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[CRITIQUE] "Buffalo 66" (avec SPOILERS...)


  • Subject: [CRITIQUE] "Buffalo 66" (avec SPOILERS...)
  • From: CEDRIC TAILLEFER <cedworld@club-internet.fr>
  • Date: 3 May 1999 06:32:05 GMT
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Bonjour les gens. Alors voilà. J'ai vu cette semaine " Buffalo 66 " et
c'est vraiment un film excellent. Principalement pour deux raisons. 

Attention. Pour ceux qui désireraient être vierge de toute information
avant de voir ce film, sachez que cette critique est caviardée de
SPOILERS ! ! ! ! ! ! ! Merci.

1/ C'est le portrait extrêmement juste et émouvant d'un paumé qui ne
sait pas vivre, et qui souffre. Oui, je sais, le sujet est loin d'être
nouveau, mais traité comme ça... Bon, bien sur, c'est un peu flou comme
argument, mais nom de dieu, ce film est vraiment beau, et puis d'abord,
allez jusqu'au 2/, et vous verrez pourquoi c'est un film si spécial.

2/ " Buffalo 66 " joue la même cours minimaliste et 'nature' que les
films de Jim Jarmusch. Donc, d'une certaine manière, on est en
territoire connu, mais bon, le film de Vincent Gallo sort à plusieurs
reprises de ce genre presque inventé (les plus érudits me reprendront
peut-être sur ce point...) par Jarmusch, pour aller, soit vers la comédie
grinçante (le repas chez les parents), soit vers le film musical, soit
carrément, vers le gore hypnotique (l'hallucinante scène du meurtre). Et
alors moi, j'adore que des émotions aussi radicalement opposées, issues
de différents genres de cinéma, viennent se téléscoper comme ça. Autre
chose qui démarque " Buffalo 66 " des films 'à la Jim Jarmusch' : la
fin, résolumment optimiste, qui tourne le dos au fatalisme doux-amer de
rigueur dans les films 'réalistes' de cette trempe.


Pourquoi comment ?

Malgrè cette happy-end, tout n'est pas rose dans le film de Vincent
Gallo. Tout d'abord, Billy, le personnage principal masculin, joué par
Gallo lui-même, sort de prison, après une peine de cinq ans, alors qu'il
était innocent. Une fois le monde extérieur retrouvé, ses trois
objectifs sont, dans l'ordre chronologique : trouver un endroit pour
uriner dans une ville peu équipée en WC publics, prouver à ses parents
qu'il existe, et enfin, flinguer le type à qui il doit -indirectement-
ses cinq années de prison. 

Oublions le premier objectif, qui est atteint pendant le premier quart
d'heure du film, et intéressons nous aux deux derniers. Billy est si
obsédé par ses deux problèmes (ses parents et son idée de vengeance, qui
sont liés, d'une manière assez inattendue...) qu'il ne vit pas dans
l'instant présent. Il est toujours perdu entre un passé douloureux et un
futur improbable. Tout au long du film, il nous fera partager ses
souvenirs et, par petites touches, on comprendra alors ses plan funestes
pour l'avenir. 

Billy est un personnage improbable et pourtant très crédible, à la fois
involontairement drôle et déchirant de désespoir. Tout d'abord, c'est un
voyou qui engueule les gens pour un oui ou pour un non, un peu à la
manière de Joe Pesci dans les films de Scorsese, sauf que, contrairement
aux personnages de Scorsese, Billy n'en vient jamais (ou très rarement)
aux mains. On comprend peu à peu qu'il est particulièrement torturé, et
que la violence verbale est juste, chez lui, une manière d'évacuer la
tension. Car Billy n'est pas haineux. Il est même plutôt doux, et, chose
étrange chez un type aussi ouvertement violent : il ne craint pas de
montrer sa fragilité. Exemple : quelques minutes à peine après avoir
fait la connaissance de Layla, juste avant le moment fatidique où il va
revoir ses parents, il se blottit dans les bras de la jeune fille,
terrorisé...

Parlons en, de ses parents. C'est le premier film où on voit (où je
vois, en tous cas...) des géniteurs aussi indifférents vis à vis de leur
rejeton. Lorsque Layla demande à voir les photos de Billy gamin, la mère
demande à son mari de remettre la main sur LA photo de Billy, lorsque
Layla et Billy s'en vont, les parents font des calins à la jeune fille,
et ne saluent même pas leur fils. A croire qu'il est invisible! Bref :
ces parents sont complètement à côté de la plaque. On découvrira
d'ailleurs pourquoi la mère ignore son fiston : Elle est passionée de
base-ball, et, le jour on Billy est né, elle a loupé un match très
important de son équipe favorite, à cause de l'accouchement... Donc, elle
lui en veut. On imagine facilement le traumatisme chez le pauvre garçon,
qui va faire une fixation sur l'équipe en question, une obsession qui le
conduira, quelques années plus tard en prison... Donc, comme vous le
voyez, la boucle est bouclée, et d'une façon joussivement tordue... 

Si je recapitule, on partait d'un postulat de film réaliste, avec un mec
qui sort de prison, et, alors qu'on pourrait s'attendre à ce que le
propos devienne social et tout et tout, on tombe en fait dans une
comédie tellement absurde que c'en devient presque de la
science-fiction. 

J'allais encore oublier une idée incroyable (désolé de SPOILER à ce
point, mais, difficile de parler d'un tel film sans déflorer un temps
soit peu l'histoire) : la manière dont les personnages se sont connus.
Notre anti-héros a kidnappé Layla, l'obligeant à le suivre chez ses
parents, pour leur faire croire qu'il est marié et qu'il a une bonne
situation. Layla, de son côté, qui joue le jeu dès le début de manière
zélée, prétendra à popa-moman que Billy jouit d'un poste très important
à la CIA ! Ouarf !   

Donc, on nage en plein délire, et pourtant le ton reste très crédible,
car Gallo s'attache avant tout à ses personnages, surtout Billy et
Layla, qu'on va pouvoir découvrir plus en profondeur (et qui apprendront
à se connaître l'un l'autre) une fois qu'ils auront quitté la maison des
parents. Je dirais même : surtout Billy, car Layla, qui est en fait son
'otage', sert de guide au spectateur pour lui faire visiter la vie de
Billy, qui n'est pas faite de grand-chose, à part ses idées de
vengeance. On pourra juste dire qu'il est épris d'une ignoble grognasse
(incroyablement incarnée par Rosanna Arquette, qui réussit, comme dans "
Pulp fiction ", à devenir laide comme un poux, alors que bon, à la base,
elle est plutôt mimi, Rosanna...), et qu'il est un champion de bowling
aussi dérisoire que les personnages de " The big Lebowski ". Le bowling
de Buffalo s'avère être le jardin secret de Billy, qui semble lié d'une
amitié très sincère avec le patron des lieux, un personnage réellement
touchant (joué par Jan-Michel Vincent, le héros de la série "
Supercopter ", aussi méconnaissable que Rosanna Arquette), qu'on
n'aperçoit pourtant que quelques instants... De même qu'on ne reste
finalement pas longtemps dans cet endroit visiblement cher à Billy.
Comme si le bien-être ne pouvait être que passager dans la vie du jeune
homme...

Mais finalement, Billy, va comprendre que le bonheur est à portée de
main : il s'agit bien sûr de Layla, une fille adorable, incroyablement
patiente, etc, etc, bref, un ange. Le message a l'air un peu candide et
gentillet comme ça, mais dans un tel contexte, il passe très bien, Il
est même nécessaire. Car le film serait cynique s'il s'arretait juste
avant la happy-end, c'est à dire à la séquence du meurtre...

Parlons en de cette fabuleuse séquence. Elle est proprement hallucinante
(oui, je sais, j'aime beaucoup cet adjectif), et elle va tout faire
changer dans la tête de Billy. Mais je ne dois pas la raconter tellement
elle est grandiose à découvrir ! (même si cette critique est un hymne
aux SPOILERS). Donc, je vais juste tourner autour du pot, histoire de
vous mettre l'eau à la bouche. Il y a d'abord une introduction au
ralenti, sur un morceau fabuleux et hypnotique de Yes (" Heart of the
sunrise ", je crois), puis la bande son s'efface totalement, et,
toujours au ralenti, en silence, on rentre au coeur du sujet... On pénètre,
comme en apesanteur, dans le fantasme morbide de Billy. Il s'agit d'un
passage gore et contemplatif, et qui se clot d'une manière absolument
géniale, relançant le fim dans une autre direction. En fait, ce passage
me fait furieusement penser à une scène à la fin de " Body double ", et,
d'une manière plus générale, à du De Palma, autant pour l'émotion
provoquée (l'impression que le temps s'est soudain figé à cause d'un
détail), que pour l'aspect expérimental de la mise en scène... Euh... Je
crois bien que j'en ai trop dit. Tant pis.

Puisqu'on parle de mise en scène, il faut signaler au passage que ce
film est plein d'idées intéressantes dans la manière de filmer. On sent
que Vincent Gallo aime expérimenter. Et pourtant, je ne sais pas si ces
procédés, contrairement à la séquence du meurtre (qui est géniale)
servent à chaque fois le propos... Le repas avec les parents, par exemple,
est filmée d'une manière étonnante (difficile à décrire en quelques
lignes), mais j'aurais du mal à défendre ce parti-pris, qui ne me semble
pas nécessaire... Cela dit, le trop plein d'idées vaut mieux que le manque
d'imagination... Peut-être aussi que ce mélange de 'procédés filmiques'
(ouaouh, je sors de ces expressions depuis que je cause sur FRCD, moi...)
rejoint le mélange de genres dont je parlais plus haut. Et donc,
l'ensemble serait cohérent d'une certaine manière... Enfin, si quelqu'un a
un avis là-dessus...

Pour terminer sur le mélange des genres, il me semble tout à fait
nécessaire, dans ce film. Ca n'est pas juste un exercice de style.
L'histoire racontée par bribes (la vie de Billy) est si tordue et
imprévisible, qu'il est normal qu'on passe, comme ça, sans prévenir,
d'un registre à un autre. De plus, il s'agit d' un film qui marche grâce
aux contrastes, notamment pour ce qui est des personnages, dont on
découvre tout d'abord une face (la violence de Billy, l'insensibilité du
père), puis l'autre (la fragilité de Billy, la passion du père pour la
musique).

D'ailleurs, voici un dernier point qui m'a beaucoup touché, dans "
Buffalo 66 ". C'est souvent grâce à la musique que les personnages se
dévoilent, alors que celle-ci est la plupart du temps absente du film.
Les rares et courts passages musicaux sont autant de bouffées d'air, qui
permettent aux personnages, tous un peu frustrés, de s'exprimer. Un
morceau de Yes nous fait découvrir l'aspect le plus sombre de la
personnalité de Billy (le meurtre), et deux petites séquences musicales
naïves permettent, tour à tour, au père de Billy puis à Layla de nous
dévoiler, eux aussi, leur jardin secret. Durant la première, Ben Gazzara
se rêve en Franck Sinatra, dans le but visible de séduire Layla. Puis,
la jeune fille, pendant la séquence du bowling, se lance dans un numéro
de claquettes sur le subliiiiiiiiiiiime " Moonchild " de King Crimson,
volant ainsi la vedette à Billy, qui se met alors en colère...

Euh... Et bien voilà. J'ai du oublier deux trois trucs, mais je crois que
j'ai fini...

Cédric.

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