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[Critique] Saving Private Ryan - Steven Spielberg (1998)


  • Subject: [Critique] Saving Private Ryan - Steven Spielberg (1998)
  • From: kronos@hol.fr (Kronos)
  • Date: Thu, 08 Oct 1998 22:23:10 GMT
  • Approved: frcs-mod@alma.fr
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
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SAVING PRIVATE RYAN

États-Unis  1998
durée 2h50

Réalisé par Steven Spielberg

Scénario de Robert Rodat
Photo de Janusz Kaminski
Musique de John Williams
Son de Ronald Judkins
Produit par : Steven Spielberg, Gary Levinsohn, Mark Gordon, Ian Bryce

Avec: Tom Hanks, Tom Sizemore, Edward Burns, Barry Pepper, Adam
      Goldberg, Vin Diesel, Giovanni Ribisi, Jeremy Davies, Matt Damon,
      Ted Danson

Conditions: Cinéma Max Linder à Paris, Version originale sous titrée
            Salle convenable, à moitié pleine, public impeccable
            Son et image excellents.

-> **

"Saving Private Ryan" n'est pas un film sur la guerre, plutôt un film de
guerre, en choisissant de rendre hommage aux soldats du débarquement, à 
travers la mise en image de leurs témoignages, Spielberg choisi de ne
pas juger mais de laisser le spectateur seul juge. Mais le besoin d'un
fil rouge l'amène à tout relier avec une histoire de fiction. Un groupe
de soldats, représentatifs du melting pot présent en Normandie, donc
assez typés, pratiquement universels, partent pour une mission décalée.
À travers leur voyage, les divers témoignages recueillis vont être
égrainés.

C'est un peu la faiblesse du film, l'histoire est faible, trop faible,
trop simple par rapport à la violence des images, au choc succédant à
chaque scène de bataille, et cette "légèreté" de la partie fiction
affaiblie tout le film. C'est en fait une curieuse douche froide,
alternant les scènes de pur génie cinématographique, le débarquement (le
travail sur le son est un des plus impressionnant qu'il m'ait été donné
d'entendre), la découverte de la mort des trois frères (encore un 
travail sur le son, on ne peut lire que sur les lèvres, jusqu'à la
révélation), l'attaque de la station radar vue des yeux du "faible"
(Upham est d'ailleurs le seul personnage auquel on peut s'identifier, 
enfin, moi), le mur qui s'écroule révélant l'ennemi à portée de
baillonette, le couteau s'enfonçant lentement et avec difficulté dans la

chair (peut-être la scène la plus impressionnante du film, la plus 
difficile, le soldat cherchant à arrêter le geste comme s'il s'agissait 
d'une plaisanterie "non non, arrête, on va discuter", bouleversant), le
jeu avec les plaques des soldats, l'attaque des chars finale (beaucoup
plus proche des films de guerre standards) et tant d'autres encore. De
ces scènes parfaitement maîtrisées on ne pourra pas retenir,
malheureusement, que la quasi-perfection, mais plutôt le contraste avec
les réflexions éthiques "philosophiques" à trois sous du groupe de
soldats.

Le film a d'autres défauts, plus minces, mais trop nombreux, l'ouverture
sur le soldat dont l'identité n'est pas révélée tient plus de la
roublardise que d'une quelconque intention affichée de rendre hommage
(l'hommage est largement évident), laisser partir le soldat allemand par
"bonté", alors qu'ils auraient pu le blesser à la jambe pour éviter son
retour, la scène avec les français réfugiés dans les ruines même si elle
est très poignante, n'en est pas moins superflue, etc.

Ce qu'il ne faut pas oublier, néanmoins, c'est que Spielberg ne montre 
qu'un aspect de la guerre, qu'un "bout" de bataille, je ne crois pas une
seule seconde qu'il ait voulu faire un film ultime (mot que l'on
retrouve souvent chez certains journalistes qui aiment faire dans la
sensation), ou un film pamphlet, c'est plus un simple (et en grande
partie efficace) film de guerre. En tout cas l'hommage aux soldats
américains du débarquement est bel et bien rendu, sans en faire des
héros en trafiquant les données recueillies (voir la réaction d'un
américain voyant deux Allemands sortir, en flamme, d'un bunker, "Ne tire
pas, laisse les brûler", plutôt réaliste, les soldats qui ont survécus à
la première vague d'assaut, encore vierges, à peine sortis des barges,
sont déjà des bourreaux).

Mais les détails, ces petites erreurs qui morcellent le film
affaiblissent trop le propos, elles vous laissent dubitatifs, engendrent
donc des doutes sur le but du film (on peut néanmoins difficilement
mettre Spielberg sur le pilori, je crois que l'intention est honnête
mais le film raté). En tout cas l'un des buts du film est atteint, celui
de donner une autre image de la guerre, autre que celle des films de pur
loisir, une image touchant à un certain réalisme, que d'autres avaient
déjà donnée, Fuller, Ford, Kubrick, Walsh, Huston, etc. Dans d'autres
guerres, d'autres batailles, d'autres lieus. Et je ne crois pas qu'il
faille comparer "Saving Private Ryan" à ces autres films, ils ont été 
faits à d'autres époques, dans un autre contexte social et politique.

Le film de Spielberg s'inscrira-t-il dans la sienne, ce n'est que dans 
quelques années et avec suffisamment de recul qu'on pourra en juger,
voir pour cela les réactions épidermiques et définitives aux films de 
Fuller lors de leurs sorties, et combien elles paraissent vaines 
aujourd'hui devant la force de ses films.

Pour résumer ma pensée, je dirais que "Saving Private Ryan" est un bon 
film de guerre, souffrant de petites erreurs scénaristiques et
formelles, petites mais aux conséquences parfois désastreuses, ce qui
est quand même gênant pour un film se voulant réaliste. Mais le talent
de Spielberg est souvent suffisant pour faire passer la pilule. 
Certaines images, parmi les plus bouleversantes et "utiles" seront 
difficiles à oublier, le dialogue est rouvert, la mémoire réactivée,
c'est bien là sa principale qualité. Mais les erreurs restent et
empêchent d'être satisfait, c'est pourtant l'attitude que j'aimerais
avoir.


-- 
Kronos  aka Christophe Rouvel
kronos@hol.fr


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