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[CRITIQUE] New Rose Hotel, de Abel Ferrara (1998)


  • Subject: [CRITIQUE] New Rose Hotel, de Abel Ferrara (1998)
  • From: abarfety@aol.com (ABarfety)
  • Date: 29 Apr 1999 20:08:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


USA 1998. Scénario d'Abel Ferrara et Chris Zois, d'après une nouvelle de
William Gibson. Photo de Ken Keisch, décors de Franck Decurtis, musique Schooly
D, produit par Edward Pressman.
Avec : Christopher Walken (Fox), Willem Dafoe (X), Asia Argento (Sandii).
90 min, 35 mm couleurs, 1.85.



La chair, la mort et le diable.


Romantique noir. Abel Ferrara est une figure moderne de ce romantisme. Il se
meut d'ailleurs avec aisance dans cette posture d'artiste déchiré, et ne
rejetterait sans doute pas une telle filiation. Poursuivre dans la voie de
Baudelaire ou de Swinburne, comme le fait Argento de son côté avec Poe ou De
Quincey par exemple.
Il utilise comme tous ces romantiques l'inspiration dite classique pour bâtir
une œuvre d'une force indéniable qui compte quelques réussites flamboyantes. Ce
film comme presque tous les autres d'ailleurs utilise à escient l'antithèse
classique-romantique. Pour expliciter ce discours souvenons nous des mots de
Goethe : "J'appelle classique ce qui est sain, et romantique ce qui est
malade." Ainsi Ferrara reproduit tres consciemment cette conception bipolaire
qui régit en grande partie notre pensée, enfer et paradis, ange et démon, et
aussi ombre et lumière, bref tous les mythes romantiques.
Pour compliquer l'ensemble il ne faut pas négliger les obsessions de Ferrara,
qui parcourent son cinéma, le manque, ainsi que son côté profondément
moraliste. Tout cela est utile pour bien juger d'un film dont les figures de
proue sont l'ange et la mort.

Être tout sauf banal. Le mythe romantique trouve ici sa pleine mesure. Un film
qui est tout sauf ce que l'on veut lui faire dire. New Rose Hotel est un maître
film, "une plongée ironique dans les affres de la démiurgie". Film qui se
déconstruit tout en se construisant, qui explore sa structure, se dérobe, se
refuse à une compréhension immédiate et rationnelle. Donc un film qui se veut
tout sauf classique, grâce à son corps même. Œuvre d'espoir cependant, film
quasi expérimental, par sa manière unique d'explorer la manière et la matière
de l'image.
Film sur l'image. Sur la place de l'image dans notre société également. Ferrara
a assimilé cette mouvance. Longtemps, l'image était source officielle et
"pure", témoignage infaillible de vérité, puisque nous le voyons. Il n'en est
plus ainsi. Dans notre monde d'images, le virtuel et la manipulation est. La
pureté n'y existe plus. Elle se saborde elle même dans une confusion volontaire
et passionnante.
Mensonge. Ce que nous voyons, la représentation est un mensonge. Ferrara
l'affirme d'emblée, cette vérité supposée est une illusion. Pas de vérité, pas
de solution, ou bien encore choisir l'ombre plutôt que la lumière.
Les premières images sont symptomatiques du propos de Ferrara. Images déjà
essentielles, annonciatrices de la suite des évènements, une image des images,
différentes sources qui se mélangent. Le générique, superbe, le regard, déjà
métaphore qui tente de distinguer l'action, vient le titre. Dafoe est là, lui
aussi dans une position prémonitoire, spectateur de l'action sans en faire
vraiment partie. Alors peut venir l'histoire proprement dite. Une machination
ténébreuse dans le milieu des affaires, un piège, une beauté tentatrice. Mais
tout n'est pas si simple comme dirait un refrain hollywoodien. Tout cela est
d'un parfait classicisme, un film noir. Et ensuite tout devient sombre…

Fascinant jeu de pistes, labyrinthe que le spectateur et Dafoe doivent
traverser. La métaphore du jeu de l'acteur est évidente, peut être un peu trop
d'ailleurs pour ne pas soupçonner qu'elle ne sera pas la seule présente. Dafoe,
Walken et Asia Argento sont tout à la fois acteurs et spectateurs. Spectateurs
d'une action qui nous est refusée, occultée. Thriller sans action, film
d'anticipation ou le futur n'est pas matérialisé, à l'exception d'un téléphone.
Le spectateur et Dafoe avec lui, se voient convier à un jeu de rôles.
La place de la narration est l'un des points essentiels du film. L'action n'est
jamais présente à l'écran, on ne voit que la préparation des actions par les
protagonistes principaux, ou bien leurs commentaires, ou bien encore la mise en
scène qu'ils préparent. Seuls les rapports humains, dialogues ou scènes d'amour
subsistent, c'est tout ce qui reste de l'action, qui est toujours en dehors,
racontée….Et quand elle est finalement aperçue, c'est à travers le filtre d'un
autre regard, une autre caméra, un autre support, impur, la vidéo qui crée une
distance supplémentaire. D'ailleurs, l'enjeu de l'intrigue, un brillant
généticien japonais n'est jamais là, uniquement regardé, observé par des
caméras espions. Car tout ici est mise en scène, organisation dans l'espace et
dans le temps. La réalité est-elle réductible à ce que l'on voit ? Non.
Ce travail sur la place de l'image, sur le point de vue n'est pas nouveau en
soi. On peut le rapprocher de Kurosawa, de Welles, et aussi de Tarantino, sans
parler de Brian de Palma. Ici Abel Ferrara va plus loin, puisque il supprime
toute idée même de vérité, au spectateur de faire la part des choses dans un
film interactif.
Ce trompe l'œil, le piège et le mensonge de l'image sont une constante dans
l'œuvre d'un autre metteur en scène romantique, Dario Argento. Moins brillant,
Ferrara ajoute cependant la dimension du regard. Qui regarde, qui filme qui?
Qui dirige ?

Walken, metteur en scène. Il est clairement identifié d'emblée comme le metteur
en scène, ce qui est assez intéressant quand on connaît la place de Walken dans
le cinéma de Ferrara. Espion ou diable contemporain, son plan consiste en un
jeu, un jeu de séduction pour parvenir à ses fins, faire passer le savant d'une
société vers une autre. Pour réaliser cette séduction, il lui faut une actrice.
C'est Asia Argento. D'où une scène magnifique, sur le jeu et la comédie des
sentiments entre eux, Fox (Walken) endosse le rôle du savant, et en quelques
instants Sandi (Asia Argento) doit entrer dans la peau du personnage. Il est le
metteur en scène, elle est son actrice. Actrice parfaite, on le verra plus
tard. Cette scène se rejoue ensuite plus tard avec Dafoe cette fois.
Illusion, le personnage de Walken, au début est présenté comme le pôle
d'attraction du film, l'action semble devoir se tourner autour de lui. Mais pas
du tout, il s'écarte du centre de l'histoire, la caméra hésite, le délaisse
progressivement. Il n'atteindra pas comme Dafoe la possibilité de se détacher
de l'action, il en reste prisonnier. Loin d'être le démiurge omniscient, il se
retrouve perdu et dépassé. Manipulé lui aussi, il retourne à son rang de
personnage pantin, acteur fantôme, dont le destin se dessine sans qu'il puisse
y faire quoi que ce soit. Ne restera que la mort, mécanique et facile.

Le personnage de Dafoe est lui différent. D'abord car sa place de personnage-,
narrateur le place dans une situation particulière. Il est le premier présent à
l'image du début, jusqu'à la fin. Immédiatement extérieur à l'action, il n'est
pas libre, c'est une évidence. Le film pourrait très bien être son rêve ou
plutôt son cauchemar. Il est toujours là, c'est en lui que se trouve le film,
les confusions, les images. Tout repose donc sur lui. Mais il commet un acte
qui cause son cauchemar. 
Aimer. Il bouleverse ainsi le cours des évènements, changeant son destin de
personnage. À nouveau, dans un jeu, il envisage avec Sandi les projets
d'avenir. C'est sans doute la scène la plus importante du film. Dans un hôtel
entre Asia Argento et Willem Dafoe. Scène splendide, et qui il faut le préciser
n'a rien à voir avec le script, et qui fut improvisée comme beaucoup des
dialogues du film. Scène splendide, la encore d'une étonnante complexité, mais
en même temps d'une fascinante simplicité. Pivot entre les deux parties du
film, merveilleusement filmée et tout aussi bien interprétée. Sandi propose à X
de tout arrêter, de tout quitter pour l'épouser. Il refuse ce choix, ou en tout
cas le diffère.
Il est perdu, jouet dépassé et soudain inutile. Ses tentatives d'indépendance
sont nécessairement vouées à l'échec…Se réfugier dans l'hôtel-cerceuil du New
Rose Hotel et attendre la délivrance, la mort.

La dernière partie du film est encore plus passionnante que la première.
L'action ou la simili-action est définitivement expédiée. Il ne reste plus que
la révision de ces actions. C'est ici que tout le talent de l'organisation de
la mise en scène de Ferrara se justifie. Dérouter le spectateur, faire de lui
comme de X un jouet, malléable à merci. La mise à mort de la vérité s'organise.
Il met à mal toute idée sur l'objectivité de l'image. Une image qui du moment
qu'elle est montée est nécessairement vraie. Et bien non. Les scènes sont
revues, mais sans être tout à fait les mêmes, voire ensuite franchement
différentes. La possibilité d'isoler le vrai du faux devient impossible. Chaque
scène acquiert sa propre autonomie et son nouveau sens. Le film tourne sur
lui-même, et se sert de lui, de ses images pour construire sa seconde partie.
Et au milieu de tout ça se glissent des images inédites, des images d'un
ange…D'un bonheur illusoire.

Révélation, le révélateur, terme de photo. Pourquoi donc révélation ? Si
révélation il y a, il ne faut pas la chercher dans une solution. Non,
révélation pour Asia Argento. Si un personnage imprime réellement la pellicule
dans le film, c'est bien le sien. Son apparition à la lumière, à la surface du
film se fait progressivement, mais devient rapidement de plus en plus évidente.
C'est encore un passage de l'ombre vers la lumière, vers le spectateur jusqu'à
ce que l'image elle même en soit emplie, que le film déborde, bouscule plus ou
moins volontairement ses propres règles. Elle apparaît étonnamment forte et
surtout libre, présente sans jamais être accessible complètement. Et son
absence crée le manque fatal de Dafoe.
Séduction. Il y a ici une évidente séduction. Beauté d'une rencontre attendue
entre une actrice et un metteur en scène. Séduction réciproque qui transparaît
à l'écran. Le jeu de séduction est toujours présent. Le personnage de Sandi qui
pourrait être insignifiant est essentiel, vital pour le film qui finit par ne
plus voir qu'elle tout comme Dafoe. Beauté nécessaire, fascinante aussi. Asia
Argento fait de Sandi le personnage le plus complexe. Est elle sincère ou
manipulatrice ? Joue elle la comédie depuis le début ? Ange ou diable ? Ange
qui offre l'amour et qui déchaîne la mort sur qui ne peut le saisir….À l'image
de l'ange, tatouage qu'elle porte sur le bas de son ventre. Le dernier rôle
d'Asia Argento, dans Le Fantôme de L'Opéra, nous montrait un passage, une jeune
fille qui devient femme. Ici, c'est une femme, belle et forte. Dans les deux
cas, la relation avec le metteur en scène est profonde et évidente.
Les scènes qui l'oposent à Dafoe sont revues plus longuement, nous révélant
plus sans pour autant en conclure grand chose. Ferrara affirme son importance,
la met en valeur. Filmée délicatement presque amoureusement. Et Asia Argento
participe pleinement avec un aplomb renversant et nous convainc encore plus
grâce à sa voix. Une voix qui trahit des émotions, des sentiments, une liberté
rare chez une actrice. Son corps même, tout aussi beau et vivant occupe une
place importante, instrument envoûtant au service de l'illusion filmée.

C'est grâce à cela je crois que Ferrara emporte l'adhésion, c'est une histoire
d'amour romantique qui fait le prix de ce film. Plus encore que sa réflexion
sur l'image, la vérité, c'est le film qui s'abandonne à l'amour.
Mêler donc dans un même élan créatif le trivial et le sublime semble être le
lot commun d'Abel Ferrara. Son esthétique est souvent à la limite du kitsch, il
reprend des procédés du clip, mais dans un fond déchirant d'humanité.
Il accorde dans un film des histoires tres classiques, qui ont une évidente
dimension littéraire, toujours le terme classique, des tragédies grecques, des
rédemptions, Shakespeare et Homère.
Alors, jeu ou bien rêve, le film est là. Peut-être n'est-il que le rêve de
Dafoe, personnage de Ferrara qui prendrait peu à peu conscience que quelque
chose ne va pas. Pas assez néanmoins pour se rendre compte qu'il est dans un
film. Le monde de Ferrara est toujours impitoyable, on n'échappe pas à sa
réalité rêvée, son monde de cinéaste. Une illusion d'une heure et demie. 
Une mise en scène formellement audacieuse, une image bousculée, découpée,
travaillée. Ferrara a tourné avec plusieurs caméras en même temps et trouvé le
rythme définitif au montage.


Ferrara montre bien que l'antithèse classique-romantique ne veut rien dire, et
que ces deux thèmes sont indéfectiblement liés, nécessaires à la création.
Il célèbre donc cette fusion nécessaire du classicisme dit pur, et du
romantisme dit sombre.
Faire cohabiter l'ange et la putain, tel est sa vision de l'artiste.
New Rose Hotel est  un objet cinématographique rare, qui laisse le spectateur
certainement un peu frustré, en tout cas en état de choisir lui-même. Film
interactif, oui car il ne faut pas non plus oublier que le film est tiré d'une
nouvelle de l'inventeur du cyberpunk, William Gibson.
Libre donc d'en conclure ce que l'on veut, de voire le personnage de Sandi
comme le démon ou comme un ange exterminé. De choisir l'ombre et de conclure
sur le personnage déchiré de Dafoe qui attend comme l'écrit Baudelaire de :
"Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?". Ou bien ne retenir
que l'image de Asia Argento, qui court vers la caméra, et tout est bien, et
tout est bien.



Alexandre Barfety, mars 99

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