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[CRITIQUE] Ennemi d'état


  • Subject: [CRITIQUE] Ennemi d'état
  • From: "little bug" <cinevisi@imaginet.fr>
  • Date: 19 Feb 1999 17:10:26 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: ImagiNET
  • References: <7ai837$sd6$1@news.imaginet.fr>
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

de Tony Scott

L'oeil de Caïn

Après un beau film d'auteur, The Hunger, en 1983, on espérait beaucoup du
petit frère de Ridley Scott. Passé le premier film, ce n'est pas qu'il a
beaucoup déçu... Un peu tout de même. Tony Scott s'est révélé un bon
faiseur, capable de mener à bien des projets de commande, s'y impliquant
suffisamment pour appliquer à chaque fois sa touche personnelle, à savoir
une image hyper léchée, à base de tons chauds et de reflets de lumière vive,
qualifiée dans les années 80 d'hyper réalisme dans les milieux de la photo.

Passé un correct Beverly Hills op n°2, un Top Gun qui malgré un scénario
inepte a fait beaucoup de bien à la carrière de Tom Cruise, les choses se
sont compliquées. Après le navrant Revenge, sorti en France directement en
vidéo, il tenta un retour en fanfare avec Days of thunder, prenant les
recettes de Top Gun (avec Tom Cruise comme plat principal), et les
appliquant au milieu de la course automobile. Le film n'est pas plus mauvais
que l'original, mais à force de trop battre la mayonnaise, elle finit
toujours par se transformer en eau de boudin. Et l'eau de boudin fut The
last Boy Scout, une zone Z ennuyeuse.

Bref Tony Scott a bien failli ne pas passer le virage des années 90. Et puis
arriva sa rencontre avec un nouveau génie d'Hollywood, Quentin Tarantino,
qui lui laissa le soin de réaliser un de ses premiers scenarii, True
Romance. Une vraie histoire d'amour sur fond de violence allégorique.

True romance a marqué un tournant dans l'ouvre de Tony Scott, car il
renouait, ce qu'il n'avait pas fait depuis son premier film, avec une
véritable histoire, un sens du rythme et de la jubilation qu'on ne lui
connaissait finalement pas.

On attendait avec impatience son nouveau film, nous allions savoir s'il
confirmerait cette tendance.

Il faut avouer que nous n'avons pas été déçu, loin de là. Tony Scott
décroche sa palme de réalisateur, de metteur en images.

Enemy of the state est d'abord un sacré thriller, bondissant, rebondissant
et jouissif. Dès les premières scènes, il donne le ton de l'intrigue, basée
sur le mensonge et la manipulation. Il se permet même de dévoiler certaines
clefs du film dans le générique, clefs suffisamment cachées pour ne rien
révéler du suspens.

Mais le suspens ne tient pas dans l'histoire. Car le prétexte à cette
course-poursuite de 2 heures, est une bande vidéo dont le contenu n'a d'
importance que par le fait qu'elle existe. Le héros, en verra bien le
contenu, mais la boite de Pandore ouverte n'apportera pas de bouleversement
à l'action. La bande vidéo n'est vraiment qu'un prétexte pour lâcher la
moitié des services secrets US aux basques de Will Smith.

Le suspens tient dans le film lui-même, ce qui en fait sa force. Par une
écriture, un montage très serré, Tony Scott donne au film un rythme effréné.
Sa mise en scène, mise en image serait un terme plus adéquat, est d'une
densité peu commune, mais elle reste suffisamment précise pour ne pas
étourdir le spectateur. La réalisation est à ce point dense qu'elle prime
sur les acteurs. Will Smith, et surtout Gene Hackman, sont excellents, on
sait depuis 6 degrees of separation que le Prince de Bel Air est un bel
acteur, et Gene Hackman n'a rien à prouver depuis longtemps, mais tout
parfaits qu'ils soient, n'importe qui d'autre aurait fait l'affaire.
Je ne dénigre pas leur travail de comédien sur Enemy of the state, je mets
en avant l'image et le rythme du film qui laissent en arrière-plan les deux
acteurs.

Et ce n'est pas un défaut, car là est la touche de Tony Scott, tout miser
sur l'image. Il faut remarquer un remarquable de travail d'effets spéciaux,
à la post-production, sur la qualité de l'image. A l'instar du couple
Spielberg-Kaminsky sur Schindler's list et sur Saving Private Ryan, Scott a
retouché l'image pour en modifier la texture, rendant le film autant
mystérieux que d'une grande netteté, avec des tons gris métalliques
angoissants.

Le film dénonce au passage une nouvelle forme de fascisme basé sur le
pouvoir de l'image et de l'information transmise en temps réel à un petit
nombre de personnes "habilitées". "Le pouvoir est détenu par celui qui
possède l'information". Enemy of the state rappelle cet axiome avec un
certain talent.
Le film montre également un racisme au quotidien, un racisme qui touche tout
le monde. Autant Reynolds (le méchant de l'histoire), que la mafia (qui ne
supporte ni les juifs, ni les noirs), que les ouvriers (qui ne supportent
pas les "ritals").

En extrapolant une vidéo surveillance envahissant notre réalité, Tony Scott
réalise un film sur l'individualisme. Car en regarder ainsi vivre les
autres, sans intervenir directement, sans être au contact de l'autre, est un
signe de dérèglement d'une forme de la société, les nouvelles technologies
(internet, les téléphones cellulaires...) nous poussant vers un
individualisme grandissant, sous couvert d'une "nouvelle communication", si
chacun ne prend garde à réguler ces techniques.

Tony Scott déboulonne quelques standards du film de genre. La bande de
petits génies, sortes de MacGyver du bidouillage informatique, n'est pas
cette fois-ci composée de petits garçons sympathiques, mais d'individus
cyniques, irresponsables et dangereux. Ce sont au final de sombres crétins,
comme tous les bad guys d'Enemy of the state.

Tony Scott, avec cet excellent thriller, s'offre même le luxe rare de ne pas
répondre à la question principale du film : en fin de compte, qui est donc l
'Ennemi de l'état ?

Little Bug

http://wwwusers.imaginet.fr/~cinevisi

;.


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