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[CRITIQUE] Shakespeare in love, de John Madden


  • Subject: [CRITIQUE] Shakespeare in love, de John Madden
  • From: Pierre <s931615@student.ulg.ac.be>
  • Date: 21 Mar 1999 16:51:46 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: ULg
  • References: <36F420E9.B31C0077@student.ulg.ac.be>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:44

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Autant le dire d'emblée, 'Shakespeare in love' est un film auquel on
prend du plaisir, dont on sort le sourire aux lèvres. Une erreur
grossière serait de le voir comme un documentaire sur la vie de
Shakespeare. On n'apprendra rien sur Shakespeare et ce qu'on pourrait
imaginer avoir appris (par exemple que 'La nuit des rois' a été écrit
juste après 'Roméo et Juliette') se révèle parfois erroné. Il s'agit
bien d'une fiction.

Faire un film sur Shakespeare est un moyen commode d'associer au film
une partie de l'aura du dramaturge et de se dispenser d'une longue
exposition des personnages. Le spectateur connaît Shakespeare, sait ce
qu'il va devenir et peut ainsi anticiper les événements. Si le film
avait mis en scène un auteur inconnu, on aurait par exemple pu
s'inquièter du succès qu'allait rencontrer la première représentation de
'Roméo..'. Ici, la question ne se pose même pas.

Dès lors, le film laisse peu de place à l'imprévu et, très vite, le
plaisir qu'on y trouve réside surtout dans le déroulement jubilatoire
d'une intrigue cousue de fil blanc. Les scénaristes (dont le dramaturge
anglais Tom Stoppard à la renommée grandissante) en sont d'ailleurs bien
conscients lorsqu'ils font dire sans arrêt à Henslowe, le mécène de
Shakespeare 'Tout va s'arranger. Je ne sais pas comment. Ce sera un
miracle !' C'est ce genre de petites phrases qui fait le prix du film.
Conscients de faire un film somme toute assez standard, malgré son
apparente originalité, ils en jouent et retournent la situation à leur
avantage. Le spectateur rentre dans l'intrigue, rit de bon coeur et ne
se pose plus trop de questions, acceptant sans sourciller les multiples
invraisemblances du scénario comme autant de miracles annoncés (comment
croire un instant par exemple que le reine Elizabeth puisse assister à
un spectacle dans un théâtre bondé et qui plus est passer inaperçue, à
visage découvert). Le film qui aurait pu, vu son sujet, se réduire à un
exercice de style assommant déconcerte au contraire souvent par sa
légèreté et son côté pince-sans-rire.

Quelle image le film donne-t-il de Shakespeare ? Celle d'un homme
fantasque; adepte de la psychanalyse avant l'heure (la scène où il
raconte ses rêves allongé sur un divan sera vue soit comme ridicule,
soit comme hilarante selon l'humeur dans laquelle on se trouve. C'est
d'ailleurs tout le mérite du film que de parvenir à instaurer un état
d'esprit propice.). Celle d'un écrivain dont l'oeuvre se nourrit de la
vie, à tel point qu'en l'absence de muse, il en est réduit à noircir ses
feuilles de signatures malhabiles. Le film va alors proposer une version
des circonstances de la genèse de 'Roméo et Juliette', comment la pièce
à été inspirée à Shakespeare par les événements que relate le film, ce
qui permet aux scénaristes de laisser supposer que, par un curieux
renversement de l'Histoire, ils sont les véritables auteurs de la pièce.
Encore une manifestation de cet esprit un peu potache qui semble
présider à ce film.

Les films biographiques pourraient être classés en deux grandes
catégories : d'un côté, les reconstitutions historiques dont la minutie
n'a d'égale que l'ennui qu'elles exhalent (les redoutables 'biopics'
dont, par exemple 'Les palmes de Mr Schutz' pour prendre un cas
extrême), de l'autre, des films qui partent d'un personnage célèbre et
se sentent ensuite libres de digresser; prennent des libertés avec la
réalité, plus intéressés par l'esprit que peuvent incarner ces
personnages que par l'exactitude des faits, et tentant de distiller une
sorte d'essence de leur sujet (Kafka ou Velvet Goldmine par exemple).
'Shakespeare in love' occupe dans cette classification une position
intermédiaire. Il ne cherche pas tant à traduire en images l'esprit
(l'atmosphère qui se dégage du film n 'est en rien shakespearienne) qu'à
échafauder une intrigue à partir d'éléments de sa vie. Ainsi, on
retrouve dans le film des petits morceaux de Shakespeare : les
personnages archétypaux (la riche héritière, le noble ruiné, etc...),
certains thèmes (le travestissement par exemple), un certain rythme dans
l'écriture, des allusions à des personnages réels contemporains de
Shakespeare (la reine Elizabeth bien sûr mais aussi Christopher Marlowe,
John Webster, Burbage, etc...) mais, comme on est malgré tout dans un
film américain de divertissement, le tout est un peu édulcoré mais, si
on sent bien que, fondamentalement, le film est une imposture, un moyen
de combiner le prestige de Shakespeare et l'efficacité d'un scénarion
Hollywoodien de base, c'est orchestré avec suffisamment d'humour et de
distance pour que l'on n'en tienne pas rigueur aux scénaristes (les
véritables artisans du film). Le réalisateur, John Madden, quant à lui,
se contente de mettre en images le scénario. Ses rares tentatives
d'imprimer sa marque au film sont d'ailleurs vaines.

Le choix des acteurs a été effectué avec beaucoup de soin, surtout pour
les seconds rôles. Judi Dench en reine Elizabeth est tout à la fois
tyrannique, bienveillante et désabusée. Rupert Everett en Christopher
Marlowe trouve un rôle taillé sur mesures. Ben Affleck réussit l'exploit
de jouer son propre rôle dans un film en costumes tandis que Martin
Clunes, désopilant en beauf anglais dans 'Men behaving badly', trouve
ici un de ses premiers rôles au cinéma. Pour ce qui est des deux acteurs
principaux, Gwyneth Paltrow a pratiquement déjà son Oscar en main et
Joseph Fiennes s'en tire honorablement même si, à mon avis, le film
n'est pas vraiment écrit pour mettre les acteurs en évidence. Il repose
avant tout sur un véritable bonheur ludique dans l'écriture. Il ne
serait d'ailleurs pas mauvais que, lors de la remise des Oscars, un film
tel que celui-ci, modeste dans ses ambitions nous console de ces films
pesants et ennuyeux qui ont pris l'habitude de tout rafler lors des
dernières éditions (Braveheart, Le patient Anglais ou Forrest Gump pour
ne citer que les plus récents).

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Pierre



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