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[CRITIQUE] Hana-Bi de Takeshi Kitano


  • Subject: [CRITIQUE] Hana-Bi de Takeshi Kitano
  • From: autopsy@infonie.fr (Autopsy)
  • Date: 1 Apr 1999 11:43:29 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

"Hana-Bi" de Takeshi Kitano
Japon, 1997
Scén : Takeshi Kitano
Mus : Joe Hisaischi
Durée : 99mn

Avec : Takeshi Kitano, Kayoko Kishimoto, Ren Osugi...

Depuis "Violent Cop", chaque film de Takeshi Kitano ressemble à une
lutte continuelle face à un destin souvent bien ingrat, maudit, ou
tout simplement stérile. Tels les destins croisés des deux gamins
paumés de "Kids Return", celui du yakuza fatigué et désabusé de
"Sonatine". Tous ces personnages ont vraisemblablement quelque chose
en commun. Confrontés aux avatars, à l'hostilité de leur
environnement, ils font tous preuve d'une grande lucidité. Lucidité
qui caractérise fort bien l'oeuvre globale de Kitano. Le réalisateur
de "Violent Cop", depuis ses débuts, met en scène des personnages
asociaux, non intégrés, qui se débattent tant bien que mal avec le
système, quel qu'il soit. 

Kitano poursuit le thème développé dans "Sonatine", et semble, avec
"Hana-Bi", être à l'apogée de son talent visionnaire, offrant un
renouveau incontestable dans l'univers étrangement uniforme de la
série noire. Il n'est pas présomptueux de qualifier "Sonatine" de
néo-polar. Le même terme s'applique sans moindre mesure à son dernier
film. Ce qualificatif n'est pas usurpé, et les raisons pour lesquelles
il est légitime sont nombreuses. En premier lieu, Kitano pose un
regard différent, proprement contemplatif sur son univers, souvent
réduit à un microcosme. Contemplation amorcée dans son précédent film,
et aujourd'hui accentuée dans "Hana-Bi" par la soudaine mise au
premier plan de tableaux, tous plus ou moins surréalistes dans leurs
formes, dans le choix des couleurs et des motifs, tous décalés,
composés par Kitano lui-même. Ils offrent par ce biais une certaine
sérénité au film. Ils forment une sorte de repère, d'échappatoire pour
l'auteur, un essai pour mieux comprendre, mieux se situer par rapport
aux choses et aux évènements qui lui tombent dessus.

Cette sérénité, Kitano l'oppose à de brusques accès de colère, de
fureur. Le réalisateur est en parfait équilibre entre les deux, ne
laissant jamais l'un de côté pour trop se complaire dans l'autre.
Puisque la violence des films de Kitano n'est jamais complaisante,
encore moins gratuite. Il n'y a aucune volonté d'esthétiser dans son
interprétation très personnelle de la violence, remarquable de
précision et de maîtrise. Elle est froide, surgit avec fulgurance, et
laisse le spectateur passablement mal à l'aise, si ce n'est
déstabilisé. Kitano est un fin architecte, il construit ses films avec
force et dérision, et sait prendre le spectateur à contre-pied, ne
tombant pas pieds joints dans les affres de la facilité. En cela, la
scène du cambriolage de la banque est tout à fait remarquable.

Comme dans "Sonatine", le personnage principal se retrouve à lutter
seul face à la mort, et Kitano, acteur une fois de plus, incarne avec
un rare talent et une singulière inspiration le rôle d'un flic privé
de toutes illusions, avec pour seules attaches sa femme, victime d'une
maladie incurable, et son ami policier, paralysé à la suite d'un
accident. Un tel tableau aurait fait le plus larmoyant des mélodrames,
s'il n'était orchestré par un Kitano désireux de porter un regard
avant tout méditatif sur son oeuvre, invitant à la réflexion. 
Kitano porte dans ce film une charge énorme, une souffrance sans
bornes. Et toute l'ingéniosité de la réalisation est de faire en sorte
que l'évocation de cette souffrance, qui ne se veut en aucun cas
lacrymale, se traduise par une énorme tension, qui gravite sans jamais
décliner autour d'un non-dit persistant. Kitano n'est pas loin de
prendre une attitude d'auto-dérision face au destin funeste qui semble
vouloir l'emporter.

C'est donc dans une atmosphère quelque peu survoltée, dûe à la
présence d'un Kitano prêt à exploser à tout moment (d'où les accès
spontanés de violence), troublante, ponctuée de moments brefs, presque
libérateurs, d'un humour léger, bon enfant, que le film évolue. La
scène de la voiture qui passe au même moment que se déclence
l'obturateur de l'appareil photo est d'une rare beauté, où en un seul
instant se réunissent poésie et tragique. Ces petites touches d'humour
se retrouvent de part et d'autre de l'oeuvre de Kitano, que ce soit
les blagues des deux amis de "Kids return", ou les trous creusés dans
le sable dans "Sonatine". 

La musique, signée Joe Hisaischi, déjà compositeur de la superbe
partition de "Sonatine", accompagne intimement ces instants à la fois
très précieux et volatiles. Elle m'a semblé bien plus discrète que
dans "Sonatine", mais cependant toujours aussi indispensable pour
mettre le spectateur en prise directe avec l'ambiance du film, lui
apporter ce soutien qui lui permet de mieux apprécier le côté
contemplatif et méditatif de l'oeuvre. 

Le visage de Kitano, ses traits, sont marqués. Et pas seulement à
cause de son accident de moto. Accident qui lui paralysa la moitié du
visage peu après le tournage de "Violent Cop" (si mes souvenirs sont
bons..., n'hésitez pas à me corriger). Il incarne dans ce film, et de
façon quasi-parfaite, les deux célèbres principes de la philosophie
taoïste, à savoir le Yin, symbole de la passivité, représentant le
côté contemplatif du film, la face paralysé de Kitano, et le Yang,
symbole du mouvement, de l'activité, représentant la violence furtive,
mise en exergue par son incroyable dureté, et éclipsée aussi
soudainement qu'elle était arrivée. Kitano sait aussi alterner, quand
besoin est, scènes directes et scènes elliptiques.

Que les amateurs de films d'action musclés ne s'y trompe pas,
"Hana-Bi", qui signifie "Feux d'artifice", n'a rien d'un polar
ordinaire. Il prend son temps et surprend le spectateur par son côté
proche de l'épure, aucune fioriture, rien que de l'utile. A cela
s'ajoute une multitude de thèmes suintants du films comme autant
d'invitations à une réflexion plus en profondeur.

Surnommé le "Coluche de l'Archipel", Kitano, aussi vedette de la
télévision, amuseur public numéro un (qui critique, par le biais de
l'humour, les travers de la société et les hommes politiques),
présentateur de talk-show, commentateur sportif, journaliste, écrivain
(40 livres à son actif), ne l'est pas sans raisons, d'autant plus que
l'analogie avec l'accident de moto de Coluche semble volontaire. Et
Kitano, plus connu dans son pays comme bouffon ou clown, ne fera pas
mentir cette citation d'un certain Oscar Wilde  : "L'humour est la
politesse du désespoir". Désespoir aujourd'hui révélé au grand jour.

Réalisateur phare de cette dernière décennie, Kitano est avant tout et
par dessus tout un auteur résolument à part, hors norme. Il signe là
son film le plus abouti, le plus sombre aussi, et renvoie le
spectateur face à lui-même, en le forçant à regarder là où il n'irait
vraisemblablement pas poser les pieds... Un très grand film.


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