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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Ennemi d'état
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] de Tony Scott L'oeil de Caïn Après un beau film d'auteur, The Hunger, en 1983, on espérait beaucoup du petit frère de Ridley Scott. Passé le premier film, ce n'est pas qu'il a beaucoup déçu... Un peu tout de même. Tony Scott s'est révélé un bon faiseur, capable de mener à bien des projets de commande, s'y impliquant suffisamment pour appliquer à chaque fois sa touche personnelle, à savoir une image hyper léchée, à base de tons chauds et de reflets de lumière vive, qualifiée dans les années 80 d'hyper réalisme dans les milieux de la photo. Passé un correct Beverly Hills op n°2, un Top Gun qui malgré un scénario inepte a fait beaucoup de bien à la carrière de Tom Cruise, les choses se sont compliquées. Après le navrant Revenge, sorti en France directement en vidéo, il tenta un retour en fanfare avec Days of thunder, prenant les recettes de Top Gun (avec Tom Cruise comme plat principal), et les appliquant au milieu de la course automobile. Le film n'est pas plus mauvais que l'original, mais à force de trop battre la mayonnaise, elle finit toujours par se transformer en eau de boudin. Et l'eau de boudin fut The last Boy Scout, une zone Z ennuyeuse. Bref Tony Scott a bien failli ne pas passer le virage des années 90. Et puis arriva sa rencontre avec un nouveau génie d'Hollywood, Quentin Tarantino, qui lui laissa le soin de réaliser un de ses premiers scenarii, True Romance. Une vraie histoire d'amour sur fond de violence allégorique. True romance a marqué un tournant dans l'ouvre de Tony Scott, car il renouait, ce qu'il n'avait pas fait depuis son premier film, avec une véritable histoire, un sens du rythme et de la jubilation qu'on ne lui connaissait finalement pas. On attendait avec impatience son nouveau film, nous allions savoir s'il confirmerait cette tendance. Il faut avouer que nous n'avons pas été déçu, loin de là. Tony Scott décroche sa palme de réalisateur, de metteur en images. Enemy of the state est d'abord un sacré thriller, bondissant, rebondissant et jouissif. Dès les premières scènes, il donne le ton de l'intrigue, basée sur le mensonge et la manipulation. Il se permet même de dévoiler certaines clefs du film dans le générique, clefs suffisamment cachées pour ne rien révéler du suspens. Mais le suspens ne tient pas dans l'histoire. Car le prétexte à cette course-poursuite de 2 heures, est une bande vidéo dont le contenu n'a d' importance que par le fait qu'elle existe. Le héros, en verra bien le contenu, mais la boite de Pandore ouverte n'apportera pas de bouleversement à l'action. La bande vidéo n'est vraiment qu'un prétexte pour lâcher la moitié des services secrets US aux basques de Will Smith. Le suspens tient dans le film lui-même, ce qui en fait sa force. Par une écriture, un montage très serré, Tony Scott donne au film un rythme effréné. Sa mise en scène, mise en image serait un terme plus adéquat, est d'une densité peu commune, mais elle reste suffisamment précise pour ne pas étourdir le spectateur. La réalisation est à ce point dense qu'elle prime sur les acteurs. Will Smith, et surtout Gene Hackman, sont excellents, on sait depuis 6 degrees of separation que le Prince de Bel Air est un bel acteur, et Gene Hackman n'a rien à prouver depuis longtemps, mais tout parfaits qu'ils soient, n'importe qui d'autre aurait fait l'affaire. Je ne dénigre pas leur travail de comédien sur Enemy of the state, je mets en avant l'image et le rythme du film qui laissent en arrière-plan les deux acteurs. Et ce n'est pas un défaut, car là est la touche de Tony Scott, tout miser sur l'image. Il faut remarquer un remarquable de travail d'effets spéciaux, à la post-production, sur la qualité de l'image. A l'instar du couple Spielberg-Kaminsky sur Schindler's list et sur Saving Private Ryan, Scott a retouché l'image pour en modifier la texture, rendant le film autant mystérieux que d'une grande netteté, avec des tons gris métalliques angoissants. Le film dénonce au passage une nouvelle forme de fascisme basé sur le pouvoir de l'image et de l'information transmise en temps réel à un petit nombre de personnes "habilitées". "Le pouvoir est détenu par celui qui possède l'information". Enemy of the state rappelle cet axiome avec un certain talent. Le film montre également un racisme au quotidien, un racisme qui touche tout le monde. Autant Reynolds (le méchant de l'histoire), que la mafia (qui ne supporte ni les juifs, ni les noirs), que les ouvriers (qui ne supportent pas les "ritals"). En extrapolant une vidéo surveillance envahissant notre réalité, Tony Scott réalise un film sur l'individualisme. Car en regarder ainsi vivre les autres, sans intervenir directement, sans être au contact de l'autre, est un signe de dérèglement d'une forme de la société, les nouvelles technologies (internet, les téléphones cellulaires...) nous poussant vers un individualisme grandissant, sous couvert d'une "nouvelle communication", si chacun ne prend garde à réguler ces techniques. Tony Scott déboulonne quelques standards du film de genre. La bande de petits génies, sortes de MacGyver du bidouillage informatique, n'est pas cette fois-ci composée de petits garçons sympathiques, mais d'individus cyniques, irresponsables et dangereux. Ce sont au final de sombres crétins, comme tous les bad guys d'Enemy of the state. Tony Scott, avec cet excellent thriller, s'offre même le luxe rare de ne pas répondre à la question principale du film : en fin de compte, qui est donc l 'Ennemi de l'état ? 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