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[CRITIQUE] Le plus beau pays du monde de Marcel Bluwal


  • Subject: [CRITIQUE] Le plus beau pays du monde de Marcel Bluwal
  • From: "little bug" <cinevisi@imaginet.fr>
  • Date: 5 May 1999 05:55:43 GMT
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Le plus beau pays du monde

de Marcel Bluwal, avec Thierry Lhermitte, Claude Brasseur,
Marianne Denicourt, Jacques Bonnaffé

La dernière prise

Voilà à peu près à quoi vont se résumer, hélas, beaucoup de critiques
concernant le film de Marcel Bluwal : c est du "cinéma à la papa" ou
"qualité d'un bon téléfilm". Raccourcis critiques cinglants et faciles.
Certes, Marcel Bluwall est surtout connu comme réalisateur de télévision
(Don Juan, avec Piccoli et Brasseur, Les Indes noires, Les Ritals), mais ce
serait ignorer le fameux Carambolages, sur un scénario intelligent de Pierre
Tchernia, que de l y cantonner. Il est clair que Le plus beau pays du monde
est bien un film de cinéma, il en possède ces moyens qui permettent de
fignoler une écriture, les prises, la direction d acteurs et le montage, la
possibilité de filmer en plans larges et de ne pas le réduire à de
prodigieux décors de 3 mètres de large sans plafond (il faut bien mettre les
éclairages quelque part).

Quant au "cinéma de papa", il y a un côté rétrograde, ennuyeux, qui ne
convient en rien au film. Le plus beau pays du monde est certes un film qui
rend hommage au cinéma des années 50, dans le sens d'une certaine justesse
des dialogues, et surtout de la mise à l'écran d'une foule de second rôles,
tous aussi réussis les uns que les autres. Chacun des quelques 25
personnages parlants possèdent une personnalité, donne une nouvelle
direction au film. A contrario, il n y a pas de personnage principal. Marcel
Bluwal recrée ainsi une époque, heureusement, disparue, Paris sous l'
occupation. La réussite du film tient dans un souci de reconstitution du
quotidien de ces années noires, en montrant mille détails qui nous font
vivre et ressentir l'occupation.

Comme dans beaucoup de films historiques, le souci de reconstitution visuel,
par les décors et les accessoires, est constant, mais, en plus, Le plus beau
pays du monde nous fait ressentir l état d'esprit des parisiens (et donc des
français) durant ces heures incertaines. Il rend tangible cette peur de
perdre le peu de liberté et de libre arbitre qu'il leur reste, peur de
perdre la vie, de ne pas avoir à manger, d'être embarqué de force par la
Gestapo ou les milices, peur d'être dénoncé, peur d'être pris pour un autre.
Là où Losey montrait la lente descente un homme unique vers l'oubli,  Marcel
Bluwal filme le moral de tout un chacun, toutes ces petites lâchetés et
vilenies qui émaillent le quotidien de ces gens traduisant cette terreur,
non dénuée de fondement, de plonger dans l oubli de la déportation, ce qui
est, au premier comme au second degré, le thème majeur du film.

Marcel Bluwal décrit on ne peut mieux cette lourde atmosphère d'angoisse qui
pesait sur ces années. Il montre, démystifiant pas mal de nos fantasmes d
une France résistante, la volonté de survie qui conduit  à la trahison
quotidienne, à se dire que l'on ne peut rien faire, au marché noir. Il
montre également cette partie de la France raciste qui se révèle au grand
jour, aux imbéciles qui deviennent collaborateurs du régime nazi pour être
reconnus, et ceux qui le sont par idéologie, et qui ne sont pas des
imbéciles (j ai bien un terme, mais il ne serait pas très correcte de l
écrire ici).
Le cinéaste montre la réalité de la déportation, de l'internement et de l'
existence des camps (en reconstituant le camp de transit de Drancy, à 3h de
vélo de Paris), avec pudeur, mais avec une réalité implacable. Il filme le
plus ignoble et le plus lucratif des marchés noirs, celui des sentiments,
par cet hôtelier qui loue sa chambre à tous ceux qui veulent jeter un
dernier regard sur un être cher enfermé dans le camp et en passe de
disparaître.

Cette époque revit au gré d'un scénario habile entraînant le spectateur avec
un vrai sens de l'intrigue. Marcel Bluwal et Jean-Claude Grumberg utilisent
le mystère qui entoure Lambert (est-il un résistant, un espion, un comédien
?...) pour rendre le film passionnant. L'intérêt est soutenu par les
nombreuses scènes de comédie et les excellents dialogues qui font que Le
plus beau pays du monde n a pas la gravité d'une tragédie que vous n auriez
pas envie de voir. Vous y redécouvrirez au contraire le plaisir du cinéma de
Gilles Grangier.

En racontant le tournage d'un très mauvais film, rendu si mauvais par les
compromissions qui jalonnent sa création, par le manque de talent de son
metteur en scène  et la médiocrité de l'acteur principal, Marcel Bluwal
montre un cinéma encore en lutte contre le théâtre, comme si l un était le
parent pauvre de l'autre.

Le plus beau pays du monde  est un film rare que ne doivent en aucun cas
rater les fous de cinéma que nous sommes. Comme l'illustre Nuit américaine,
il parle merveilleusement bien, avec une grande liberté, de ce qui nous
tient les tripes, le cinéma. Il montre combien ce désir absolu nous conduit
à effacer, ou ne pas regarder, la vraie vie qui nous entoure, pour faire
aboutir nos rêves. Le cinéma y prend ses repères, mais le cinéma n est pas
la vie, et comme tout processus créatif, il l embellit et l ignore.

Jean-Claude Adelin compose un Lambert candide et courageux, Jacques Bonnaffé
est un Couperin succulent de trouille, François Berléand excellemment
convaincu du bien-fondé du nazisme et Marianne Denicourt est magnifique de
sensibilité.

" Notre film est destiné à la jeunesse française" dit le colonel Valogne
(Thierry Lhermitte) à son réalisateur Vignault (Didier Bezace). Marcel
Bluwal destine Le plus beau pays du monde à la fois à la jeunesse, dont on
espère qu'elle ne refera les erreurs de ses parents, et à tous ceux qui ont
vécu ces heures sombres, recréant au mieux ce quotidien que certains ont
tout fait pour oublier. En 2h00 de spectacle, Marcel Bluwal réalise
certainement le film de sa vie en apportant sa pierre au devoir de mémoire.

Short cut : Il ne faut pas croire que Le plus beau pays du monde soit un
film insipide. La qualité des comédiens et de l'intrigue en font un vrai
film de cinéma. Il ne faut pas croire non plus qu il soit un film de plus
sur l'occupation, il montre des réalités souvent cachées ou ignorées. C est
certainement le meilleur film recréant le quotidien de ces années noires
depuis La traversée de Paris, et comme cette illustre chef d ouvre, il
traite son sujet sur le mode de la comédie.


--
Pascal "Little Bug"

http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/

Et bonjour chez vous...





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