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[CRITIQUE] L'Appat de Tavernier


  • Subject: [CRITIQUE] L'Appat de Tavernier
  • From: "Daniel Hardy" <chardy@istar.ca>
  • Date: 3 Feb 1999 12:08:36 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: fre3d
  • References: <p2at2.204$2%4.533146@NewsRead.Toronto.iSTAR.net>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:209

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Bonjour cinephiles et ...cinephileuses,

    Ah! Que la vie est belle lorsqu'on a un bon film a se mettre sous le
dent!
Et ca tombe bien je viens tout juste de mordre (a nouveau) a L'Appat de
Tavernier. Ah! cette Marie Gillain, une belle pomme juteuse qu'un le soleil
de
septembre viendrait illuminer...

    Le dico nous apprend qu'un appat est la pature qui sert a attirer les
animaux pour les prendre. Appat comme l'est Nathalie (Gillain) pour les
riches producteurs, avocats et dentistes que depouillent et assassinent ses
deux complices, son petit copin Eric (Olivier Sitruck) et le pote de
celui-ci, un peu simplet, Bruno (Bruno Putzulu). Mais  Appat aussi, et pour
toute une
jeunesse, que ce beau reve americain que vehiculent les medias, la
television et le cinema! Mais qui n'est justement que reve et deformation de
la realite. La vie n'est pas n'est pas du cinema!

    Ce que j'aime du fim de Tavernier est que contrairement a d'autres, tels
Natural Born Killers ou Pulp Fiction, par exemple, il parvient a denoncer la
violence et les exces de notre societe sans en rajouter a son tour. Et
c'est la un fait d'armes, a mon avis, que trop peu de cineastes ont reussi a
faire ou seraient en mesure d'accomplir. Il n'est jamais evident de se
contenir quand le spectateur, accoutume a une mode qui valorise la vitesse,
la poudre aux yeux et quantite d'hemoglobine, ne se satsfait plus
que par une consommation heteroclite de produits au detriment d'une saine
digestion qui lui laisserait le temps un peu de souffler et de savourer ce
qu'il avale.

    Parce que s'est la justement ce que nous propose Tavernier: suivre tout
simplement l'itineraire de ces trois jeunes jeunes, issus pour les deux
premiers de famille aisee, dans leur desir de reussite (ouvrir une chaine de
boutiques de linge au USA) et leurs tentatives bien cruelles pour y parvenir
(vols savemment prepares et meurtres sanginairement commis).

    Tavernier n'a pas cherche a faire une histoire betement morale ou le mal
serait oppose au bien ni a depeindre ses protagonistes de facon a les faire
passer pour ridicules ou meprisables, et pourtant les actions immondes
qu'ils posent en toute insouciance portent le spectateur a les juger
severement; au contraire, sans aller jusqu'a dire qu'ils les aime, il les
suit et les filme avec bienveillance, comme l'est le regard du pere envers
son enfant qui joue. Cependant, la bienveillance de Tavernier envers sa
progeniture filmique ne vas pas jusqu'a la defendre lorsqu'elle est fautive
mais il ne la renie pas, non plus. C'est un grand art que de simplement
montrer et faire voir...

    D'emblee, Nathalie, Eric et Bruno nous apparaissent sympatiques. Ils
partagent un appart a trois; Nath s'evertue a se monter un carnet d'adresses
pouvant lui ouvrir les portes bien fermees du jet-set; Eric et Bruno
imaginent la reussite americaine en visionnant a la tele tout ce qui peut
faire office de succedane a leur manque  reel de creativite et de
compassion.

     Une fois la mise en place des personnages dans leur contexte
relationnel et social effectuee (du debut jusqu'a la sequence musicale qui
englobe une succession de plans rapides sans dialogues audibles) le
spectateur sera le temoin privilegie (privilegie parce qu'aucun jugement ne
vient s'interposer entre lui et les personnages, que ce soient au niveau de
la construction du scenario aussi bien qu'au niveau de la mise en scene) de
leur inquietante et deconcertante absence de morale et ce jusqu'a la scene
finale, veritable condense des valeurs evoquees durant les deux heures
precedentes (naivete, insouciance et egoisme), et boulversante tant sa
simplicite parvient a faire resortir le caractere imminemment tragique de
cette sordide histoire et, helas, veridique!

    N'est-il pas genial, en effet, de clore le film sur le visage de
Nathalie qui demande avec toute l'ingenuite du monde (bien que le terme
ingenuite ne convienne guere ici, vu ce qu'elle a permis de faire; innocence
serait plus approprie) si elle pourra etre relachee apres avoir signer la
deposition incriminant ses deux acolytes et elle-meme afin de pouvoir se
rendre en vacances avec son pere dans le sud? Je pense, pour ma part, que
cela est genial! Pas besoin ici de sortir tout l'attirail d'hemoglobine,
d'effets speciaux, de rythmes hyper acceleres a la video-clip, ni de
musiques faussement modernes qui voudraient nous plonger dans un univers
apocalyptique et psychadelique. Non! Tavernier se contente de faire ce qui
est le plus difficile: s'en tenir a l'essentiel de son sujet, savoir placer
sa camera, etre attentif a l'expression d'un visage, couper pour creer un
mouvement dynamique et utiliser le son de maniere a transcender l'image!
C'est ce qui tout bonnement s'appelle faire du cinema.

    L'appat c'est la belle Marie Gillain!
    L'appat c'est l'illusion qu'est le reve americain!
    L'appat c'est aussi le cinema fast-food, le cinema poudre aux yeux!


    Ce que j'aime de Tavernier, c'est que son intelligence de cinephile
averti nous preserve toujours de l'exces. On sent bien chez lui la maitrise
de ce qu'est le cinema de forme classique: histoire simple et bien narree,
mise en scene sobre, soignee et brillament executee de la part des acteurs,
finalement un montage parfait, sans faille, insisif et efficace.
De plus, il excele a tous les registres! Il peut aussi bien faire dans le
capes et d'epees (La fille de D'Artagnan) que dans le tableau intimiste (Un
dimanche a la campagne), la fresque historique (La vie et rien d'autre)
que dans la biographie (Round Midnigth), la science-fiction (La mort en
direct) que dans la quete spirituelle (La passion Beatrice), a chaque fois
il signe un film remarquable autant que personnel. Ce n'est pas rien!

    Dans la meme soiree ou j'ai croquer a pleine dents dans L'Appat, je me
suis egalement offert (a nouveau encore) la fameuse horde sauvage (Wild
Bunch) de Sam Peckinpah, film dont l'ouverture aussi bien que le denouement
sont devenus des morceaux d'anthologie tant la violence y est exacerbee! Je
ne serais pas surpris d'apprendre que ce western ait ete l'instigateur de
tout ces films ou la violence, au lieu d'etre suggeree, est explicitement
montree ( Apocalypse Now, Kalifornia, par exemple; bien que le scene finale
de Bonnie and Clyde ne soit pas en reste non plus en terme de violence. Or
le B&C date de 67 et Wild Bunch de 69, ce qui vient invalider ma these,
enfin....)

    Bon, en fonction de ce que j'ai enonce plus haut, vous etes en droit de
vous attendre a ce que je vous dise que je n'ai pas aime Wild Bunch, que
c'est trop violent. He bien, non! J'ai aime et apprecie. C'est la, faut-il
le croire le paradoxe du cinephile qui, aimant un film A pour X raisons, en
aime aussi un autre B qui pourtant d'une certaine maniere s'oppose a A. Mais
comme je suis bien fatigue, vous comprendrez surment que je veuille reporter
l'explication de cette enigme a un autre jour. Ce n'est pas tout que de voir
des films, encore faut-il songer a ce coucher pour pouvoir y reflechir en
paix et ainsi s'assurer d'une bonne digestion!

    Je dirai que ceci: Peckinpah ne se contente pas que de montrer la
violence, il montre aussi le Mexique et ses habitants, un enfant qui sourit,
une femme qui allaite, affalee le dos contre le mur d'une maison, des
vieilles de noir vetues qui recitent une priere lors d'une procession. Cela
est beau et il convient de le celebrer!

    Je conclus ici.

Daniel
"Je me sentais responsable de la beaute du monde."
 Memoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar







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