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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Shakespeare in love, de John Madden
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Autant le dire d'emblée, 'Shakespeare in love' est un film auquel on prend du plaisir, dont on sort le sourire aux lèvres. Une erreur grossière serait de le voir comme un documentaire sur la vie de Shakespeare. On n'apprendra rien sur Shakespeare et ce qu'on pourrait imaginer avoir appris (par exemple que 'La nuit des rois' a été écrit juste après 'Roméo et Juliette') se révèle parfois erroné. Il s'agit bien d'une fiction. Faire un film sur Shakespeare est un moyen commode d'associer au film une partie de l'aura du dramaturge et de se dispenser d'une longue exposition des personnages. Le spectateur connaît Shakespeare, sait ce qu'il va devenir et peut ainsi anticiper les événements. Si le film avait mis en scène un auteur inconnu, on aurait par exemple pu s'inquièter du succès qu'allait rencontrer la première représentation de 'Roméo..'. Ici, la question ne se pose même pas. Dès lors, le film laisse peu de place à l'imprévu et, très vite, le plaisir qu'on y trouve réside surtout dans le déroulement jubilatoire d'une intrigue cousue de fil blanc. Les scénaristes (dont le dramaturge anglais Tom Stoppard à la renommée grandissante) en sont d'ailleurs bien conscients lorsqu'ils font dire sans arrêt à Henslowe, le mécène de Shakespeare 'Tout va s'arranger. Je ne sais pas comment. Ce sera un miracle !' C'est ce genre de petites phrases qui fait le prix du film. Conscients de faire un film somme toute assez standard, malgré son apparente originalité, ils en jouent et retournent la situation à leur avantage. Le spectateur rentre dans l'intrigue, rit de bon coeur et ne se pose plus trop de questions, acceptant sans sourciller les multiples invraisemblances du scénario comme autant de miracles annoncés (comment croire un instant par exemple que le reine Elizabeth puisse assister à un spectacle dans un théâtre bondé et qui plus est passer inaperçue, à visage découvert). Le film qui aurait pu, vu son sujet, se réduire à un exercice de style assommant déconcerte au contraire souvent par sa légèreté et son côté pince-sans-rire. Quelle image le film donne-t-il de Shakespeare ? Celle d'un homme fantasque; adepte de la psychanalyse avant l'heure (la scène où il raconte ses rêves allongé sur un divan sera vue soit comme ridicule, soit comme hilarante selon l'humeur dans laquelle on se trouve. C'est d'ailleurs tout le mérite du film que de parvenir à instaurer un état d'esprit propice.). Celle d'un écrivain dont l'oeuvre se nourrit de la vie, à tel point qu'en l'absence de muse, il en est réduit à noircir ses feuilles de signatures malhabiles. Le film va alors proposer une version des circonstances de la genèse de 'Roméo et Juliette', comment la pièce à été inspirée à Shakespeare par les événements que relate le film, ce qui permet aux scénaristes de laisser supposer que, par un curieux renversement de l'Histoire, ils sont les véritables auteurs de la pièce. Encore une manifestation de cet esprit un peu potache qui semble présider à ce film. Les films biographiques pourraient être classés en deux grandes catégories : d'un côté, les reconstitutions historiques dont la minutie n'a d'égale que l'ennui qu'elles exhalent (les redoutables 'biopics' dont, par exemple 'Les palmes de Mr Schutz' pour prendre un cas extrême), de l'autre, des films qui partent d'un personnage célèbre et se sentent ensuite libres de digresser; prennent des libertés avec la réalité, plus intéressés par l'esprit que peuvent incarner ces personnages que par l'exactitude des faits, et tentant de distiller une sorte d'essence de leur sujet (Kafka ou Velvet Goldmine par exemple). 'Shakespeare in love' occupe dans cette classification une position intermédiaire. Il ne cherche pas tant à traduire en images l'esprit (l'atmosphère qui se dégage du film n 'est en rien shakespearienne) qu'à échafauder une intrigue à partir d'éléments de sa vie. Ainsi, on retrouve dans le film des petits morceaux de Shakespeare : les personnages archétypaux (la riche héritière, le noble ruiné, etc...), certains thèmes (le travestissement par exemple), un certain rythme dans l'écriture, des allusions à des personnages réels contemporains de Shakespeare (la reine Elizabeth bien sûr mais aussi Christopher Marlowe, John Webster, Burbage, etc...) mais, comme on est malgré tout dans un film américain de divertissement, le tout est un peu édulcoré mais, si on sent bien que, fondamentalement, le film est une imposture, un moyen de combiner le prestige de Shakespeare et l'efficacité d'un scénarion Hollywoodien de base, c'est orchestré avec suffisamment d'humour et de distance pour que l'on n'en tienne pas rigueur aux scénaristes (les véritables artisans du film). Le réalisateur, John Madden, quant à lui, se contente de mettre en images le scénario. Ses rares tentatives d'imprimer sa marque au film sont d'ailleurs vaines. Le choix des acteurs a été effectué avec beaucoup de soin, surtout pour les seconds rôles. Judi Dench en reine Elizabeth est tout à la fois tyrannique, bienveillante et désabusée. Rupert Everett en Christopher Marlowe trouve un rôle taillé sur mesures. Ben Affleck réussit l'exploit de jouer son propre rôle dans un film en costumes tandis que Martin Clunes, désopilant en beauf anglais dans 'Men behaving badly', trouve ici un de ses premiers rôles au cinéma. Pour ce qui est des deux acteurs principaux, Gwyneth Paltrow a pratiquement déjà son Oscar en main et Joseph Fiennes s'en tire honorablement même si, à mon avis, le film n'est pas vraiment écrit pour mettre les acteurs en évidence. Il repose avant tout sur un véritable bonheur ludique dans l'écriture. Il ne serait d'ailleurs pas mauvais que, lors de la remise des Oscars, un film tel que celui-ci, modeste dans ses ambitions nous console de ces films pesants et ennuyeux qui ont pris l'habitude de tout rafler lors des dernières éditions (Braveheart, Le patient Anglais ou Forrest Gump pour ne citer que les plus récents). -- Pierre -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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