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[CRITIQUE] eXistenZ


  • Subject: [CRITIQUE] eXistenZ
  • From: Garfield <Guillaume.Lannoo-Renexter@renault.com>
  • Date: 29 Apr 1999 18:45:50 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Renault, Industrial Design Department of The Mort That Kills
  • References: <3726E925.943547B6@renault.com>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:5

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Encore une critique d'eXistenZ, le dernier né de Cronenberg. Bah oui, je
peux pas m'en empêcher, je l'ai vu dimanche et ça donne envie de parler.

Premières impressions à la fin de la séance : ce film a quand même mis
très longtemps à démarrer. Sans doute le fait que je sois un habitué du
jeu vidéo n'est-il pas étranger à cette sensation, puisque je pense que
la première demi-heure sert avant tout à introduire les concepts
d'immersion dans des "mondes virtuels" aux néophytes. Chose relativement
bien faite, d'ailleurs, puisque le phantasme ultime en matière de jeu
vidéo est encore de changer de monde, changer de peau (un peu à la façon
dont Quaid/Krauzer était balladé dans Total Recall) et que ma petite
amie qui n'est pas experte a tout compris tout de suite.

Un peu plus dans le détail, maintenant : c'est curieux comme
l'impression de déjà-vu s'installe vite pour le spectateur assidu
d'autres films de Cronenberg. Tout ça rappelle furieusement Vidéodrome,
même si l'intrigue est un peu plus linéaire et plus claire sur le degré
d'inclusion dans des mondes virtuels gigognes. Passons sur les délires
de créatures pseudo-organiques, de tripaille gélatineuse et de
pénétrations féroces (cf le bioport) : même 20 ans après, ça choque
toujours autant, et on sent que le réalisateur prend un certain plaisir
à jouer à "je-te-retourne-le-ventre-et-tu-regardes-dedans". Et une fois
de plus, ça sert l'histoire, ce qui n'est pas le cas chez d'autres. Un
bon point.

Le temps passe, et avec lui l'évolution technologique qui fait des bonds
fantastiques d'année en année. C'est un futur très proche que décrit
eXistenZ, à peine une extension de notre réalité. A quelque niveau
d'entrée dans le jeu que ce soit, les réflexions des personnages sur la
façon dont le jeu leur change la vie (les "libère") ne sont pas
différentes de celles des accros du jeu vidéo, qui passent des nuits
entières devant leur écran, ne vivant que pour l'instant où l'image de
la console s'affiche pour la première fois en les invitant dans un autre
monde. Aujourd'hui, nous en sommes à la réalité virtuelle. Cronenberg
décrit des jeux projetant le joueur dans une réalité autre. Ici,
difficile de différencier le vrai du faux. Au départ, les personnages
semblent "entrer en boucle" jusqu'à ce qu'on leur parle clairement
(typique des jeux de rôle sur console, ça saute aux yeux de n'importe
quel habitué), mais plus on s'enfonce dans la "création" d'Allegra
Geller, plus il devient difficile de savoir différencier le vrai du
faux, l'artificiel du réel, et l'inoffensif du dangereux.

La cerise sur le gâteau : le meurtre, bien sûr, acte de violence ultime
que le jeu vidéo banalise un peu trop. Face à son écran, pas de
confusion possible : la petite tache rouge sur les pixels de vêtements
du personnage en 2 dimensions n'implique pas de désir morbide du joueur.
Un personnage qui meurt, c'est le jeu qui le veut, et c'est tout. Mais
dans un faux monde où le virtuel et le réel se ressemblent au point de
se confondre, la dérive commence et pousse vers une paranoïa maladive et
une folie insidieuse les amateurs de sensation forte qui béta-testent
"eXistenZ". Par l'intermédiaire du bioport, c'est le jeu qui entre dans
le joueur, et non l'inverse... Et l'univers commence à basculer. Quand
est-ce que le jeu a commencé ? Comment s'arrêter ? Comment s'évader d'un
univers qui guide vos actes à sa guise et vous coupe de la réalité ?

Les cuculs bien-pensants diront que ce film pousse à la violence, à la
méchanceté, à être vilain pas bo et à tuer des gens pour de rire.
Ceux-là sont des cons. Car c'est de nouveau une réflexion en forme
d'avertissement appuyé que livre Cronenberg. Vidéodrome suggérait les
conséquences d'une vie guidée par les images fortes ; eXistenZ reprend
ce principe de démonstration sur le thème virtuel/réel. Et tandis que
les créateurs des futurs eXistenZ/transCendenZ sont peut-être en train
de naître, nous rappelle l'importance de la notion de libre-arbitre, la
capacité à choisir sa propre voie, à nier la fatalité et les "c'était le
destin".

En conclusion, eXistenZ est un bon film, qui anticipe et extrapole avec
une justesse et une vérité sans faille. Même si le début est un peu long
à mon goût, même si les effets spéciaux ne sont pas
extra-flashy-pétant-kaboom de la mort. Bref, il est fort, ce Cronenberg.
Si tout va bien, eXistenZ va devenir un film culte. Mais si les choses
évoluent dans le sens qu'il prédit, eXistenZ sera décrit comme "le film
d'une génération", "là où tout a commencé". Ce jour-là, les gars,
éteignez vos consoles, et ne vous branchez rien dans le corps... vous
seriez pas sûrs de revenir entiers.

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