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[CRITIQUE] Le peuple de l'herbe (The Thin Red Line)


  • Subject: [CRITIQUE] Le peuple de l'herbe (The Thin Red Line)
  • From: athuruPASDESPAM@nordnet.fr (Arnaud)
  • Date: 3 Mar 1999 12:01:45 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: NordNet, l'Internet des gens du Nord
  • References: <athuruPASDESPAM-2802991422050001@gate6-97.nordnet.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:7

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

"La guerre ne rend pas l'homme plus noble. Elle en fait des chiens. Elle
empoisonne la morale."
The Thin Red Line


L'immense force du cinéma américain, sa puissance inégalable, c'est de
pouvoir offrir aux Oscars la même année deux films (de guerre ?) aussi
diamétralement opposés que SavingPrivateRyan et The Thin Red Line.

Car le film de Terrence Malick est l'inverse absolu (le positif d'un
négatif) du film de Spielberg. C'est dire s'il The ThinRed Line est un
film admirable.

Ici on ne vient pas sauver un p'tit gars du Middle-West ;  ici les hommes 
tentent de retrouver, au milieu de la boucherie, un Paradis perdu, une
humanité, un "être universel", une "âme universelle dont chacun d'entre
nous posséderait une part" .
Rien de moins.

Ici on ne tente pas de justifier la guerre, on ne vient pas libérer le
monde ; les soldats ne savent même pas pourquoi ils se battent ; ils
viennent récupérer un caillou sans intérêt au milieu du Pacifique
(Guadalcanal) surlequel les japonais ont installé une base (une aberration
que même les gradés ne comprennent pas, mais qu'il faut reconquérir).

Chez Malick (qui rappelons le est l'auteur du scénar), "l'Autre",
l'ennemi, ce frère d'infortune, a un visage ; un visage étrangement
semblable, un visage-miroir dans lequel  le GI peut se reconnaitre, dans
lequel tout homme peut se reconnaitre.
L'ennemi existe ; lui aussi pense, souffre, a peur, meurt de la même façon.
Ici les corps mutilés sont les mêmes d'où qu'ils viennent, presque
interchangeables ; ils offent la même puanteur.
Ici les morts parlent et interrogent leur tueur. 
(Ce qui nous vaut d'ailleurs un des plus beaux plans que le cinéma nous
ait offert depuis longtemps : le visage presque entièrement recouvert de
terre de ce japonais mort, que l'on devine entre les rideaux de brume, qui
'interroge' un GI en lui demandant s'il se croit meilleur, s'il pense
avoir récupéré un peu de son âme.)

Chez Malick l'Homme n'est qu'un insecte, perdu dans des herbes plus hautes
que lui,  un bug, une aberration, paumé dans une nature 'bigger than life'
dont il n'a décidément rien compris, dans un Eden à portée de mains mais
inaccessible, où il pourrait vivre en harmonie.

Ici des feuilles se referment quand on les effleurent, des oeufs éclosent
sous les bombardements.
Ici des hommes interrogent le ciel, pensent à Dieu, leur mère ou leur
femme pour tenter de trouver un sens à ce qui n'en a pas.
Ici le Colonel cite Homère dans le texte ("l'aurore aux doigts de rose")
et le Capitaine (Sarros, saqué ) dit au revoir à ses hommes en grec.
Ici des plans quasi-surréalistes, à la Magritte, (l'épouse en robe jaune,
dans la mer jusqu'à mi-corps) assaillent le soldat au milieu du combat.

On pense nous au Renoir d'Une Partie de Campagne (la séquence de l'orage),
comme on pense au Coppola d'un ApocalypseNow (un Apocalypse Now sans
drogue) tant on est ici 'au coeur des ténèbres', ou au Mission de
RolandJoffé.
On pense tout simplement au Terence Malick naturaliste de 'Days of Heaven'
qu'il faudrait décidément qu'une chaine propose promptement de nous
rediffuser afin de rafraichir une mémoire un peu floue.


Chez Malick, l'Enfer et le Paradis, la lâcheté et la bravoure, la trahison
et le sacrifice, la connerie et le courage (la mort de Woody Harrelson),
le déserteur et le héros, sont  les deux facettes d'une même humanité, qui
ne sont séparées que par une 'fine ligne'

"Je viens de tuer un homme. C'est la pire chose qui soit."

Chez Malick 2 coups de feu, 2 simples petits éclairs de lumière apparus
entre les herbes sont plus surement synonymes de mort (pour les deux
éclaireurs), de cauchemar (ad vita eternam pour celui qui les a envoyés en
reconnaissance), d'un enfer sur Terre que tous les  déluges de feu. 

Chez Malick un soldat peut désobéir, doit désobéir ; la désobéissance est
un acte de bravoure quand  elle est juste. 
On n'en meurt pas comme chez Spielberg: on sauve un bataillon.
Certes on est renvoyé du front, muté, saqué (curieusement, avec SiverStar
et PurpleHeart, pour sauver les apparences de la hierarchie), mais on
gagne la reconnaissance et l'estime des autres soldats, on récupère un peu
de cette 'âme universelle'.

Que tous ceux qui n'avaient pas aimé SPR courent voir ce film magnifique.
Que tous ceux qui avaient aimé SPR aillent voir ce qu'est un VRAI beau
film, un film humain, un film cette fois véritablement anti-militariste.

PS : Boujut dans Charlie dit que "La Ligne Rouge n'est ni plus ni moins
qu'un film de guerre classique". Dis Michel, je t'ai connu un peu plus
affuté intellectuellement...

-- 
Tchao 
Arnaud

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