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[CRITIQUE] The hole / Tsai Ming-Liang


  • Subject: [CRITIQUE] The hole / Tsai Ming-Liang
  • From: Pierre <s931615@student.ulg.ac.be>
  • Date: 8 Feb 1999 09:32:04 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: ULg
  • References: <36BD5DF0.6771505E@student.ulg.ac.be>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:218

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

La dernière danse/The hole, Tsai Ming-Liang, 1998.

Le dernier film de Tsai Ming-Liang est sans doute un de ses
meillleurs, avec 'Les Rebelles du Dieu Néon'. Pourtant, considéré
rapidement, il pourrait sembler être le moins imméditement séduisant,
le plus théorique. A tout ce qui faisait son cinéma auparavant, Tsai
rajoute l'unité de lieu. Tout le film, ou presque, se déroule dans
deux appartement superposés. Les seules séquences faisant exception
prennent place dans une galerie commerciale désaffectée. On ne voit en
tout cas jamais le ciel et pas une scène ne se déroule en plein
air. Ce parti-pris d'enfermement, ajouté à l'aridité des rares
dialogues, à l'absence d'action, pourrait inquiéter, d'autant plus que
les scènes d'errance étaient souvent les plus réussies de ses
précédents films, mais heureusement une fois encore Tsai a réussi son
pari de dire l'universel avec le presque rien.

Deux appartements donc. En-dessous, la femme vit seule dans un
appartement perpétuellement inondé, semble ne rien faire d'autre que
les courses ou du rangement. Au-dessus un jeune homme, épicier (si
tant est que ce terme existe à Taiwan). Entre les deux, un trou dans
le plafond. Le jeune homme est interprété par Lee Kang-Sheng, l'acteur
fétiche de Tsai Ming-Liang qui éblouit encore par son jeu de Pierrot
Lunaire. Il semble jouer au ralenti. Mais plus que de lenteur, il
faudrait parler d'arythmie. La lenteur est délibérée. On peut décider
d'agir lentement. Or, son jeu paraît être le résultat d'une lutte
perpétuelle contre lui-même.

Le film va alors s'essayer à montrer comment le trou va rapprocher les
deux personnages. Les rapports 'hors-trou' sont rares, et lorsqu'ils
se produisent, froid et distants.  
La communication classique semble ne plus exister et une anomalie, une
fêlure dans le quotidien s'avère nécessaire pour rétablir un certain
lien social. Si la métaphore semble lourdingue quand on l'exprime en
mots, et je vous passe les multiples interprétations freudiennes qui
ne manqueront pas d'en être faites, elle passe plutôt bien à l'écran
et résume parfaitement les obsessions du cinéaste.

Il en est du trou comme des relations entre les personnages. Le trou
est creusé par un plombier, qui tente de localiser l'endroit de la
fuite responsable de l'inondation de l'appartement de la femme. C'est
un petit trou sale, plein de gravats à travers lequel des cafards
apparaissent. Petit à petit, le trou va grandir, être apprivoisé (la
scène où Lee enlève les gravats et en fait ostensiblement le point
central de son salon) pour devenir petit à petit le chemin du
rapprochement entre les êtres (cette dernière expression pouvant être
prise au sens littéral). En parallèle, les rapports entre les
personnages sont d'abord hostiles, puis indifférents avant que l'on
n'assiste à une simultanéisation de leurs gestes puis, in fine, à une
véritable tentative de séduction.

La partie du film la plus faible, c'est tout ce qui se rapporte au
virus de Taïwan. Pourquoi à la mort lente de la société que Tsai nous
détaille dans tous ses films s'est-il cru obligé d'adjoindre un péril
physique, une maladie (sur-signifiante qui plus est) qui vient
souligner inutilement le propos ? Sans doute est-ce lié à la commande
d'Arte, qui nécessitait un rôle particulier à la date du 31 décembre
1999. Cependant, on peut rapidement en faire abstraction et profiter
du film pour ce qu'il a à nous apporter.

A côté de cela, on retrouve tous les tics du cinéaste, qui peuvent
irriter parfois, mais finissent toujours par se retrouver justifiés
par le récit : les inondations, la pluie (à laquelle s'ajoute ici la
chute des ordures que tous les habitants de l'immeuble jette par leur
fenêtre dans la cour intérieure), les salles de bain, les toilettes,
etc... Tout un univers de signe que Tsai réutilise constamment, comme
une recette qui a déjà fait ses preuves.

Le plus surprenant pour qui est familier du style de Tsai Ming-Liang
est sans doute l'irruption soudaine de scènes de comédie musicale qui
s'avèrent petit à petit être une plongée dans l'inconscient des
personnages, l'expression de leur désirs, de leurs fantasmes. 

De ses séquences émane une poésie inouïe même si, comme moi, on n'aime
guère les comédies musicales. Elles semblent confirmer que l'amour ne
peut plus exister que dans l'imaginaire, qu'il n'a plus sa place dans
la société moderne. Le film peut alors être vu comme la démonstration
que ces aspirations sont profondémént ancrées en l'homme et que, dans
les situations les plus extrêmes, elles se remettent à dicter les
actes des personnages (s'il n'y avait pas eu le trou, les inondations,
leur refus de quitter l'immeuble malgré les exortations des
organisations sanitaires, la menace de la maladie, sans doute
n'auraient-ils jamais ressenti le besoin de se rencontrer, de se
parler même). Le film est donc un formidable hymne à la vie, bien loin
de la désespérance sombre de 'Vive l'amour'.

La version présentée en salle est assez différente de la version
télévisée diffusée par Arte au mois de décembre. Il ne s'agit pas
d'une simple version longue, diluée par l'ajout de quelques
séquences. Des scènes ont été retournées, avec des angles de prise de
vue différents.  
On tend à être plus près des personnages dans la version cinéma. La
succession même des séquences est légèrement modifiée. Et puis,
surout, l'acteur qui incarnait le père de Lee dans les précédents
films vient ici jouer le rôle d'un personnage à la recherche d'une
marque de boîte de conserve, un détail qui pourrait le rattacher à son
passé. Outre ce que cette scène dit sur la société que dépeint Tsai
Ming-Liang, c'est l'occasion pour le cinéaste de dire adieu à l'ancien
personnage de l'acteur Lee Kang-Sheng.  
Tsai en a fait un adulte. Rien que pour cela, la version ciné est
indispensable.

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Pierre



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