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[CRITIQUE] Va et regarde d'Elem Klimov (1985)


  • Subject: [CRITIQUE] Va et regarde d'Elem Klimov (1985)
  • From: front777@multimania.com (MichaeL)
  • Date: 5 Mar 1999 09:54:08 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Mafieuse bien sûr.
  • References: <36dbe430.10007202@news.easynet.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:13

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Je ne pense pas avoir vu tous les films traitant de la guerre (surtout
qu'ils sont légions), ainsi je ne qualifierai pas "Requiem pour un
massacre" d'Elem Klimov de "meilleur film" de guerre jamais réalisé.
Cependant, je l'aime et je l'admire pour la justesse du récit, de
l'interprétation, et de la mise en images d'une vision assurément
apocalyptique. L'oeuvre semble, du début jusqu'à l'envolée lyrique
finale, n'être qu'un cauchemar éveillé, en proie aux doutes, à la
folie, à l'instar de son jeune "héros", soldat bon gré mal gré. 

Le lyrisme est souvent à la limite du paroxysme, atteignant son apogée
dans la force de certains plans, centrés sur des visages bientôt
presque déshumanisés, tous empreints d'une poésie ombrée, désespérée,
morbide. Mais jamais complaisante. Toujours nécessaire, apte à mieux
montrer l'absurde, la souffrance.

Le titre français fait tâche, comme bien souvent, jouet aux mains de
producteurs peu scrupuleux. Dans la version originale, il se lit "Va
et regarde", dénominateur commun et explicite de cette histoire
tragique, paradoxalement presque irréelle, voire onirique.
La vraie force du film, le vrai réalisme de cette histoire, est de
faire ressentir toute l'horreur de la guerre non pas seulement dans la
chair, mais de manière à ce qu'elle soit psychologiquement palpable à
tout moment, sans rupture, dans l'atmosphère pesante, suffocante et
survoltée, omniprésente d'un bout à l'autre du film.

Non, la guerre n'est pas une partie de plaisir. La guerre de "Va et
regarde" est une guerre sale, une guerre sans héros, une guerre où il
n'y a plus ni de bons, ni de méchants. Juste des hommes et des femmes.
Ce cinéma-là est dérangeant, inconvenant, et renvoie l'image d'une
Biélorussie brouillardeuse et boueuse, dévastée et en proie au
nazisme.

La violence est très rarement montrée, elle est suggérée. A travers
les yeux d'un enfant, bientôt soldat de fortune, l'histoire relate sa
rapide désagrégation mentale face à cette guerre où il se retrouve
vite dépassé par les évènements, livré en pâture à la barbarie
ambiante. Le soldat souffre, et le peuple aussi. Klimov sait le
dévoiler, et adroitement, puisque c'est au travers des errances de
l'enfant que la soudaine brutalité martiale apparaît comme
monolithique, indestructible, et incontrôlée.

Il y a et il y a eu un lien au-delà de la complicité entre le
réalisateur et son jeune acteur de 14 ans. 
Klimov le considère un peu comme son fils, ainsi, et pas seulement
pour renforcer la véracité des situations, le metteur en scène a
décidé d'employer l'hypnose, accompagnée à tout moment d'un
psychologue pour le préserver du traumatisme lié au thème. De plus,
afin d'être mieux imprégné de toute la gravité de son rôle, toutes les
scènes ont été tournées dans l'ordre, ce qui est assez inhabituel lors
d'un tournage. L'enfant a donc le temps d'être mis en condition, de
mieux rentrer dans son personnage, de l'interpréter avec une
conviction décuplée et une imprégnation dans la violence qui va
crescendo avec la logique adoptée par Klimov. 

Avec cette méthode comme soutien, Klimov a réussi là une oeuvre forte,
extrêmement sensible, où la souffrance reste indélébilement gravée sur
le visage de ses personnages. De nombreux participants, tous non
professionnels, étaient présents lors des incursions nazies, ce qui
confère au film ce réalisme tant recherché. Les interprètes vivent
l'histoire, ils sont l'histoire, ils deviennent l'histoire. Tant de
sincérité, alliant à la fois autant de vérité et de simplicité, est
admirable. 

Le réalisateur ne tombe pas sur la piste glissante des effets-chocs
gratuits et de ses soubresauts, il évite de même discours et spectacle
moralisateurs. Tout est montré, tout est vécu, en aucun cas le film
laisse place à de pâles et plates démonstrations, reléguant la forme
au profit d'un fond criant, hurlant plutôt, pour mieux livrer au grand
jour ses questions, ses réflexions, son pessimisme. 

Et même si le film s'achève sur une certaine méditation, empreinte
d'un amer dégoût, annonçant ici ce que les Anciens ont représenté
comme un serpent qui se mord la queue, que le temps n'est pas
linéaire, mais bel et bien cyclique,  la caméra pointe une dernière
fois son objectif vers le ciel pour un dernier plan, comme pour mieux
laisse transparaître une vague lueur d'espoir, si ce n'est pas un
renoncement.

Une dernière chose, une scène d'une très grande intensité, celle de la
fille violée. Le viol n'est pas filmé, seulement l'après. Toute la
scène se joue entre les regards que se jettent le jeune soldat et la
fille : hagards, pleins d'une totale incompréhension, à eux seuls
révélateurs et catalyseurs d'un très grand et très profond désarroi.
Jamais scène n'a à mon souvenir atteint un tel degré, une telle
précision dans la perception des comportements. 

Je rajoute un dernier mot sur le climat du film, qui participe
énormément au réalisme sombre de l'ensemble. Sans aucun doute grâce
aux éclairages très particuliers, presque surréalistes. Certains plans
me font penser à du Tarkovski, notamment celui de la fille sous la
pluie. Il y a vraisemblablement là une très grande beauté plastique,
très présente, foisonnante. Mais la bande sonore y est également pour
beaucoup. Elle est discrète, mais terriblement troublante et
flippante. Ainsi, lors d'un bombardement, les oreilles de l'enfant
sifflent, nous sommes avec lui, nous entendons nous aussi ce
bourdonnement, en quelques mots, ce film met mal à l'aise.

Mal à l'aise, la caméra met mal à l'aise jusqu'à la nausée. Elle est
désarticulée, près des visages, cerne les regards avec insistance.
Il se trouve qu'aujourd'hui, je ne peux plus regarder un film de
guerre sans penser à celui-là. A savoir qu'un tel film n'est pas près
de trouver son égal à mes yeux. 

J'aurais aimé développer davantage, explorer plus en avant cette
oeuvre magnifique, mais j'ai beaucoup de mal à assembler les mots qui
me viennent à l'esprit, encore plus à les sortir pour en faire quelque
chose de lisible. Voilà, j'espère que ce que j'ai écrit ne fait pas
trop ridicule ou prétentieux et que c'est à peu près bien formulé.

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