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[CRITIQUE] 8mm de Joel Schumacher (1999)


  • Subject: [CRITIQUE] 8mm de Joel Schumacher (1999)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: 10 Mar 1999 17:18:01 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
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"8mm" de Joel Schumacher (USA, 1999) Avec Nicholas Cage, Joaquin
Phoenix... Ecrit par Andrew Kevin Walker. 123 min.

[un peu spoiler, mais pas de quoi gâcher le film (pour ce qu'il y a à
gâcher...). Ça va chauffer.]

Tom Welles (Nicholas Cage) est détective privé, du genre un Américain
bien tranquille, pour qui les affaires marchent du tonnerre, tellement
qu'il vole dans les Hautes Sphères des Puissants. Du coup (vous voyez
déjà ici à quel rythme tout s'enchaîne dans ce palpitant trileur), la
veuve du milliardaire Christian fait appel à lui pour traiter avec
discrétion d'une délicate quoique sordide (enjeu dialectique) affaire:
dans le coffre de son défunt mari, elle a découvert une pellicule 8mm
sur laquelle on voit une jeune fille se faire découper vive. Mme
Christian charge donc Welles de savoir si ce film est authentique, et
si son mari n'est pas, en fin de compte, un sale dépravé. Re-du coup
(ça n'arrête pas), Welles se retrouve plongé dans les milieux limites
légaux du porno SM.

Par où commencer? Tant de choses sont à dire de ce désagréable monceau
d'images à la morale hautement perturbée (mais pas pour les raisons
qu'on pourrait croire, non, non). Tout d'abord, il faut le dire, ça
rappelle "Se7en". Rien d'étonnant, puisque, comme vous le savez
certainement, c'est le même scénariste. Mais dans le genre glauque,
c'est pire, "Se7en" (si, je tiens à respecter le petit qualigramme)
ressemble à un épisode un peu sombre de oui-oui. C'est choc, ça met
assez mal à l'aise. Ça stimule autant le côté sordide du spectateur
(sans montrer grand chose) que ça le dégoûte. Mais c'est efficace, ça
atteint effectivement le but qui semble avoir été fixé.

Problème numéro 1. Le but. C'est quoi? A quoi sert "8mm"? A divertir?
Pas très divertissant, trop glauque, trop dérangeant, trop choquant
pour apporter du plaisir. A faire peur? Comme si ça servait à quelque
chose. A faire réfléchir? Un petit débat sur la perversité des milieux
douteux du porno-sous-le-manteau, sur les images atroces qui font
jouir certains, ça vous dit? A moi non plus, j'avoue ne pas connaître
beaucoup d'adeptes du genre... Alors un petit débat sur la violence de
l'image, le voyeurisme, etc... Ça ne peut pas prendre, c'est trop
embourbé dans le glauque pour s'élever un tant soit peu. On sort de ce
film avec l'étrange impression qu'on vous a tordu l'estomac et remué
les tripes pour rien. Une dérangeante vacuité.

Mais ça, ce n'est encore rien. Le pire, c'est la scandaleuse morale de
ce nauséabond étron cinématographique. Une fois de plus, après
"Falling Down" et "A Time to Kill", Schumacher remet le couvert de
l'apologie de la justice personnelle, la vendetta privée, du droit de
chacun de tuer toute personne jugée (sans jugement) dangereuse. Cela
n'empêchait pas "Falling Down" d'être un excellent film: cette pulsion
de vengeance était celle de la folie, à laquelle se voit poussé un
homme écrasé sous la pression sociale que tous nous subissons, à des
degrés divers. "A Time to Kill", qui conte le procès d'un homme noir
jugé pour avoir tué deux blancs qui avaient violé sa petite fille,
d'après un roman de John Grisham, pouvait se réfugier sous le prétexte
d'une éducation (utile) à la tolérance, d'une dénonciation (efficace)
de l'extrême-droite (encore que, et c'est là toute l'ambiguïté de ce
film, il le fasse en préconisant des méthodes guère plus louables.
Mais "8mm" n'a aucune excuse, par sa brutalité même, son extrémisme
dans la violence, son manque total de nuance. Il n'y a rien d'autre
que cette affirmation scandaleuse qu'il appartient à chacun de se
faire justice, une idée précisément portée très haut par les
organisations d'extrême-droite américaine. Alors, Schumacher, fasciste
hypocrite?

Le réalisateur ne se donne même pas la possibilité de se porter en
faux par rapport au sujet du film, de dire que s'il le montre, c'est
pour le dénoncer, comme Oliver Stone dénonçait la violence de l'image
(autant que l'inverse) dans "Natural Born Killers" en la montrant à
l'extrême. Mais là où Stone ne laissait aucun doute sur son
détachement, Schumacher enfonce le clou dans le mauvais sens. Parce
que son héros, c'est un Américain bien tranquille, pas vraiment moyen,
mais presque, parce qu'il est normal, qu'il a une famille, mais qu'il
n'en va pas moins s'accorder le droit d'exercer une justice
expéditive, violente et condamnable impunément (et avec des
encouragements et des félicitations, encore); parce que cette pulsion
est excusée, montrée comme une réaction normale et saine à un corps
dangereux. La morale de "8mm", on l'a vue à l'oeuvre en Afghanistan,
où, selon la loi talibane, et comme on a pu le voir à la télévision,
une famille dont un membre avait été assassiné met à mort le meurtrier
dans un insoutenable supplice sur la place publique.

Je suis contre la censure, contre le principe d'interdire des films,
mais celui-ci mérite d'être décrié. Qu'il soit projeté est un droit
que j'affirme, mais ce film ne vaut que pour autant qu'il soit
condamné.

Schumacher n'est qu'un tâcheron (pour reprendre le terme lu dans un
magazine belge) maladroit. On peut regretter de voir Nicholas Cage
dans un tel film. Mais il s'en remettra, heureusement. Schumacher
aussi. Malheureusement.
--
Raphaël Goubet

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