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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] "Snake Eyes" de Brian DePalma (1998)
"Snake Eyes" de Brian DePalma (USA, 1998) avec Nicholas Cage, Gary Sinise, John Heard, Carla Gugino, Stan Shaw, Kevin Dunn... Photo: Stephen H. Burum. Musique: Ryuichi Sakamoto. Effets Spéciaux: IML. Scénario et histoire: Brian DePalma et David Koepp. Produit par Brian DePalma. 98 min. Au début de son article (un peu pompeux) des Cahiers du Cinéma consacré au nouveau film de maître DePalma, Emmanuel Burdeau qualifie "Snake Eyes" de film théorique. Bien belle formule, tout sauf vide. "Snake Eyes" est un bon thriller, bien ficelé, à l'intrigue obscure, complexe, du genre à vous faire perdre pied. Un thriller qu'on trouve souvent décevant, parce que peu original, prévisible, poussif. Mais un thriller qui n'est qu'un prétexte. Juste un prétexte, mais quel prétexte! Car au-delà du film à spectacle, et comme toujours chez DePalma, bien que rarement avec un tel brio, "Snake Eyes" est un essai filmique. Prolongeant ses expériences sur la tromperie (et la vérité) de l'image entammée avec "Mission: Impossible", DePalma réalise ici un film difficile, d'une densité et d'une complexité formelle ahurissantes, d'une maîtrise et d'une intelligence remarquables, qui forcent le respect. Ricky Santoro (Nicholas Cage) est un flic pourris surexité au beau milieu d'une salle de boxe bondée (14000 spectateurs), pour un match important. Important aussi parce qu'il accueille le sénateur de l'Etat. Mais au beau milieu du match, alors qu'à la stupéfaction de tous, Lincoln Tyler, le champion, s'écroule, une balle traverse la gorge du sénateur, à moins d'un mètre de Santoro. Qui n'aurait rien *su* s'il n'avait rien *vu*. C'est donc le retour de Voir et de Savoir, les deux frères siamois, héros éternels des films du cinéaste. Un retour de plus; on accusera peut-être (et avec raison) DePalma de se répéter. Mais à chaque film, l'auteur radicalise son étude. Ici, il dissèque, il décortique, non pas tant le moment du meutre, ce plan-séquence époustoufflant (et sur lequel on n'a pas fini de parler), que le film lui-même, le "texte filmique" qui en est le support. Il faudrait, pour bien faire, démonter chaque séquence, voire chaque plan, pour tirer du film tout son sens, et je suis bien décidé à y venir un jour. En attendant, nul n'est besoin d'en arriver là pour comprendre comment DePalma fait de sa caméra l'instrument d'une pensée de l'illusion. Car Voir et Savoir ont emmené leur famille, tous dopé à bloc dans ce qui me semble être à ce jour son film le plus complexe. Regards qui voient, qui se croisent, caméras qui surveillent, qui construisent un film dans le film, lui-même bâti sur cette imbrication (ce qui rappelle Mission: Impossible), multiplication des points de vue, et avec eux, des récits eux-mêmes, à la manière de Rashomon, segmentation du film, en écrans seconds, en split-screens d'une beauté et d'une subtilité impressionnante, retrouvant ainsi la virtuosité avec laquelle il utilisa cette figure, inhabituelle et par là difficile, dans Carrie (DePalma est sans doute celui qui en a le mieux fait usage à ce jour). "Snake Eyes" est un essai théorique sur l'image, sur la signifiance (ou la non-signifiance) de l'image, sur la construction qu'elle permet d'un monde imaginaire qui se veut objectif, alors qu'il ne peut, comme le montrent les diverses séquences en flash-back, qu'être subjectif, sur la tromperie qu'elle ne *permet* pas, mais qu'elle *est*, par nature même. Un essai formel, mais un jeu, aussi. DePalma est comme un enfant-génie, un premier de classe qui veut aussi s'amuser. Alors il met en scène un match de boxe avec des milliers de figurants, un personnage speedé et passablement ridicule, un soldat "qui s'y croit à fond"... Mais lorsqu'il a fini de jouer à la balle, l'enfant-génie va jouer aux échecs, et le jeu, de léger, devient complexe, déroutant, difficile à suivre. DePalma est toujours proche d'Hitchcock, amuseur à l'humour noir célèbre, c'est vrai; mais il me fait aussi penser au Tarantino de "Jackie Brown", grand jeu, lui aussi, qui va certainement moins loin, mais qui possède aussi une sorte de légèreté qui protège du poussif, de l'outrancier et de l'hermétisme. Pour conclure, je me permettrais, une fois n'est pas coutume, de citer directement les Cahiers: "Il faut voir 'Snake Eyes', une fois pour se laisser éblouir (affoler) par tout ce qui brille et confusément étourdit par la puissance de la pensée qui y est au travail, une autre fois, ensuite (et une autre fois, etc.) pour préciser et le plaisir, et la réflexion. Chez DePalma, ce qui est beau, en définitive, c'est que l'un ne va pas sans l'autre mais y conduit. On y jouit comme on y pense: avec ses yeux." Oui, il faut voir "Snake Eyes", car il est de ces films qui nous font comprendre le cinéma, nous fait comprendre, bien mieux que le meilleur traité de sémiologie, comment l'être humain fait sens, dispose de ses signes et en retour se fait prendre par eux. Et il faut revoir "Snake Eyes". Et sur ce, j'y vais... -- Raphaël Goubet Bulk e-mail filter: please make sure the subject field of your reply begins with Re: or reply directly to goubet@skynet.be -- Contacter les modérateurs de fr.rec.cinema.selection: frcs-mod@alma.fr Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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