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[CRITIQUE] eXistenZ de David Cronenberg (1999)


  • Subject: [CRITIQUE] eXistenZ de David Cronenberg (1999)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: 26 Mar 1999 16:16:24 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: fre3d
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:55 fr.rec.cinema.discussion:3765

"eXistenZ" de David Cronenberg (Canada, 1999) avec Jude Law, Jennifer
Jason Leigh, Willem Dafoe, Ian Holm, Don McKellar, Sarah Polley,
Christopher Eccleston, Callum Keith Rennie... Scénario: David
Cronenberg. Produit par Robert Lantos & Andras Hamori. Montage: Ron
Sander. Musique: Howard Shore. Photo: Peter Suschitzky. Costumes:
Denise Cronenberg. Effets spéciaux: Jim Isaac. 90 min.

Allegra Geller (J. J. Leigh) est la reine des conceptrices de jeux
vidéo. Adulée par des fans en manque de réalité virtuelle, elle est
l'auteur d'un nouveau jeu révolutionnaire, eXistenZ. Dans une église,
Antenna, la société éditrice, a rassemblé quelques personnes pour
tester ce nouveau jeu, en compagnie de la donzelle herself. Mais alors
que tous les participants viennent de se plonger dans la transe
cybernétique d'eXistenZ, raccordés physiquement à des consoles à
l'aspect passablement organique, un fanatique sort une arme tout aussi
curieuse et tire sur Allegra en scandant "mort au démon Allegra
Geller". Allegra, accompagnée de Ted Pikul (J. Law), employé
d'Antenna, prend la fuite.

Il n'y a rien de nouveau à faire remarquer que David Cronenberg est
l'un des cinéastes contemporains les plus originaux. Un même thème
traverse tous ses films: le mélange de la chair et du métal; le corps
comme machine faite de chair, etc. Dans le mémorable Videodrome, le
héro se retrouve avec un magnétoscope dans le ventre; dans "la
mouche", il finit fusionné avec la cabine; dans "Dead Ringers", il met
au points des instruments chirugicaux à l'usage encore mystérieux, et
j'en passe.

Mais bien que ce soit ce même thème qui revient à chaque fois,
Cronenberg est décidément celui qui l'aborde avec le plus
d'intelligence, et le moins de concession. Ses films ne sont pas pour
tout le monde, le remarquable "Crash!" (à mon sens, son meilleur film
avec Dead Ringers) en est le meilleur exemple. C'est qu'il parvient à
en tirer des sujets infiniment différents, tout en les ramenant à ce
qu'il propose comme point fondamental: l'être humain et la machine, ce
qui les différencie, et les rapproche, en les figurant, par une
synecdoque, en chair et en métal. Dans Videodrome, il parlait de
télévision et de violence; dans La Mouche, de la science; dans Dead
Ringers, de cela aussi, mais encore d'identité, d'amour, et plein de
choses encore; dans Crash!, de sexe et de voitures.

Alors, en entendant que Cronenberg, pour son dernier film,
s'intéressait à la réalité virtuelle, quel amateur n'a-t-il pas dressé
l'oreille? Comment un auteur, aussi prêt du physique le plus brut (pas
tant le corps comme forme que la chair comme matière), allait-il
aborder un sujet dont le fondement même est la désincarnation?

Disons-le d'emblée, eXistenZ n'est pas la meilleur film du réalisateur
canadien. Les fans de Cronenberg ne seront pas surpris comme ils l'ont
sans doute été par Crash!; quand à ceux qui ne connaissent pas cet
auteur, ils auront là une "porte d'entrée" dans son oeuvre un peu plus
accueillante.

Néanmoins, eXistenZ sera sans doute l'un des grands films de cette
année. Restant fidèle à lui-même, Cronenberg refuse de réaliser un
"cyberfilm" à la Johnny Mnemonic, avec décors de science-fiction et
images de synthèse. Chez Cronenberg, l'aliénation de la réalité ne
passe pas par des ordinateurs. Dans le monde qu'il met en scène, dans
ce monde qui se transforme jusqu'à s'y perdre lui-même à force de se
mordre la queue, les amphibiens mutants se multiplient, les consoles
de jeu sont fabriquées en matière organique, les joueurs se branchent
eux-mêmes grâce à une prise placée sur leur colonne vertébrale. Jouer
avec la réalité, c'est jouer avec l'être humain, et chez Cronenberg,
cela veut dire se jouer de la chair, ce qui mène au malaise, au
dégoût, à la maladie, à l'infection. eXistenZ est une escalade sans
fin, où chaque personnage se fait violence, et se voit acculé à la
violence.

Grâce à son style si personnel, Cronenberg réalise à nouveau un film
résolument original, apportant une perspective nouvelle à un sujet
trop galvaudé, et assurant sa place comme l'un des plus grands
cinéastes actuels. Il n'est donc que trop normal qu'après Scorsese, il
préside le jury du festival de Cannes 99.
--
Raphaël Goubet

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