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[critique] LE GOUT DU RIZ AU THE VERT - Yasojiru Ozu (1952)


  • Subject: [critique] LE GOUT DU RIZ AU THE VERT - Yasojiru Ozu (1952)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 01 Nov 2002 11:15:07 GMT
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LE GOÛT DU RIZ AU THE VERT (Ochazuke no aji)

Japon, 1952, de Yasujiro OZU, NB, 115'

Scénario: Ozu et Kogo Noda
Directeur Photo: Yuharu Atsuta
Musique: Senji Ito
Production! Shochiku/Ofuna

Avec: Shin Saburi, Michiyo Kogure, Koji Tsuruta,  Keiko Tsushima, Kuniko
Miyake,  Chikage Awashima, Chishu Ryu


[ne cache rien des détails du film]

Considéré par ses propres compatriotes comme le plus "japonais" des
cinéastes nippons, Yasujiro Ozu n'aura eu de cesse durant toute sa
carrière de tracer un même sillon: celui de la représentation de la
famille japonaise et tout particulièrement sa dissolution. LE GOÛT DU
RIZ AU VERT n'échappe pas à la règle. Il se distingue cependant de la
plupart des autres par une fin optimiste où, si le couple protagoniste
va bien se retrouver séparé (pour raisons professionnelles), les
relations entre le mari et la femme s'apaisent et laissent espérer des
lendemains meilleurs.

Ozu avait repris un de ses vieux scénarios que l'armée, pendant les
années de guerre, lui avait interdit de tourner. A l'origine "un homme
et une femme partagent le dernier repas qu'il est coutume d'avoir avant
que le mari ne parte pour le front. Plutôt que de servir la riche
nourriture cérémonielle de circonstance, ils se décident pour un des
plats parmi les plus simples de la cuisine japonaise. Le scénario
promettait un film délicat, intime, posé et réfléchi, sur le personnage
japonais en crise. L'Office de la Censure du Ministère de l'Intérieur,
qui examinait tous les scénarios avant production, le refusa, comme elle
en refusait beaucoup. Les censeurs déclarèrent le film "fumajime"
(futile). Peut-être l'était-il en regard des critères d'évaluation
d'alors."  (in "Ozu" de Donald Richie, ed. lettre du blanc, 1980).
Ozu le reprit bien des années plus tard: "J'ai sorti ce film du tiroir
où je l'avais laissé (...). Je l'ai ressorti car il n'y avait aucune
raison qu'il y reste. Mais les temps ont changé, je l'ai récrit."  (id.)
Et, effectivement comme le remarque Donald Richie, "il l'a si bien
récrit qu'il est méconnaissable"...

Ozu tenta avec LE GOÛT DU RIZ AU VERT de se placer dans la tête et les
sentiments d'une femme et de voir les hommes par ses yeux. Mais si l'un
des deux membres du couple attire la sympathie du spectateur tout le
long du film, ce sera bien Mokichi, le mari,  avec son air endormi, bien
davantage que son épouse Taeko, un tantinet mégère ! Le film, malgré son
sujet plutôt grave – la mort en marche d'un couple – utilise un ton très
léger et on rit à maintes reprises. Les femmes, souvent en groupes, font
preuve d'esprit et d'ironie envers leurs maris. Aya, l'amie de Taeko et
directrice d'une boutique de mode, conseille à la jeune nièce de Taeko,
Setsuko: "Une fois mariée, c'est dur la vie ! Un mari, c'est terrifiant.
Ça râle tout le temps. Plus possible de s'amuser tranquillement."  En
vertu de quoi Taeko ment à Mokichi afin d'aller passer quelques temps
aux thermes de Shuzengi avec Aya, une autre amie et Setsuko. Cela nous
vaut la première scène de comédie du film: alors que Taeko annonce à son
époux que Setsuko est très malade et toute seule, faisant en sorte qu'il
lui propose qu'elle parte lui tenir compagnie, voilà qu'une pimpante
Setsuko fait une apparition inopinée, mettant à plat tout le stratagème
de sa tante. Celle-ci la traitera deux fois d'"imbécile", réaction d'une
violence extrême dans l'univers d'Ozu... Taeko trouvera cependant une
autre "malade" avant qu'Ozu nous embarque en train comme toujours au
moins une fois par film.

A Shuzengi, Taeko confie à ses amies et à sa nièce qu'elle appelle son
mari "Monsieur l'Engourdi". Et voilà les quatre femmes se mettant à
apostropher les carpes emplissant une piscine de l'auberge comme si ces
dernières étaient leurs maris, autre moment de comédie. Taeko rêve de
voir son mari partir très loin, "hors de vue".  Elle ne sait pas alors
que son souhait se trouvera exaucé en fin de film mais débouchera sur
autre chose que le soulagement espéré...
Le mensonge et la tromperie dans le couple semblent choses naturelles.
Au match de Base-ball auquel assistent les quatre femmes, Aya aperçoit
son mari en compagnie d'une belle jeune femme. Loin de dramatiser, ses
amies lui conseillent: "Profites-en ! Fais-toi payer le kimono dont tu
rêvais !"  Mais la jeune Setsuko, elle, est à 21 ans d'une autre
génération et pas prête à accepter les compromis de toutes sortes. Et
pour commencer, elle refuse la rencontre arrangée par ses parents (et
peut-être le mariage, qui sait ?). Elle souhaite choisir par elle-même,
affirmant à sa tante ne pas vouloir devenir comme elle et appeler son
propre mari "Monsieur l'Engourdi".

Mais la comédie n'empêche naturellement pas que surgisse ici ou là des
instants d'émotion et de nostalgie. Ainsi lorsque Mokichi retrouve en
patron d'un pachinko  son ancien collègue d'armée (interprété par
l'acteur fétiche d'Ozu, Chishu Ryu), lequel se montre tout heureux
d'évoquer "le bon temps" avec son ancien caporal, même après que Mokichi
a déclaré "on ne veut plus de guerre". Et l'émotion est réelle lorsque
l'ancien soldat entonne un chant, hommage aux soldats tombés. Cette
ombre de la guerre (on est ici seulement sept ans après la défaite de
l'Empire, Hiroshima et Nagasaki), on la retrouvera souvent dans les
films d'Ozu.
Autre thème forçant à la mélancolie, mais ici comme transcendée par un
calme (effet de zen ?): la solitude dans laquelle, à un moment ou un
autre de leur existence, se retrouvent confrontés les personnages d'Ozu
et exprimée ici à travers les propos de Mokichi sur le jeu de billes si
populaire au japon, le pachinko : "Le pachinko peut devenir un vice. On
est dans une foule, on entre dans l'oubli de soi, on s'isole très
facilement pour se retrouver seul avec la bille. On oublie tous les
problèmes du monde: la bille c'est moi, je suis la bille. La solitude à
l'état pur. Puis vous remarquez que cette bille n'est qu'un cycle. Et
tout le jeu devient emblématique de la vie. C'est ça le charme du
pachinko, un sentiment de solitude heureuse."
A cet instant du film, le spectateur comprend que Mokichi, tout
"engourdi" qu'il est ne manque peut-être pas de profondeur,
contrairement à son épouse Taeko, plus superficielle et capricieuse. Aya
ne la rate d'ailleurs pas dans son jugement: "Tout doit être  conforme à
tes désirs. Jusqu'au mari, c'est pareil. Ça doit être conforme !"  Ozu
en profite pour insérer un commentaire social à travers les origines des
deux époux. Mokichi, élevé à la campagne dont il a gardé les manières
(voir sa façon de manger ou le choix de ses cigarettes) aime "ce qui est
intime, presque primitif, la simplicité rustique et sans façons". A
l'inverse, Taeko, citadine et que l'on devine d'un "meilleur milieu" se
montre plus sophistiquée, maniérée et coquette.

Mokichi reçoit à la fin du film une mutation pour la lointaine Uruguay.
Lorsqu'il rentre chez lui – il a 48 heures pour faire ses affaires –
Taeko est partie sans prévenir pour quelques jours. Elle ne répond pas
au télégramme qu'il lui adresse, ne rentre pas et le voilà parti en
avion. Tous les différents protagonistes croisés dans le film sont là, à
l'aéroport. Ne manque que Taeko qui rentre quelques heures plus tard et
découvre que son mari est parti. Mais le voici qui revient après un
incident technique sur l'avion. Avant de reprendre le vol le lendemain
matin, il va passer la soirée avec son épouse et tout semble alors
différent. Cette scène de retrouvailles au sens fort du terme donne
l'occasion à Ozu de faire étalage de tout son talent à exprimer avec des
petits riens douceur et tendresse. Désireux de ne pas réveiller la
servante Fumi, le couple décide de préparer lui-même le "riz au thé
vert"  que souhaite Mokichi. Mais ils n'ont jamais mis les pieds à la
cuisine et doivent explorer celle-ci à la recherche de nourriture et du
moindre ustensile. Ils tâtonnent, s'aident, se sourient, faisant enfin
preuve d'attention l'un envers l'autre. Tout cela est montré de façon
très subtile en un long plan-séquence comme toujours filmé "dans la
position de l'œil du chien", avec la caméra fixée à hauteur d'un homme
assis sur le tatami. Le couple se reconstitue ainsi autour des deux
éléments de base de la nourriture japonaise: le riz et le thé (forcément
vert au Japon). Taeko comprend enfin la simplicité à laquelle aspire son
mari et comme elle le confie à Setsuko dans la scène suivante:
"Maintenant, je peux aimer chez lui tout ce que je détestais
auparavant".

Ozu termine LE GOÛT DU RIZ AU VERT sur le même ton de comédie qu'au
début par une amusante dispute amoureuse filmée à distance et en pleine
rue entre la jeune Setsuko et Nonchan (dont Mokichi est le garant) qui
vient de réussir ses examens. Lui se montre un peu fanfaron et elle
prête à s'enflammer à la moindre remarque un peu traditionnelle.

Sans être l'un de ses meilleurs films, LE GOÛT DU RIZ AU VERT démontre
tout de même et s'il en était encore besoin à quelle maîtrise était
arrivé Ozu sur des sujets simplissimes.

Philippe Serve

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"Ce siècle doit être celui des différences, et c'est sur elles que
doivent se reconstruire non seulement des nations mais tout un monde.
Rêver ne nous attriste pas." (Sous-commandant Marcos, porte-parole de
l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), Mexique, 08/01/2001,
La Jornada)
Mon site sur le cinema: Ecrans pour nuits blanches
(http://ecrans-pour-nuits-blanches.org)

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