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[CRITIQUE] "Snake Eyes" de Brian DePalma (1998)


  • Subject: [CRITIQUE] "Snake Eyes" de Brian DePalma (1998)
  • From: goubet@usa.net (Goubet)
  • Date: Sat, 12 Dec 1998 17:35:34 GMT
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"Snake Eyes" de Brian DePalma (USA, 1998) avec Nicholas Cage, Gary
Sinise, John Heard, Carla Gugino, Stan Shaw, Kevin Dunn... Photo:
Stephen H. Burum. Musique: Ryuichi Sakamoto. Effets Spéciaux: IML.
Scénario et histoire: Brian DePalma et David Koepp. Produit par Brian
DePalma. 98 min.

Au début de son article (un peu pompeux) des Cahiers du Cinéma
consacré au nouveau film de maître DePalma, Emmanuel Burdeau qualifie
"Snake Eyes" de film théorique. Bien belle formule, tout sauf vide.

"Snake Eyes" est un bon thriller, bien ficelé, à l'intrigue obscure,
complexe, du genre à vous faire perdre pied. Un thriller qu'on trouve
souvent décevant, parce que peu original, prévisible, poussif. Mais un
thriller qui n'est qu'un prétexte. Juste un prétexte, mais quel
prétexte!

Car au-delà du film à spectacle, et comme toujours chez DePalma, bien
que rarement avec un tel brio, "Snake Eyes" est un essai filmique.
Prolongeant ses expériences sur la tromperie (et la vérité) de l'image
entammée avec "Mission: Impossible", DePalma réalise ici un film
difficile, d'une densité et d'une complexité formelle ahurissantes,
d'une maîtrise et d'une intelligence remarquables, qui forcent le
respect.

Ricky Santoro (Nicholas Cage) est un flic pourris surexité au beau
milieu d'une salle de boxe bondée (14000 spectateurs), pour un match
important. Important aussi parce qu'il accueille le sénateur de
l'Etat. Mais au beau milieu du match, alors qu'à la stupéfaction de
tous, Lincoln Tyler, le champion, s'écroule, une balle traverse la
gorge du sénateur, à moins d'un mètre de Santoro. Qui n'aurait rien
*su* s'il n'avait rien *vu*.

C'est donc le retour de Voir et de Savoir, les deux frères siamois,
héros éternels des films du cinéaste. Un retour de plus; on accusera
peut-être (et avec raison) DePalma de se répéter. Mais à chaque film,
l'auteur radicalise son étude. Ici, il dissèque, il décortique, non
pas tant le moment du meutre, ce plan-séquence époustoufflant (et sur
lequel on n'a pas fini de parler), que le film lui-même, le "texte
filmique" qui en est le support. Il faudrait, pour bien faire,
démonter chaque séquence, voire chaque plan, pour tirer du film tout
son sens, et je suis bien décidé à y venir un jour. En attendant, nul
n'est besoin d'en arriver là pour comprendre comment DePalma fait de
sa caméra l'instrument d'une pensée de l'illusion.

Car Voir et Savoir ont emmené leur famille, tous dopé à bloc dans ce
qui me semble être à ce jour son film le plus complexe. Regards qui
voient, qui se croisent, caméras qui surveillent, qui construisent un
film dans le film, lui-même bâti sur cette imbrication (ce qui
rappelle Mission: Impossible), multiplication des points de vue, et
avec eux, des récits eux-mêmes, à la manière de Rashomon, segmentation
du film, en écrans seconds, en split-screens d'une beauté et d'une
subtilité impressionnante, retrouvant ainsi la virtuosité avec
laquelle il utilisa cette figure, inhabituelle et par là difficile,
dans Carrie (DePalma est sans doute celui qui en a le mieux fait usage
à ce jour). "Snake Eyes" est un essai théorique sur l'image, sur la
signifiance (ou la non-signifiance) de l'image, sur la construction
qu'elle permet d'un monde imaginaire qui se veut objectif, alors qu'il
ne peut, comme le montrent les diverses séquences en flash-back,
qu'être subjectif, sur la tromperie qu'elle ne *permet* pas, mais
qu'elle *est*, par nature même.

Un essai formel, mais un jeu, aussi. DePalma est comme un
enfant-génie, un premier de classe qui veut aussi s'amuser. Alors il
met en scène un match de boxe avec des milliers de figurants, un
personnage speedé et passablement ridicule, un soldat "qui s'y croit à
fond"... Mais lorsqu'il a fini de jouer à la balle, l'enfant-génie va
jouer aux échecs, et le jeu, de léger, devient complexe, déroutant,
difficile à suivre. DePalma est toujours proche d'Hitchcock, amuseur à
l'humour noir célèbre, c'est vrai; mais il me fait aussi penser au
Tarantino de "Jackie Brown", grand jeu, lui aussi, qui va certainement
moins loin, mais qui possède aussi une sorte de légèreté qui protège
du poussif, de l'outrancier et de l'hermétisme.

Pour conclure, je me permettrais, une fois n'est pas coutume, de citer
directement les Cahiers: "Il faut voir 'Snake Eyes', une fois pour se
laisser éblouir (affoler) par tout ce qui brille et confusément
étourdit par la puissance de la pensée qui y est au travail, une autre
fois, ensuite (et une autre fois, etc.) pour préciser et le plaisir,
et la réflexion. Chez DePalma, ce qui est beau, en définitive, c'est
que l'un ne va pas sans l'autre mais y conduit. On y jouit comme on y
pense: avec ses yeux."

Oui, il faut voir "Snake Eyes", car il est de ces films qui nous font
comprendre le cinéma, nous fait comprendre, bien mieux que le meilleur
traité de sémiologie, comment l'être humain fait sens, dispose de ses
signes et en retour se fait prendre par eux. Et il faut revoir "Snake
Eyes". Et sur ce, j'y vais...
--
Raphaël Goubet

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