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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Hana-Bi de Takeshi Kitano
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] "Hana-Bi" de Takeshi Kitano Japon, 1997 Scén : Takeshi Kitano Mus : Joe Hisaischi Durée : 99mn Avec : Takeshi Kitano, Kayoko Kishimoto, Ren Osugi... Depuis "Violent Cop", chaque film de Takeshi Kitano ressemble à une lutte continuelle face à un destin souvent bien ingrat, maudit, ou tout simplement stérile. Tels les destins croisés des deux gamins paumés de "Kids Return", celui du yakuza fatigué et désabusé de "Sonatine". Tous ces personnages ont vraisemblablement quelque chose en commun. Confrontés aux avatars, à l'hostilité de leur environnement, ils font tous preuve d'une grande lucidité. Lucidité qui caractérise fort bien l'oeuvre globale de Kitano. Le réalisateur de "Violent Cop", depuis ses débuts, met en scène des personnages asociaux, non intégrés, qui se débattent tant bien que mal avec le système, quel qu'il soit. Kitano poursuit le thème développé dans "Sonatine", et semble, avec "Hana-Bi", être à l'apogée de son talent visionnaire, offrant un renouveau incontestable dans l'univers étrangement uniforme de la série noire. Il n'est pas présomptueux de qualifier "Sonatine" de néo-polar. Le même terme s'applique sans moindre mesure à son dernier film. Ce qualificatif n'est pas usurpé, et les raisons pour lesquelles il est légitime sont nombreuses. En premier lieu, Kitano pose un regard différent, proprement contemplatif sur son univers, souvent réduit à un microcosme. Contemplation amorcée dans son précédent film, et aujourd'hui accentuée dans "Hana-Bi" par la soudaine mise au premier plan de tableaux, tous plus ou moins surréalistes dans leurs formes, dans le choix des couleurs et des motifs, tous décalés, composés par Kitano lui-même. Ils offrent par ce biais une certaine sérénité au film. Ils forment une sorte de repère, d'échappatoire pour l'auteur, un essai pour mieux comprendre, mieux se situer par rapport aux choses et aux évènements qui lui tombent dessus. Cette sérénité, Kitano l'oppose à de brusques accès de colère, de fureur. Le réalisateur est en parfait équilibre entre les deux, ne laissant jamais l'un de côté pour trop se complaire dans l'autre. Puisque la violence des films de Kitano n'est jamais complaisante, encore moins gratuite. Il n'y a aucune volonté d'esthétiser dans son interprétation très personnelle de la violence, remarquable de précision et de maîtrise. Elle est froide, surgit avec fulgurance, et laisse le spectateur passablement mal à l'aise, si ce n'est déstabilisé. Kitano est un fin architecte, il construit ses films avec force et dérision, et sait prendre le spectateur à contre-pied, ne tombant pas pieds joints dans les affres de la facilité. En cela, la scène du cambriolage de la banque est tout à fait remarquable. Comme dans "Sonatine", le personnage principal se retrouve à lutter seul face à la mort, et Kitano, acteur une fois de plus, incarne avec un rare talent et une singulière inspiration le rôle d'un flic privé de toutes illusions, avec pour seules attaches sa femme, victime d'une maladie incurable, et son ami policier, paralysé à la suite d'un accident. Un tel tableau aurait fait le plus larmoyant des mélodrames, s'il n'était orchestré par un Kitano désireux de porter un regard avant tout méditatif sur son oeuvre, invitant à la réflexion. Kitano porte dans ce film une charge énorme, une souffrance sans bornes. Et toute l'ingéniosité de la réalisation est de faire en sorte que l'évocation de cette souffrance, qui ne se veut en aucun cas lacrymale, se traduise par une énorme tension, qui gravite sans jamais décliner autour d'un non-dit persistant. Kitano n'est pas loin de prendre une attitude d'auto-dérision face au destin funeste qui semble vouloir l'emporter. C'est donc dans une atmosphère quelque peu survoltée, dûe à la présence d'un Kitano prêt à exploser à tout moment (d'où les accès spontanés de violence), troublante, ponctuée de moments brefs, presque libérateurs, d'un humour léger, bon enfant, que le film évolue. La scène de la voiture qui passe au même moment que se déclence l'obturateur de l'appareil photo est d'une rare beauté, où en un seul instant se réunissent poésie et tragique. Ces petites touches d'humour se retrouvent de part et d'autre de l'oeuvre de Kitano, que ce soit les blagues des deux amis de "Kids return", ou les trous creusés dans le sable dans "Sonatine". La musique, signée Joe Hisaischi, déjà compositeur de la superbe partition de "Sonatine", accompagne intimement ces instants à la fois très précieux et volatiles. Elle m'a semblé bien plus discrète que dans "Sonatine", mais cependant toujours aussi indispensable pour mettre le spectateur en prise directe avec l'ambiance du film, lui apporter ce soutien qui lui permet de mieux apprécier le côté contemplatif et méditatif de l'oeuvre. Le visage de Kitano, ses traits, sont marqués. Et pas seulement à cause de son accident de moto. Accident qui lui paralysa la moitié du visage peu après le tournage de "Violent Cop" (si mes souvenirs sont bons..., n'hésitez pas à me corriger). Il incarne dans ce film, et de façon quasi-parfaite, les deux célèbres principes de la philosophie taoïste, à savoir le Yin, symbole de la passivité, représentant le côté contemplatif du film, la face paralysé de Kitano, et le Yang, symbole du mouvement, de l'activité, représentant la violence furtive, mise en exergue par son incroyable dureté, et éclipsée aussi soudainement qu'elle était arrivée. Kitano sait aussi alterner, quand besoin est, scènes directes et scènes elliptiques. Que les amateurs de films d'action musclés ne s'y trompe pas, "Hana-Bi", qui signifie "Feux d'artifice", n'a rien d'un polar ordinaire. Il prend son temps et surprend le spectateur par son côté proche de l'épure, aucune fioriture, rien que de l'utile. A cela s'ajoute une multitude de thèmes suintants du films comme autant d'invitations à une réflexion plus en profondeur. Surnommé le "Coluche de l'Archipel", Kitano, aussi vedette de la télévision, amuseur public numéro un (qui critique, par le biais de l'humour, les travers de la société et les hommes politiques), présentateur de talk-show, commentateur sportif, journaliste, écrivain (40 livres à son actif), ne l'est pas sans raisons, d'autant plus que l'analogie avec l'accident de moto de Coluche semble volontaire. Et Kitano, plus connu dans son pays comme bouffon ou clown, ne fera pas mentir cette citation d'un certain Oscar Wilde : "L'humour est la politesse du désespoir". Désespoir aujourd'hui révélé au grand jour. Réalisateur phare de cette dernière décennie, Kitano est avant tout et par dessus tout un auteur résolument à part, hors norme. Il signe là son film le plus abouti, le plus sombre aussi, et renvoie le spectateur face à lui-même, en le forçant à regarder là où il n'irait vraisemblablement pas poser les pieds... Un très grand film. -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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