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[AVIS] Psycho de Gus Van Sant


  • Subject: [AVIS] Psycho de Gus Van Sant
  • From: "Alexandre Tylski" <cci@wanadoo.fr>
  • Date: 7 Feb 1999 13:32:54 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
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  • References: <01be529a$6b424920$LocalHost@phzgpcbd>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:217

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Avertissement : j'ai vu Psycho hier soir avec Laetitia Casta
(elle ne voulait pas voir Astérix et Obélix, elle m'a confié sa
détresse par rapport à la coiffure et aux fringues qu'on lui 
a imposé dans le film), je n'étais donc pas tout le temps 
concentré sur Psycho, vous excuserez les éventuelles 
erreurs de ce modeste exposé "à chaud". [spoiler] 

Le remake de Psycho (d'Alfred d'Hitchcock, 1960) réalisé 
par l'iconoclaste Gus Van Sant est une pure merveille.    

1) du travestissement : 

La lumière et les couleurs du grand chef-op de Wong Kar-Waï, 
Kefen Du, travestissent avec maestria le film d'Hitchcock. Le 
travail de ma costumière préférée, Beatrix Aruna Pasztor, est 
magnifique d'audace et d'humour (fringues rétro et colorées, 
motifs rectilignes comme la marque de griffes...). Tous deux 
travestissent un film en noir et blanc et poussent le thème
central de Psycho à son comble. Le film de Gus Van Sant 
est, par définition, un meilleur film sur le travestissement que 
ne l'était le film d'Hitchcock. Gus Van Sant habille la mort.
 
2) du panoptisme : 

Il y a des plans hallucinants dans ce remake (dont j'attends 
la suite avec impatience!), notamment ces plans sidérants,
voire sidéraux, d'essuis-glaces sous une pluie nocturne où
les phares des voitures, dans le fond flou, ressemblent à
s'y méprendre à des vaisseaux spatiaux. Il y a quelque chose 
de l'ordre du cosmos dans ce remake, quelque chose à voir 
avec le ciel, les nuages (plans subliminaux dans la scène 
de la douche), une vision panoptique (que l'on peut traduire 
par le regard de l'oiseau ou celui de Dieu) bel et bien présente 
dans le film d'Alfred mais poussée jusqu'au bout (avec une
dimension encore plus mystique et lyrique) par Gus Van 
Sant ici (voir le premier plan vertigineux). 
 
3) du kaléidoscope : 

Un film kaléidoscopique, plus que ne l'était le film d'Hitch. Le
rideau de douche utilisée dans ce remake est absolument
extraordinaire, puisque lui-même fragmenté, déformant, 
kaléidoscopique (alors que celui de l'original n'avait rien 
d'original au contraire). Cette vision est amplifiée par le choix 
des couleurs, variées et souvent enfantines. Danny Elfman 
a aussi opté pour une orchestration plus colorée (il a ajouté 
quelques instruments de temps en temps). Pourquoi cette 
vision? Parce que Gus Van Sant nous parle d'un "enfant 
schizophrène" (fracturé) qui a une vision déformée du monde
qu'il l'entoure.  

4) de la schizophrénie : 

Le film de Van Sant, parce qu'il est un "double" du film d'Alfred 
est aussi fondamentalement supérieur à celui-ci puisque le 
thème profond de Psycho est en effet cette idée de double, 
de copie, d'image. Jamais dans toute l'histoire du cinéma, le 
spectateur a pu avoir l'occasion de ressentir à ce point cette 
impression de duplicité, de ressemblance. L'idée de reprendre 
beaucoup de plans originaux (et surtout des dialogues) est 
très pertinent puisque Van Sant nous oblige (telle une mère 
autoritaire) à affronter cette effrayante idée de double qui est 
le coeur même de cette histoire. 

Le spectateur n'aura jamais été aussi lui-même atteint de 
schizophrénie. Nous voilà, pendant la projection du film, en
train de réciter, avec les acteurs, les dialogues mythiques
du film d'Alfred. Nous voilà, pendant la projection, en train 
de faire un travail de mémoire harassant, faisant des va et
vient incessants entre le présent et notre souvenir de la 
vision du film original comme un retour obsessionnel dans 
l'expérience de notre passé (on devient Norman Bates).

La caméra subjective à la fin du film est ainsi la conclusion
sublime et ironique du projet de Gus Van Sant. Un policier
donne une couverture à Norman Bates en regardant Norman
et... nous. Il regarde (d'en haut) la caméra, il baisse les yeux
vers nous, car, comme Norman, nous sommes assis, nous
sommes spectateur de notre propre voyeurisme. Retour de
manivelle, clin d'oeil subliminal, discours sur le cinéma.

5) de la mouche : 

Si le film de Gus Van Sant a fait mouche (en tout cas pour 
moi), c'est parce qu'il est d'une subtilité inouïe. J'en veux
pour preuve ce gros plan de mouche au début du film, qui
ne fait pas seulement qu'annoncer la mouche dans la
dernière scène, celle que Norman ne veut pas tuer. Cette
mouche posée là fait directement référence à l'histoire de
la peinture. Je m'explique. 
 
Pour se prouver leur talent d'illusionniste, certains peintres, 
il y a quelques siècles de cela, ajoutaient une mouche sur 
leur toile pour faire croire qu'il y avait vraiment une mouche 
sur leur tableau. Snobisme vaniteux très célébré pendant 
longtemps (époque de De La Tour par exemple), les acheteurs
finissaient par acquérir des toiles non plus pour ce qu'elles
contenaient mais pour le degré de vraisemblance de la
mouche peinte au recoin du tableau. 

Vanité ironique de Gus Van Sant qui cherche lui aussi à
signer son oeuvre et à faire "plus vrai" que les autres. Cette 
mouche est aussi la part mystérieuse de l'être humain,
son jardin secret, ce petit grain qui fait de nous des êtres
imparfaits mais uniques. Cette mouche noire, c'est aussi
une image de la mort, de la décomposition. 

Or, le film de Van Sant est encore plus décomposé et 
découpé que celui d'Hitchcock, notamment grace aux 
images qu'il ajoute dans le story-board original. Selon 
Van Sant, la décomposition humaine irait alors de pair 
avec celle du cinéma. Bel hommage rendu au 7ème art
qui devient ainsi plus humain et paradoxalement plus 
vivant, plus authentique. 

6) de l'efficacité sonore :

Cette idée de vraisemblance exprimée par la mouche est d'une
certaine façon plus forte dans la version de Gus Van Sant 
de par l'avancée technologique dans le domaine des effets 
sonores qui poussent le crudité et le réalisme encore plus 
loin (on entend distinctement Norman se masturber). La scène 
de la douche est aussi exemplaire d'un point de vue sonore 
puisque les sons sont plus métalliques, froids et violents. 

A noter aussi le léger temps de retard dans la scène de la
douche. Les violons stridents ne démarrent pas au moment
où Norman tire le rideau, mais quelques secondes plus tard
surprenant ainsi les connaisseurs à quelques secondes de
pur réalisme sonore (sans artifice). C'est bien vu.

7) de Gus Van Sant : 

Pour conclure. Si vous êtes habitué à l'universde ce cinéaste, 
vous êtes en droit de vous poser la question suivante : est-ce 
un film personnel ? Je le pense franchement. S'il on connaît la
sexualité pour le moins ambigüe de ce cinéaste (ce que je 
ne juge pas), on ne peut qu'être convaincu de son intérêt
dans cette histoire. De plus, sa palette thématique ainsi que
stylistique se retrouvent dans ce film : la marginalité, les 
secrets de famille, l'impossibilité d'aimer, les corps, les
couleurs, les routes...etc. 

Si vous n'avez pas aimé le Psycho de Gus Van Sant, je ne
vous en veux pas, mais sachez que je vous méprise avec
un dédain inégalé. Et pour votre information, il faut savoir 
que Laetitia a beaucoup aimé le film (elle m'a d'ailleurs 
proposé de prendre une douche avec elle après le film, 
c'est une perverse polymorphe authentique). 

Alexandre Tylski
cci@wanadoo.fr


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