pour enfant, ou alors pour
des enfants en passe de devenir des adultes. Le film d'Alain Beigel, tour à
tour drôle, tendre et grave, dépasse nos attentes, nos espérances depuis Il
y a des journées qui mériteraient qu on leur casse la gueule. Il se dégage
du film une poésie rare et un sens philosophique sensible.

--
Pascal "Little Bug"

http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/

Et bonjour chez vous...




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