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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Le plus beau pays du monde de Marcel Bluwal
Le plus beau pays du monde de Marcel Bluwal, avec Thierry Lhermitte, Claude Brasseur, Marianne Denicourt, Jacques Bonnaffé La dernière prise Voilà à peu près à quoi vont se résumer, hélas, beaucoup de critiques concernant le film de Marcel Bluwal : c est du "cinéma à la papa" ou "qualité d'un bon téléfilm". Raccourcis critiques cinglants et faciles. Certes, Marcel Bluwall est surtout connu comme réalisateur de télévision (Don Juan, avec Piccoli et Brasseur, Les Indes noires, Les Ritals), mais ce serait ignorer le fameux Carambolages, sur un scénario intelligent de Pierre Tchernia, que de l y cantonner. Il est clair que Le plus beau pays du monde est bien un film de cinéma, il en possède ces moyens qui permettent de fignoler une écriture, les prises, la direction d acteurs et le montage, la possibilité de filmer en plans larges et de ne pas le réduire à de prodigieux décors de 3 mètres de large sans plafond (il faut bien mettre les éclairages quelque part). Quant au "cinéma de papa", il y a un côté rétrograde, ennuyeux, qui ne convient en rien au film. Le plus beau pays du monde est certes un film qui rend hommage au cinéma des années 50, dans le sens d'une certaine justesse des dialogues, et surtout de la mise à l'écran d'une foule de second rôles, tous aussi réussis les uns que les autres. Chacun des quelques 25 personnages parlants possèdent une personnalité, donne une nouvelle direction au film. A contrario, il n y a pas de personnage principal. Marcel Bluwal recrée ainsi une époque, heureusement, disparue, Paris sous l' occupation. La réussite du film tient dans un souci de reconstitution du quotidien de ces années noires, en montrant mille détails qui nous font vivre et ressentir l'occupation. Comme dans beaucoup de films historiques, le souci de reconstitution visuel, par les décors et les accessoires, est constant, mais, en plus, Le plus beau pays du monde nous fait ressentir l état d'esprit des parisiens (et donc des français) durant ces heures incertaines. Il rend tangible cette peur de perdre le peu de liberté et de libre arbitre qu'il leur reste, peur de perdre la vie, de ne pas avoir à manger, d'être embarqué de force par la Gestapo ou les milices, peur d'être dénoncé, peur d'être pris pour un autre. Là où Losey montrait la lente descente un homme unique vers l'oubli, Marcel Bluwal filme le moral de tout un chacun, toutes ces petites lâchetés et vilenies qui émaillent le quotidien de ces gens traduisant cette terreur, non dénuée de fondement, de plonger dans l oubli de la déportation, ce qui est, au premier comme au second degré, le thème majeur du film. Marcel Bluwal décrit on ne peut mieux cette lourde atmosphère d'angoisse qui pesait sur ces années. Il montre, démystifiant pas mal de nos fantasmes d une France résistante, la volonté de survie qui conduit à la trahison quotidienne, à se dire que l'on ne peut rien faire, au marché noir. Il montre également cette partie de la France raciste qui se révèle au grand jour, aux imbéciles qui deviennent collaborateurs du régime nazi pour être reconnus, et ceux qui le sont par idéologie, et qui ne sont pas des imbéciles (j ai bien un terme, mais il ne serait pas très correcte de l écrire ici). Le cinéaste montre la réalité de la déportation, de l'internement et de l' existence des camps (en reconstituant le camp de transit de Drancy, à 3h de vélo de Paris), avec pudeur, mais avec une réalité implacable. Il filme le plus ignoble et le plus lucratif des marchés noirs, celui des sentiments, par cet hôtelier qui loue sa chambre à tous ceux qui veulent jeter un dernier regard sur un être cher enfermé dans le camp et en passe de disparaître. Cette époque revit au gré d'un scénario habile entraînant le spectateur avec un vrai sens de l'intrigue. Marcel Bluwal et Jean-Claude Grumberg utilisent le mystère qui entoure Lambert (est-il un résistant, un espion, un comédien ?...) pour rendre le film passionnant. L'intérêt est soutenu par les nombreuses scènes de comédie et les excellents dialogues qui font que Le plus beau pays du monde n a pas la gravité d'une tragédie que vous n auriez pas envie de voir. Vous y redécouvrirez au contraire le plaisir du cinéma de Gilles Grangier. En racontant le tournage d'un très mauvais film, rendu si mauvais par les compromissions qui jalonnent sa création, par le manque de talent de son metteur en scène et la médiocrité de l'acteur principal, Marcel Bluwal montre un cinéma encore en lutte contre le théâtre, comme si l un était le parent pauvre de l'autre. Le plus beau pays du monde est un film rare que ne doivent en aucun cas rater les fous de cinéma que nous sommes. Comme l'illustre Nuit américaine, il parle merveilleusement bien, avec une grande liberté, de ce qui nous tient les tripes, le cinéma. Il montre combien ce désir absolu nous conduit à effacer, ou ne pas regarder, la vraie vie qui nous entoure, pour faire aboutir nos rêves. Le cinéma y prend ses repères, mais le cinéma n est pas la vie, et comme tout processus créatif, il l embellit et l ignore. Jean-Claude Adelin compose un Lambert candide et courageux, Jacques Bonnaffé est un Couperin succulent de trouille, François Berléand excellemment convaincu du bien-fondé du nazisme et Marianne Denicourt est magnifique de sensibilité. " Notre film est destiné à la jeunesse française" dit le colonel Valogne (Thierry Lhermitte) à son réalisateur Vignault (Didier Bezace). Marcel Bluwal destine Le plus beau pays du monde à la fois à la jeunesse, dont on espère qu'elle ne refera les erreurs de ses parents, et à tous ceux qui ont vécu ces heures sombres, recréant au mieux ce quotidien que certains ont tout fait pour oublier. En 2h00 de spectacle, Marcel Bluwal réalise certainement le film de sa vie en apportant sa pierre au devoir de mémoire. Short cut : Il ne faut pas croire que Le plus beau pays du monde soit un film insipide. La qualité des comédiens et de l'intrigue en font un vrai film de cinéma. Il ne faut pas croire non plus qu il soit un film de plus sur l'occupation, il montre des réalités souvent cachées ou ignorées. C est certainement le meilleur film recréant le quotidien de ces années noires depuis La traversée de Paris, et comme cette illustre chef d ouvre, il traite son sujet sur le mode de la comédie. -- Pascal "Little Bug" http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/ Et bonjour chez vous... -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@lists.freenix.org Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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