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[CRITIQUE] Celebrity de Woody Allen


  • Subject: [CRITIQUE] Celebrity de Woody Allen
  • From: "TRAX ZONE" <info@traxzone.com>
  • Date: 5 Feb 1999 07:06:04 GMT
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


[CRITIQUE] CELEBRITY (Woody Allen, 1999)
[SPOILER] " Woody Allen, une griffe musicale " 
par Alexandre Tylski (article tiré de TRAX ZONE) 

  Il nous a émerveillé avec l'ouverture Gershwinienne "in blue" de ce grand
film en noir et blanc qu'est Manhattan (1979), il nous transporte à nouveau
dans son tout dernier film (en noir et blanc) Celebrity avec la cinquième
symphonie de Beethoven. Woody Allen, avant d'être le
scénariste-acteur-cinéaste que l'on connaît, est un grand mélomane et un
musicien authentique.  

  Clarinettiste de jazz depuis déjà plusieurs années, il se produit aux
quatre coins du globe et remporte un succès mérité partout où il passe
grace sans doute à cette énergie peu commune dont il fait preuve et cette
passion dévorante qui l'anime et qu'il nous fait partager. Woody Allen est
un homme qui a le rythme dans la peau et cela transpire inévitablement sur
le grand écran où les scènes de ménage ont leur propre tempo, l'humour ses
points culminants et la poésie ses silences. 

  La musique, Allen ne l'utilise donc pas vraiment, c'est plutôt la musique
qui semble guider le ton et l'audace de ses films. On comprend alors mieux
pourquoi ce grand réalisateur a toujours refusé d'engager de vrais
compositeurs de musique de film. Il ne s'agit jamais pour lui de dramatiser
ses scènes d'anthologie avec des artifices ou des effets symphoniques
propres au mauvais versant d'Hollywood qu'il fustige si souvent. On parlera
davantage avec lui, dans sa relation avec la musique, d'une approche
authentique, nostalgique et fragmentée.  

  Son amour de films anciens comme Casablanca (1942) par exemple, dont il
reprend " As time goes by " dans Play it again, Sam (1972), se ressent
constamment dans ces airs romantiques tous  connus et appréciés par les
cinéphiles et les mélomanes. Woody Allen joue par références et dépasse
l'utilisation courante de la musique pour créer une base d'intimité et de
complicité entre lui et le spectateur. Le clin d'oeil chez lui, qu'il soit
sentimental ou ironique, est souvent affaire d'ouïe. 
 
  La référence nostalgique (nombreux sont ses films où on peut entendre
Count Basie, Louis Armstrong et bien d'autres noms légendaires) marque
aussi avec Woody Allen la volonté de proposer au spectateur une "réalité",
un monde connu, familier, voire amical, dans lequel il peut aisément
s'identifier et se projeter. Le réalisme produit par la musique dans ses
films n'est justement valide que par la pré-existence des morceaux, une
partition originale de film annihilant presque totalement cette impression
puisqu'elle est originale, venant d'un autre monde. 
 
  Woody Allen, en occultant la musique de film originale, nous amène à
nous poser, paradoxalement, un large éventail de questionnements sur les
principes mêmes de la musique de film, ses atouts (comme l'onirisme) et ses
inconvénients (l'onirisme aussi). Il est d'ailleurs intéressant d'imaginer
ce à quoi un film de Allen ressemblerait s'il était accompagné par un Elmer
Bernstein (on peut en avoir une idée avec les derniers Scorsese pourtant
habitué aux musiques pré-existantes) ou tout autre artiste de la musique de
film. On aurait peut-être devant les yeux un monde  plus conventionnel et
lisse qui ne proposerait pas ce "grain sonore fragmenté" qui fait la
spécificité et le charme des films de Woody Allen. 

  Dans son nouvel opus, le maestro Allen, dévoile l'univers contrasté des
coulisses de la célébrité et fait tomber les masques, en noir et blanc,
avec un grain d'image très beau et presque flou. Cette pigmentation abîmée
de la peau de l'image est en parfaite harmonie avec le style de musique qui
parcourt le film : du bon jazz à l'imparfait donnant lieu à des scènes
romantiques magnifiques dignes de La Dolce Vita (1960) de Federico Fellini
auquel Allen rend un très bel hommage. Un grain (ou une griffe) qui
retranscrit une certaine désinvolture, une certaine idée du chaos.  
 
  Ce grain sonore, s'il créé volontiers un flou artistique grace au
melting-pot de différentes périodes de l'histoire de la musique, laisse la
part belle à la cinquième symphonie de Beethoven qui a la vedette ici. Les
quatre notes introduisent et concluent le film avec à l'image le mot "Help"
dessiné dans le ciel par la fumée d'un avion. A priori, on peut penser
qu'une présence aussi symphonique nuirait au monde-Allen mais il y a un tel
espace donné à cette musique de Beethoven - elle occupe tout le volume
sonore - que chacune des notes de la symphonie semble pigmenter l'image et
finir par déchirer l'écran (une idée qui tient à coeur Woody Allen).  

  Cela est frappant dans l'ultime scène qui se déroule, comme par hasard,
dans une salle de cinéma et dans laquelle le protagoniste central (joué par
Kenneth Branagh) regarde un film, ému par la scène et la musique qui
devient celle du film de Allen et qui se rapproche ainsi encore plus de
nous, créant par là ce lien magique entre spectateur et film (faisant écho
au concept de The Purple Rose of Cairo, 1985). Une musique originale
aurait-elle pu provoquer cette rencontre? Il y a fort à parier qu'un John
Williams, malgré son goût pour une orchestration spectaculaire, n'aurait
pas réussi à atteindre cette sensation à cause de l'absence d'histoire et
donc d'existence (pilier thématique chez Woody Allen) de sa partition
originale.   
   
  Parce que la cinquième symphonie a une histoire, elle a un vrai impact
émotionnel et intellectuel. Pour beaucoup, les quatre notes qui ouvrent le
premier mouvement de cette symphonie représentent la victoire (en morse),
or la scène finale de Celebrity met en scène une défaite, celle du héros -
qui semble avoir désespérement besoin d'aide, d'où son émotion à la vision
du mot "Help" dans le film qu'il regarde (que l'on peut lire aussi "Hell",
l'enfer, la mort).  Il y a de l'ironie dans cet "emploi"de la cinquième.
C'est aussi une "symphonie-star", une étoile parmi un défilé
d'interprètes-vedettes (la musique étant toujours un protagoniste à part
entière chez Allen).   

  Cela dit, il faut se souvenir que Beethoven avait composé les quatre
notes de sa symphonie dans le but d'exprimer concrètement le bruit de
quelqu'un frappant à une porte, symbolisant les coups du hasard dans la vie
d'un homme -  Beethoven étant alors tourmenté par le destin d'artiste sourd
qui s'abattait sur lui. Or, le hasard et la chance se trouvent être les
thèmes principaux du dernier Allen (scène de casino par exemple) dans
lequel des hommes et des femmes se battent pour construire leur vie malgré
les coups du sort (leurs pulsions incontrôlables ou leur absence de
pulsions).

  Qu'il s'agisse d'ironie démontrant la défaite et la solitude d'un homme
ou qu'il s'agisse de nous rappeler la supériorié du destin sur l'homme, la
cinquième symphonie dénote ici l'imperfection humaine. Celebrity ne parle
pas de gens connus exceptionnels, mais de l'imperfection, du grain, de
l'utopie du noir et blanc, de l'inachevé. La fin ne conclut rien sinon
l'aveu de Woody Allen à ne pouvoir concevoir une oeuvre finie ou
définitive. Confession humble et émouvante d'un artiste qui signe là un de
ses meilleurs films des années 90. 

alexandre.tylski@traxzone.com
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à la musique de film. Adresse : http://www.traxzone.com
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