[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[AVIS] Le dernier Chabrol : "Au coeur du mensonge"


  • Subject: [AVIS] Le dernier Chabrol : "Au coeur du mensonge"
  • From: "Darquandier" <darquandier@hotmail.com>
  • Date: 13 Dec 1998 17:22:40 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: News Server of Sunrise Communications AG
  • References: <74t014$j7b$1@sibyl.sunrise.ch>
  • Xref: oceanite.cybercable.fr fr.rec.cinema.selection:149

[Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

[je l'ai vu en projection de presse - ce n'est pas une critique -
j'interview Chabrol mercredi prochain pour mon journal  : conte-rendu sur
frcd jeudi]

C'est le meilleur Chabrol que j'ai vu. J'hésite à le placer au dessus de "La
cérémonie" (un des meilleurs films français des 90's). Disons que la
cérémonie est encore de plein pied dans le réalisme, là Chabrol l'abandonne
complètement.

Jacques Gamblin (dont je confond sans cesse le nom avec "Charles Berling")
pourrait faire penser à Mathieu Amalric dans "Au coeur du mensonge", disons
un Amalric qui serait un homme mûr. Sandrine Bonnaire égale à elle-même
(donc parfaite), Antoine de Caunes... étrange, il joue un écrivain mondain
imbuvable (mélangez le discours de BHL à l'omniprésence médiatique de
Sollers, rajouter une bonne louche d'Attali pour le néant intellectuel, et
secouez bien dans un shaker estampillé "Bouillon d'Ex-libris"), qui ne parle
que par citations (et ce même quand il parle par lui-même : il se cite). Ca
donne donc une impression curieuse : un acteur jouant un type que se
sur-joue dans la vie. Mais il est très convaincant. Et reste l'excellente
Valerie Brunie-Teschidie (je l'écris faux - on a pas reçu le dossier de
presse, j'abréjerais VB-T). C'est un casting sans faille, par ce qu'il n'y a
pas d'acteurs qui absorbent l'attention tout à lui (contrairement à
Serrault, qui -  comme d'autres - vampirise tout sur son passage) : au
contraire, les polarités sont multiples, le récit se focalise et se
défocalise dans un "désordre élaboré" qui fait qu'on a pas le temps de
s'ennuyer.

Ah oui, le résumé... A Saint-Malo, une jeune fille est violée et tuée.
Retrouvée à proximité du domicile de Charles B... heu non, de Jacques
Gamblin, celui-çi est immédiatement soupçonné : il était son prof de dessin
et le dernier à l'avoir vu. Gamblin est un artiste boiteux à la suite d'un
attentat qui l'a dégouté de peindre l'espèce humaine, et s'en tient au
paysage depuis. Il n'arrive pas à vendre ses toiles, quelques une de ci de
là (et encore, à des connaissances). Il vit avec Sandrine Bonnaire, médecin
du village, qui ne peut pas avoir d'enfant (on peut le deviner dès le début
même si ce n'est pas dit clairement : Chabrol est un grand connaisseur
d'Hitchock et sait faire passer un tas de choses en sous-main). La jeune
commissaire récemment nommée, VB-T, est une jeune femme assez froide, très
professionel, mais qui brise la glace par des remarques un peu névrotiques
par moment. Et l'écrivain Antoine de Caunes, gloire locale, carburant au
Prozac, qui tente de séduire Sandrine Bonnaire à coup d'aphorismes et de
bons mots. Le village n'est quasiment pas montré pendant le film.

Il y a quelques personnages secondaires intéressant : le frère de la victime
(qu'il a découvert), jeune homme pâle et hirsute ; le commissaire adjoint,
bon vivant grignoteur (Petit Lu, confiture...) et ami de Gamblin ; et
surtout un petit magouilleur qui fourgue des oeuvres d'art (et tout ce qu'il
peut trouver...) au noir.

A partir de cet intrigue basique, un "whodunit" classique, Chabrol va nous
montrer qu'il est un cinéaste moderne, qu'il sait créer des formes, tenir un
discours politique sur la pédophilie, la sexualité, les médias, la povince,
l'art et la création (rien que ça). Et c'est aussi un film très beau
visuellement, mais le visuel faisant sens, ça devient du pictural. Sans
tomber dans un formalisme creux, Chabrol livre des plans vraiment beau,
aussi bien des paysages que des corps et des visages (la photo est
maginifique, piquée pendant presque tout le film). Il mélange aussi les
pistes, on se fait balader dans ses soupçons ("C'est p'têt lui ?" - "Mais
pourquoi il réagit comme ça ?" ), un suspens "rondement mené" comme on dit à
"Première". Mais l'issus de l'intrigue n'est, évidemment, qu'un prétexte,
puisque cet évement va servir de révélateur à des névroses sociétales (ouch,
je l'aurais finalement casé celui-là).

Je n'ai qu'une chose à dire : ruez-vous dans les salles à sa sortie, on
passe vraiment un moment de cinéma intense. C'est très touffu, plein de
suspens et d'émotion. Grand film français, et grand film tout court. Chabrol
devient presque godardien, il ne se content plus de raconter une histoire,
il la montre. L'utilisation du bleu comme couleur dominante est aussi assz
prémonitoire, c'est la couleur du Viagra (vous comprenderez, je ne veux pas
spoilé).

On a aussi un sentiment de malaise parfois, quelques scènes ou des détails
sont troublantes (tout ce qui touche au meurtre, à l'autopsie).

J'espère que ce film aura le succès qu'il mérite (minimum 13 millions
d'entrées).

C'est rare de voir autant de sujet et de thèmes traités sans
intellectualisme affligeant, avec un vrai scénario, de la mise en scène à ne
plus savoir qu'en foutre (donnons-en un peu à Tavernier), et un traitement
visuel à la fois discret et travaillé.

Personnellement, j'avais tendance à croire que Chabrol était devenu un peu
comme Rohmer, c'est à dire un peu statique. Bein non. Là c'est un film de
notre époque post-moderne. On se réjouit de voir Chabrol vieillir aussi
bien.

--
Darquandier             (o o)
           +---------oOO--(_)--OOo---------+

P.S. : si vous avez des questions à lui poser - même sans rapport avec le
film - j'essairais de le faire (on ne sait pas encore si l'interview se fera
avec tous les journalistes, ou en tête à tête - on sera deux du journal.
Dans tous les cas c'est au restaurant ! YEP ! une bonne bouffe payée à
l'oeil), mailez moi au : julien.tornier@span.ch





--
Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>