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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] 8mm de Joel Schumacher (1999)
"8mm" de Joel Schumacher (USA, 1999) Avec Nicholas Cage, Joaquin Phoenix... Ecrit par Andrew Kevin Walker. 123 min. [un peu spoiler, mais pas de quoi gâcher le film (pour ce qu'il y a à gâcher...). Ça va chauffer.] Tom Welles (Nicholas Cage) est détective privé, du genre un Américain bien tranquille, pour qui les affaires marchent du tonnerre, tellement qu'il vole dans les Hautes Sphères des Puissants. Du coup (vous voyez déjà ici à quel rythme tout s'enchaîne dans ce palpitant trileur), la veuve du milliardaire Christian fait appel à lui pour traiter avec discrétion d'une délicate quoique sordide (enjeu dialectique) affaire: dans le coffre de son défunt mari, elle a découvert une pellicule 8mm sur laquelle on voit une jeune fille se faire découper vive. Mme Christian charge donc Welles de savoir si ce film est authentique, et si son mari n'est pas, en fin de compte, un sale dépravé. Re-du coup (ça n'arrête pas), Welles se retrouve plongé dans les milieux limites légaux du porno SM. Par où commencer? Tant de choses sont à dire de ce désagréable monceau d'images à la morale hautement perturbée (mais pas pour les raisons qu'on pourrait croire, non, non). Tout d'abord, il faut le dire, ça rappelle "Se7en". Rien d'étonnant, puisque, comme vous le savez certainement, c'est le même scénariste. Mais dans le genre glauque, c'est pire, "Se7en" (si, je tiens à respecter le petit qualigramme) ressemble à un épisode un peu sombre de oui-oui. C'est choc, ça met assez mal à l'aise. Ça stimule autant le côté sordide du spectateur (sans montrer grand chose) que ça le dégoûte. Mais c'est efficace, ça atteint effectivement le but qui semble avoir été fixé. Problème numéro 1. Le but. C'est quoi? A quoi sert "8mm"? A divertir? Pas très divertissant, trop glauque, trop dérangeant, trop choquant pour apporter du plaisir. A faire peur? Comme si ça servait à quelque chose. A faire réfléchir? Un petit débat sur la perversité des milieux douteux du porno-sous-le-manteau, sur les images atroces qui font jouir certains, ça vous dit? A moi non plus, j'avoue ne pas connaître beaucoup d'adeptes du genre... Alors un petit débat sur la violence de l'image, le voyeurisme, etc... Ça ne peut pas prendre, c'est trop embourbé dans le glauque pour s'élever un tant soit peu. On sort de ce film avec l'étrange impression qu'on vous a tordu l'estomac et remué les tripes pour rien. Une dérangeante vacuité. Mais ça, ce n'est encore rien. Le pire, c'est la scandaleuse morale de ce nauséabond étron cinématographique. Une fois de plus, après "Falling Down" et "A Time to Kill", Schumacher remet le couvert de l'apologie de la justice personnelle, la vendetta privée, du droit de chacun de tuer toute personne jugée (sans jugement) dangereuse. Cela n'empêchait pas "Falling Down" d'être un excellent film: cette pulsion de vengeance était celle de la folie, à laquelle se voit poussé un homme écrasé sous la pression sociale que tous nous subissons, à des degrés divers. "A Time to Kill", qui conte le procès d'un homme noir jugé pour avoir tué deux blancs qui avaient violé sa petite fille, d'après un roman de John Grisham, pouvait se réfugier sous le prétexte d'une éducation (utile) à la tolérance, d'une dénonciation (efficace) de l'extrême-droite (encore que, et c'est là toute l'ambiguïté de ce film, il le fasse en préconisant des méthodes guère plus louables. Mais "8mm" n'a aucune excuse, par sa brutalité même, son extrémisme dans la violence, son manque total de nuance. Il n'y a rien d'autre que cette affirmation scandaleuse qu'il appartient à chacun de se faire justice, une idée précisément portée très haut par les organisations d'extrême-droite américaine. Alors, Schumacher, fasciste hypocrite? Le réalisateur ne se donne même pas la possibilité de se porter en faux par rapport au sujet du film, de dire que s'il le montre, c'est pour le dénoncer, comme Oliver Stone dénonçait la violence de l'image (autant que l'inverse) dans "Natural Born Killers" en la montrant à l'extrême. Mais là où Stone ne laissait aucun doute sur son détachement, Schumacher enfonce le clou dans le mauvais sens. Parce que son héros, c'est un Américain bien tranquille, pas vraiment moyen, mais presque, parce qu'il est normal, qu'il a une famille, mais qu'il n'en va pas moins s'accorder le droit d'exercer une justice expéditive, violente et condamnable impunément (et avec des encouragements et des félicitations, encore); parce que cette pulsion est excusée, montrée comme une réaction normale et saine à un corps dangereux. La morale de "8mm", on l'a vue à l'oeuvre en Afghanistan, où, selon la loi talibane, et comme on a pu le voir à la télévision, une famille dont un membre avait été assassiné met à mort le meurtrier dans un insoutenable supplice sur la place publique. Je suis contre la censure, contre le principe d'interdire des films, mais celui-ci mérite d'être décrié. Qu'il soit projeté est un droit que j'affirme, mais ce film ne vaut que pour autant qu'il soit condamné. Schumacher n'est qu'un tâcheron (pour reprendre le terme lu dans un magazine belge) maladroit. On peut regretter de voir Nicholas Cage dans un tel film. Mais il s'en remettra, heureusement. Schumacher aussi. Malheureusement. -- Raphaël Goubet Bulk e-mail filter: please make sure the subject field of your reply begins with Re: or reply directly to goubet@skynet.be -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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