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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] La ligne rouge de Terrence Malick
La ligne rouge (1998), de Terrence Malick. Depuis les marges d'un film de guerre, dans le cadre paradisiaque d'une île du Pacifique, une méditation poignante envahit la narration d'une bataille importante de la seconde guerre mondiale. Comme autour d'une tache aveugle, tout le récit se construit sur un point de vue absent, au sens où l'on dit "avoir le regard absent" ; la durée des plans, la souplesse des raccords, la simplicité des enjeux des actions des paroles, la litanie des voix, la tonalité de la BO, tout concourt à mettre le spectateur dans un état second, en tenue d'hypnose. Sauf que ; il s'agit d'un film de guerre, et que l'on est enfermés dedans comme dans cette île ; qu'il y a donc d'important enjeux d'action et que là le détachement peut nuire et apporter l'ennui ; et que surtout un écueil important se présente, la tentation d'ajouter *encore une séduction au film de guerre* : la séduction du recul devant les si fortes passions humaines, plus explosives et dangereuses mais in fine peut-être aussi sages que la nature elle-même, la nostalgie d'un temps révolu où l'incarnation de chair et elle seule faisait le guerrier, l'homme. A coup sûr La ligne rouge fera date à plusieurs niveaux, et peut-être celui où la technologie guerrière aura été le plus *hors-champ* (l'artillerie lourde n'en sortira jamais par exemple), et réduite à son plus strict minimum partout ailleurs. Quelques fusils, deux mitrailleuses, trois grenades, un bazooka, une carte, un téléphone, un talkie-walkie, une jeep, un lance-flamme en amorce, quelques avions, une frégate... L'économie des moyens technologiques 'à l'image' est une des choses qui frappent à la vision de ce film. Point n'est besoin d'accumuler les morceaux de bravoure, il suffit de bien les placer dans la narration comme dans le décor, et surtout bien les mont(r)er. Il y a séduction nostalgique dans ce film, regret de l'époque de la guerre non encore journalistée, cybernétisée ni satellitaire, refus du point de vue omniscient et même contre-champ de celui-ci, un des plans les plus fréquents étant une contre-plongée sur la cime d'arbres ; on peut y lire presque l'apologie d'une phase d'innocence de la guerre, d'un état de nature qu'elle aurait perdu ou serait en train de perdre : l'état d'ignorance hébétée et bienheureuse du fantassin qui le lie à la nature. Dans le même temps la personnalisation accomplie des protagonistes (ils ont tous une caractéristique, mais confinent tous à l'épure), les enjeux simplissimes auxquels ils sont confrontés, la structure presque en pilotage automatique du récit (on ramasse les tire-aux-flancs, on repère l'enjeu, on débarque, on se déploie, on attaque, on fait le gros dos, on envoie une reconnaissance, on rattaque, on renverse l'ennemi à son point stratégique ; puis on se repose à l'arrière ; encore une reconnaissance, et on s'en va continuer la guerre ailleurs) est gommée dans un grand mouvement de visions envahies de couches sonores qui en renforcent la persistance, la guerre se fige presque en un état minéral, paradoxalement silencieux et sans passion. La lancinance de la musique comme la litanie des voix off, le choix fréquent de sons feutrés et atténués comme dans la scène de la lettre où le frottement des mocassins sur le sol rivalise avec le décollage d'un avion, rien n'est laissé au hasard pour produire l'effet voulu : un état contemplatif et serein, détaché, sur l'incongruité d'une boucherie au sein du Paradis. C'est encore, un film sans révolte, où la figure centrale qui cimente tout le parti-pris, Witt joué par James Caviezel, est un déserteur qui se rachète, et où le seul personnage qui en manifeste un semblant quitte le film en doutant avoir eu raison de se révolter. Cela reste surtout de bout en bout un film de guerre, qui tend tout du long à reprendre ses droits sur la méditation dans laquelle tente de le circonscrire son réalisateur, et qui défend durement son os. Terrence Malick bâtit son film sur une analogie du regard de Witt, qui représente justement l'incarnation de ce regard absent, d'un regard vidé non pas tant par l'indifférence que par une capacité à ne plus s'émouvoir, à se débarasser de tout pathos, à mettre tout ce qui est vécu sur un même plan, le rapport aux enjeux de la guerre au même niveau que le rapport à la nature. Engagé complètement dans les actions de guerre en même temps qu'il en est détaché totalement par l'esprit, telle est la figure tutélaire, l'icône du film. Dès le début du film cette manière de montage, de conduite de la narration est reliée au personnage de Witt : si peu on a lié ce qu'il regarde et ce qui est montré, qu'il est délié par l'alternance des plans, par le rythme du montage, par la musique, par les voix off. A plusieurs reprises cette figure reviendra : Witt regarde quelque chose, mais ce qu'il regarde est évasif, se dissout dans le mouvement général du film. La construction de ce point de vue méditatif passe par un certain nombre de biais, qu'il est intéressant de comparer à ceux utilisés par Coppola dans Apocalypse Now dans un but très semblable. L'image d'une trouée de lumière dans les arbres, la vision d'un oisillon peinant à ramper dans son nid réaffirment à intervalles réguliers le parti-pris panthéiste, à hauteur d'homme du film de Malick, alors que Coppola imposait par des vues en plongées vertigineuses, hélicoptèrhystériques son point de vue mégalomanomniscient ; le point de vue de l'oeil du cyclone, le centre de calmination du film n'est dévoilé dans Apocalypse Now qu'à la phase ultime par l'entrée dans le territoire de Brando, alors qu'il circule de bout en bout dans La ligne rouge avec Caviezel désarmant le film de ses yeux de Madone ; et la litanie des voix off et de la BO écrasent la personnalisation nécessaire des héros, alors que dans A. N. c'est la composition de Brando qui joue le rôle du laminoir. Acceptation et tristesse contre démesure et révolte, contemplation bouddhiste contre Volonté de Puissance, la mise en regard de ces deux films (et de leur musique !) peut aller loin. D'autres techniques sont employées par Malick pour provoquer cet état contemplatif : la mise à égal, lorsque l'US Army parvient en territoire ennemi, de la souffrance des Japonais avec la compassion que l'on a pu éprouver auparavant pour les Boys ; les inserts répétés de scènes d'intimité conjugale, qui ne sera pas à l'abri des opérations (étonnante scène de rupture, épistolaire, musicale, inouïe) ; des présences humaines mises dans des symboles ténus (le vieil indigène qui croise la file indienne des militaires comme sans les voir, une statuette enfouie dans des racines, le petit carrillon en bambou du camp japonais) ; et encore, surtout, le travail constant de la bande-son, la musique omniprésente et parfois étouffante, le choeur antique de la chair à canon... Pour finir, le film métaphysique réussit presque à engloutir le film de guerre, à le réduire au tout petit fragment en faux-raccord d'un geste de bravoure dérisoire et fatal, à l'aplatir en brume légère devant les yeux morts d'un japonais presqu'enterré, presque. Et ce 'presque' est peut-être la beauté la plus séductrice, et également la plus triste, de La ligne rouge. eJ. -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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