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[CRITIQUE] La ligne rouge, de Terrance Malik


  • Subject: [CRITIQUE] La ligne rouge, de Terrance Malik
  • From: Yannick.Rolandeau@wanadoo.fr
  • Date: 11 Feb 1999 18:20:36 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo - (Client of French Internet Provider)
  • References: <36c35a46.275368@news.wanadoo.fr>
  • Reply-to: Yannick.Rolandeau@wanadoo.fr
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:221

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


The THIN RED LINE de Terrance Malik
2h45 mn USA avec John Travolta (1 mn), Nick Nolte, John Savage etc...
[Mod: pas encore sorti en France]

REVELATIONS
Je ne pense que les quelques révélations, plus sur la structure et les
questions que pose ce film, n'en gâchent la vision. Mais dans le doute,
abstenez-vous. Faites pénitence.

Par d'heureux concours de circonstances, le cinéma Oh ! Lit ! Woodien
parvient, au milieu de la médiocrité, à produire, sinon un grand film du
moins un film important. 
 
Terrance Malik est un auteur discret, un ermite qui a disparu de la
circulation comme on dit, il y a 20 ans, alors qu'après les "Moissons du
ciel", les studios lui faisaient un pont d'or. Non, il a préféré
disparaître, préférant parait-il les lieux malfamés au luxe. Entre-temps,
il a écrit une thèse sur le philosophe Heidegger, écrit l'adaptation d'une
pièce de théâtre d'après Mizoguchi etc... En tous cas, le revoilà avec avec
un nouveau film "La ligne rouge", un film de guerre comme on dit mais qui
bouscule tous les schémas en vigueur. C'est là, en tous cas, qu'on voit la
patte d'un véritable metteur en scène qui, au lieu, d'accumuler les clichés
et de copier ce que X films de guerre ont déjà fait, préfère s'attacher à
un sujet et à renouveler notre propre vision des choses, nos certitudes. 

Tout d'abord, il n'y a aucun héros dans ce film. Plusieurs personnages
certes mais dont aucun ne se détache réellement. Voilà déjà de quoi
bousculer la tradition qui fait un grand retour aujourd'hui.
La très grande audace du film ensuite est de mêler (enfin !) procédé
littéraires et forme cinématographique avec un très grand art. Car tous les
personnages sont individualisés par une voix off qui soulignent leurs
inquiétudes, leurs peurs, les questions essentielles qu'ils se posent, y
compris pendant même les scènes dites d'action. Le film tient ce pari
ambitieux en entremélant dialogues et voix off en même temps.
Structurellement, le film brasse cette polyphonie avec brio. C'est déjà
étonnant en soi. Bien sûr, cela n'est pas du au hasard car le propos de
Terrance Malik est de cerner l'être humain, tout l'être humain.

Le film prend une nette distance avec pratiquement tous les films de guerre
pour prendre une coloration nettement philosophique (transcendantale). Au
lieu de nous plonger et nous intoxiquer d'une manière réaliste dans l'enfer
de la guerre et uniquement cela, Terrance Malik ne cesse d'inscrire son
film dans un rapport entre la nature et la culture, la beauté de la nature
et les pires excès de la culture. En plein carnage, il n'hésite pas à
s'arrêter sur la beauté d'un animal, la sensualité d'un rayon de soleil
dans les arbres, d'une rivière qui coule, à faire entendre les voix off des
soldats qui s'interrogent en même temps qu'ils parlent entre eux.

Il en vient à des considérations cruciales ne cessant de charrier ce qui
fait la beauté et la cruauté de ce monde. Comment est-ce possible que tant
de beauté et de cruauté fasse partie de ce monde en  même temps ? 
"La ligne rouge" brasse tout ce que l'être humain est capable de commettre,
amour, trahison, cynisme, vanité, orgueil, cruauté, compassion et j'en
oublie. Bruit et fureur et l'on peut comprendre pourquoi Terrance Malik
s'est en quelque sorte "exilé" pour accoucher d'un tel poème. Sans arrêt,
le film, véritable symphonie, ne nous lâche pas, ne se lasse pas
d'explorer, de scruter l'hallucinante complexité de la nature et de la
nature humaine en son sein. Il n'oublie pas les propres questions que nous
nous posons à nous-mêmes. Que vivons-nous ? Nous vivons et nous ne savons
pas ce que nous vivons, tout nous échappe comme cette interrogation que se
pose à un moment un soldat vis-à-vis d'un ami . "Qui étais-tu vraiment toi,
que j'ai connu pendant de longues années ?" Ou comme ce soldat qui pensait
à sa femme lors des combats et qui lui envoie une lettre de rupture en lui
demandant de l'aider à le quitter. Il n'y a pas à juger, il n'y a qu'à
comprendre et de l'autre de préférence. 

Rien n'est gratuit dans ce film remarquable et pour preuve, lors d'une
séquence du massacre d'un village, la musique de "The unanswered question"
("la question sans réponse") du compositeur américain Charles Ives vient en
contrepoint des questions sur la vie, la mort que se posent l'un des
personnages. Le choix de la musique est judicieuse et vient se rajouter aux
perpétuelles questions que pose le film.

On peut dire que si le film n'atteint pas tout-à-fait parfois son propos,
il n'en reste pas moins que cela tient à très peu. Car, à mon sens, une
telle oeuvre dans le cinéma n'existait pas.
Alors oui, le film nous élève au lieu de nous rabaisser, et il répond par
l'affirmative que nous en avons le plus besoin, oui, il nous pose
d'inlassables questions auxquelles on n'a aucune réponse. Mais c'est ainsi
et il faut l'accepter. Oui, ce film nous échappe en même temps qu'il nous
ravit. Le cinéma n'est jamais aussi grand lorsqu'il en arrive là.
____________________________________________________________
 Yannick Rolandeau                      <Yannick.Rolandeau@wanadoo.fr> 
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"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
                                    Cioran    



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