[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[CRITIQUE] Les enfants du marais


  • Subject: [CRITIQUE] Les enfants du marais
  • From: "little bug" <cinevisi@imaginet.fr>
  • Date: 3 Mar 1999 11:55:31 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: ImagiNET
  • References: <7bilu0$qao$1@news.imaginet.fr>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:10

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Une interview de Jean Becker, Jacques Gamblin et Jacques Villeret est sur
Cinévision.

http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/couloir_actualite/couloir_actua.html
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Les enfants du marais

de Jean Becker,

avec Jacques Gamblin, Jacques Villeret, Michel Serrault, André Dussolier,
Eric Cantonna, Suzanne Flon, Isabelle Carré, Jacques Dufhilo


Un petit coin de paradis.

Au cinéma, on raconte toujours l'histoire du train qui arrive en retard,
rarement celle du train qui arrive à l'heure, et avec tous ses passagers.
Comme on a toujours peur d'ennuyer le spectateur (tout au moins pour la
poignée de cinéastes qui s'en), on préfère montrer des moments douloureux,
des personnages au bord du gouffre, des instants de terreurs, de panique,
des erreurs, bref, on filme des tranches de vie délicates, ces moments où
nous nous trouvons sur le fil du rasoir. Ainsi, le réalisateur est certain d
'avoir à nous offrir quelque chose qui nous sort de l'ordinaire. Car quoi de
plus ennuyeux que l'ordinaire, que ces petits instants de bonheur qui
jalonnent la vie de tout un chacun. C'est vrai quoi ! Vous vous imaginez un
film d'une heure et demi montrant un beau repas de Noël, bien familial, où
tous se sourient, grisés par l'alcool et écoutant l'oncle Lucien racontant
la dernière blague entendue aux Grosses Têtes ? Même si on enchaînait par la
super soirée entre collègues de bureau, quel ennui !

Là est toute la force du film de Becker. Les enfants du marais est l'
histoire d'un train qui arrive à l'heure, avec des passagers heureux d'être
arrivés et les retrouvailles sur le quai. Jean Becker nous fait partager la
joie, les peines, d'une poignée de personnages chaleureux. Il réalise un
film sur l'amitié, sur les joie de la communauté, le bonheur d'une partie de
pêche sous le soleil de mai, d'un apéritif que l'on offre, d'un repas que l'
on partage. Il le fait avec un plaisir qu'il sait faire partager.

Jean Becker ne cherche pas à faire compliqué. Il filme simplement, une belle
lumière. Il propose des rôles solides à ses acteurs, il filme une histoire,
un scénario parfaitement adapté par Sébastien Japrisot. Il cherche à faire
plaisir au spectateur, sans se préoccuper de laisser un message, si ce n'est
que l'on est bien avec ses amis, dans ses racines. Jean Becker est un
cinéaste populaire, dans l'acceptation noble du sens. Il cherche à donner du
plaisir.

Les enfants du marais est un film de souvenirs. Souvenirs de l'enfance de l'
entre deux guerre, d'une dame aujourd'hui grand mère. L'histoire ne tourne
pourtant pas autour de Cri-Cri, la petite fille, mais autour des adultes qui
vivent à ses côtés. La vie du marais est simple. La seule richesse est le
quotidien. Le seul souci, avoir suffisamment de nourriture pour vivre. Et le
marais, don de la nature, regorge de nourriture. On vend un peu de l'
excédent (grenouilles, escargots) pour s'offrir le nécessaire, parfois un
petit superflu (le chapeau). On y vit simplement, on a le temps. Les gens se
parlent, rient, se disputent de temps en temps, se battent rarement. Il y a
bien quelques peines, de grosses peines  même, mais elles sont vite
oubliées. Dans nos souvenirs, nous avons plutôt tendance à garder les
meilleurs moments, et oublier les mauvais.

Comme à son habitude, les personnages de Becker portent en eux de lourds
secrets. Mais il ne s'agit pas cette fois-ci du sujet du film. Ils vivent
avec leurs déchirures, mais nous demandent pas de les supporter. Ce sont des
secrets d'enfants. Le cinéaste filme des hommes (et des femmes) enfants.

L'épicentre du film est le marais, un endroit splendide où l'on rêve d'aller
faire un pique-nique un beau jour de printemps. Le marais symbolise nos
racines, celles que chacun porte en lui. Et le marais joue un rôle actif. Il
tient les hommes, il peut les retenir, les forcer à rester. Comme Garris,
qui fuyant une guerre dont il refuse de parler, s'y arrête quelques temps,
histoire d'y trouver l'oubli. Mais le miracle n'aura pas lieu, et voyageur
infatigable, il cherchera à repartir. Il y a aussi Jo, boxeur et brute
épaisse, que sa violence quotidienne emporte doucement vers la folie. Le
marais se saisira de lui, le retenant dans sa boue, lui conférant le calme
dont il aspirait. Le marais crée une famille, rappelle ceux qui se sont
éloignés de lui (Pépé), mais il leur laisse leur libre arbitre. Au final, il
n'empêche personne de le quitter.

Le paradis est un endroit redoutable. C'est beau (magnifiques paysages du
Rhône-Alpes), ça sent bon, on y est bien, il semble toujours y faire beau.
Même lorsqu'il pleut et qu'il fait nuit la lumière est magnifique. Cela ne
vous semble pas réaliste ? C'est pourtant une parfaite représentation du
souvenir. Tout comme on efface un peu les mauvais souvenirs, il fait souvent
beau dans la mémoire. Les jours heureux sont des jours de soleil. Il fait
bien plus beau lorsque l'on a 20 ans que 80. C'est pour cela que les
personnes âgées nous répètent toujours " qu'il n'y a plus de saison, ce n'
est plus comme avant". C'est pour cela que l'on attend toujours de la neige
pour Noël.

Les enfants du marais est, on l'aura compris, un film sur le souvenir. Il en
tire sa force, il prouve que nostalgie ne rime pas avec monotonie, et sa
(petite) faiblesse. Celle de la voix off de Suzanne Flon. Elle n'est
présente qu'à 4 ou 5  reprises, mais elle rompt le déroulement des scènes,
elle rappelle que si ce que l'on voit ne sont que des souvenirs, cela
signifie que ce temps, et ces personnages, n'existent plus. Jean Becker et
Sébastien Japrisot cassent un peu l'ambiance. C'est un peu comme si on vous
mettait du Wagner pendant votre sieste du dimanche sous un arbre. Mais, il
ont su ne pas en abuser.

Jean Becker filme des scènes simples et belles. Comme ces petits vieux, au
bord de la vie que des chanteurs de mai projettent dans la jeunesse de leur
amour. Comme Amédée qui découvre la vie et l'aventure lors d'une chasse aux
escargots. Comme Pépé qui retrouve des amis. Comme Cri-Cri qui découvre en
Pierrot des ville l'homme de sa vie. Le film fourmille de purs moments de
bonheur.

On tient ce bonheur aux comédiens. A Jacques Gamblin tout d'abord, qui tient
le rôle du moteur du film, du grand frère, toujours raisonnable, parfois
trop (cela le conduit à faire quelques erreurs de jugement). Il a un
personnage bien plus terrien que ces rêveurs un peu fragiles qu'on lui
confiait jusqu'à présent, et qu'il tenait avec talent.
Riton (Jacques Villeret) n'est pas le grand frère de Mo (L'été en pente
douce). Ce n'est pas un imbécile, juste un homme qui a du mal a affronter
les difficultés. C'est un grand enfant qui a besoin de quelqu'un pour
veiller sur lui et sa famille.
 Michel Serrault compose un Pépé (son premier rôle de grand-père) à la fois
enfant et patriarcal. Eric Cantona tient parfaitement son rôle d'abruti au
cœur d'or. Isabelle Carré est sous-utilisée, son rôle semble avoir été
écourté, est c'est dommage. D'un autre côté, cela n'aurait pas apporté grand
intérêt à développer une romance entre Marie et Garris.
Comme toujours, André Dussolier est si bon qu'on voudrait embrasser Amédée.
Son personnage rayonne la joie simple de ceux qui ne font montre d'aucun
souci, qui vivent leur passion (les livres), à 100%, se déconnectant
totalement de la réalité.

Jean Becker a une qualité rare. Peut-être filme-t-il simplement, mais il
aime ses personnages. Il ne les oublie jamais, leur laisse leur chance (au
cours d'une simple scène, la mégère de femme de Riton montre qu'elle n'est
qu'une femme malheureuse). Jean Becker retrouve la grâce et la simplicité d'
un cinéma français un peu oublié, celui de René Clair (14 juillet), de
Jacques Becker (Antoine et Antoinette), Julien Duvivier (La fête à
Henriette), et Pagnol (Le schpountz).

Les enfants du marais est un coin de ciel bleu, un printemps qui arrive en
avance, et de beaux moments de rire et de bonheurs. Il sait parler à chacun
d'entre nous, car nous sommes tous les enfants d'un marais.

Little Bug
_ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _

Une interview de Jean Becker, Jacques Gamblin et Jacques Villeret est sur
Cinévision.

http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi/couloir_actualite/couloir_actua.html





-- 
Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>